sur site le 20/12/2001
-Itinéraires d'un lycéen gâté par Pierre Dimech
avec l'aimable autorisation de Pierre Dimech
extrait de la revue " l'Algérianiste n°83"
transmis par Hervé Cuesta des Tournants Rovigo

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Note du déjanté, auteur du site.
----------J'adore tout particulièrement le texte que je vous livre ci-dessous.
----------Il décrit avec maestria, comme j'aurais aimé le faire, ce parcours qui, à quelques hectomètres près, était aussi le mien ...Oui, pour moi, autre lycéen gâté ( mais n'étions- nous pas, chacun à notre manière, tous des lycéens gâtés), l' arrivée sur la rue d'Isly se faisait par la rue Levacher, puis Debussy..
. ----------Oui, très souvent, je délaissais le tram pour faire cet itinéraire à pieds...Environ 1, 5 km ( qui me paraissait plus long à l'époque
----------Ensuite, de la "Clinique du vêtement" au lycée, tout y est. De Paul Colin, la "Maison du Livre" où officia ma grand-mère, la rue Caftan qui faisait fantasmer plus d'un , le passage sous les arcades des rues Bab Azoun et Bab el Oued , la place du Gouvernement et sa calentita ,...au grand escalier du lycée , tout y est.,
----------Même ce regard se portant toujours vers la mer...Cette mer où j'aimerais que, le plus tard possible, mes cendres y soient répandues...

Itinéraires d'un lycéen gâté

------La matinée avait été écourtée, le cours de dessin ayant été annulé. Où donc était passé André Greck, ce professeur un peu lunaire ? Bozambo, d'un geste sec, les avait libérés, ah, qu'il était bon d'être externe ! Il arriva à la maison dès onze heures trente, même après avoir traîné les pieds en longeant le Tantonville, histoire de voir "les artistes", puis résisté à la tentation d'aller surprendre le paternel traitant, à cette heure fleurant l'anisette et la kémia, ses vineuses affaires à la Brasserie Suisse, au bas de son bureau, où élisaient domicile tous les propriétaires du Sahel et de la Mitidja venus présenter leurs échantillons de nectar aux transparences flamboyantes. Il avait fallu hâter le pas dans la côte de la rue Dumont d'Urville, de banque en banque, non sans jeter au passage un regard faussement distrait vers les immeubles d'en face, où se nichait l'école de danse Darmen, de bonne et claire réputation, mais où l'adolescent timide se rendait parfois, en bande bien sûr!, prendre des cours de tango et paso, rumba et boléro, avec presque la même confusion coupable que celle qui l'entraînerait bientôt vers d'autres lieux initiatiques, qui se cachaient dans l'ombre épaisse des ruelles grasses aux senteurs lourdes diffusant leur mystère vénéneux jusque sous les arcades de la rue Bab-Azoun, où s'écoulait une active vie "normale"... Mais, par une fin de matinée printanière, son esprit était ailleurs. II y a un temps pour tout!

------La rue Marie Lefebvre n'était qu'un escalier entre deux murailles aveugles, au bout duquel une petite plate-forme invitait malicieusement à redescendre, par d'autres escaliers plongeant vers le fond de la rue des Tanneurs, lieu incertain bordé en façade, sur les premiers mètres de la rue d'Isly, par une étrange "Clinique du vêtement", juste avant le Casino Music-Hall... Une fois repoussée la tentation de la facilité, il ne restait plus qu'à escalader encore quelques marches, qui menaient cette fois dans un tournant .... Rovigo, cela va de soi. Les plus célèbres tournants de l'Algérie tout entière !... Sans s'attarder à la contemplation, sur la droite, de la grande vitrine du tailleur Raphaël, cet incessant rival de Pierre Portelli au fauteuil de directeur du Théâtre, qui se proclamait triomphalement "tailleur des artistes et artiste des tailleurs", il lui fallait traverser la rue, longer une des innombrables boulangeries du quartier, et s'engouffrer à nouveau dans un escalier, certes d'une douzaine de marches seulement, puis bifurquer à angle droit dans une morne ruelle étroitement encaissée entre les hauts immeubles de la rue Rovigo, réservoir d'immondices, et portant sur son premier pan de mur la mention à finalité stigmatisatrice "Casbah off limits", peinte par messieurs les Anglais pendant la dernière guerre...

------Étrange rue Garoué, boyau sans grâce sinon sans mystère, censée mener rue de Bône, autre venelle en cascade d'escaliers, mais en réalité simple raccourci emprunté pour arriver un peu plus vite chez soi, quelques tournants plus haut, lorsqu'on était pressé... Et cela ne s'animait que lorsque passait par là, curieusement, le "marchand d'habits" et son interminable cri, ou alors, de façon plus insolite encore, lorsque résonnaient derboukas, castagnettes et cymbales de ces grands noirs qui venaient du fin fond du bled, tournoyant sur les pavés luisants, qui reflétaient tout à la fois les eaux sales et le bleu du ciel lointain, là-haut par-dessus les terrasses..
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------Le lycéen avait avalé son repas en vitesse. On n'était qu'au mois de mai et l'horaire d'hiver régissait encore le départ des paquebots. C'est vers midi qu'on entendait les fatidiques coups de sirène qui faisaient vibrer les vitres de la salle à manger. En été, les bateaux, arrivés très tôt le matin, repartaient le jour même, vers 14 heures, tandis qu'en hiver, ils ne repartaient que le lendemain vers midi. Ce jour-là, il ne lui fallait pas rater le départ simultané du "Ville d'Alger" et du "Kairouan", ces éternels rivaux, le premier se couvrant de noire fumée et tentant de s'éloigner au maximum de la route de son concurrent, pour l'honneur, le combat étant perdu d'avance, puisque le lévrier de la "Mixte"filait trois bons nœuds de plus que les navires les plus rapides de la ligne... Alors, sous le soleil vertical qui tuait les ombres et faisait scintiller la mer, les minutes passaient terriblement vite. Une heure trente sonnait déjà à la pendule, il avait juste eu le temps de mettre sur le tourne-disque placé sur le poste de TSF Telefunken un quarante-cinq tours de Mario Lanza acheté la veille chez Paul Colin, en haut de la rue Dumont d'Urville, alors qu'il avait été censé traverser la rue pour aller chez Soubiron, la "Maison des Livres", voisine immédiate de Colin... Pour le livre d'études, on verrait après... Et puis, il faut le reconnaître, lorsqu'il se décidait à entrer dans une librairie, il y restait des heures, que ce fût chez Soubiron, chez Chaix, chez Relin, ou dans cette caverne d'Ali Baba de livres d'occasion, en haut de la rue Michelet, à l'enseigne des "Étoiles d'or", ou encore chez son homologue de l'avenue de la Marne, tout près du Lycée...

------Cette fois, il risquait d'être en retard, et il ne tenait pas à se faire "mater" par Gambini-dit-Bozambo, le redoutable... et redouté Surveillant général du Lycée Bugeaud... Surtout après avoir bénéficié de cette heure de détente supplémentaire, grâce à l'absence inopinée de Greck... Les heures de colle étaient alors généreusement distribuées et, en général, effectuées. II prit son cartable, saisit au vol, à l'étage au-dessous, le caramel que lui tendait sa grand'mère (il bénéficierait longtemps encore des gâteries de sa douce grand'mère, même une fois devenu étudiant à la Fac de Droit!), dégringola les escaliers et décida de couper au plus court, pour rattraper son retard. Délaissant la direction du Cadix, ce carrefour situé deux cents mètres plus bas, qui menait plutôt au centre ville, il courut sur sa droite, et dévala la longue série d'escaliers de la rue de Bône, que sa mère et sa grand'mère empruntaient à longueur de matinée, chaque jour, en de multiples allées et venues entre chez elles et le Marché de la Lyre, chargées comme des bourricots, sauf pour la première course, au petit matin, réservée exclusivement à l'achat du poisson de chez Ali... Fraîcheur garantie!

------A partir de l'école Lavigerie, connue sous le nom d' "Ecole des Frères", il put sprinter dans la descente en paliers, jusqu'au marché, qu'il contourna sans lui jeter un regard. A cette heure-là, il était fermé, le lieu était désert, livré aux services de la voirie et à leurs arrosoirs... Mais, sous la chaleur du milieu du jour, mille parfums s'exhalaient, âcres et iodés, mêlés des senteurs de persil arabe... Il fila droit vers la rue de la Lyre, non sans aspirer goulûment les effluves qui s'échappaient du rideau de fer du marchand de beignets situé à l'angle du marché, face au bas du boulevard Gambetta... Il traversa. Ses pas étaient réglés par une vieille habitude, devenue un réflexe conditionné... Il s'en apercevrait avec une indicible émotion, des années et des années plus tard, lorsqu'il reviendrait sur les lieux de son enfance, en 1981, et qu'au cours d'une promenade-pèlerinage dans ce quartier, "guidant" ses amis algériens censés l'accompagner, il suivrait son parcours des années quarante et cinquante, à l'identique, en parcourant les rues et places, changeant de direction parfois soudainement, en tout cas sans raison apparente, déconcertant ses compagnons, tout simplement fidèle, de façon instinctive et hallucinante, à quelques petits mètres près, à ses itinéraires de lycéen d'autrefois.

------La rue de la Lyre, silencieuse à l'heure de la sieste, était un piège à parfums. Il descendait au pas de charge sous les arcades, côté droit. Ce côté-là, au début de l'après-midi, bénéficiait d'un soleil à peine oblique, qui laissait le côté gauche dans l'ombre. Des rais de lumière s'infiltraient entre chaque arcade. Était-ce pour cela qu'il privilégiait ce côté ? En réalité, depuis sa tendre enfance, c'est par là qu'il passait, entre mère et grand'mère, fidèles clientes du marchand de tissus Azoulay aux chatoyantes étoffes, qui occupait un entresol, justement côté droit de la rue de la Lyre dans le sens de la descente. L'endroit était parsemé de minuscules échoppes en plein air, de la taille d'un simple tapis de prière, au pied de chaque arcade. Des musulmans y vendaient d'entêtants parfums, contenus dans de merveilleuses petites fioles colorées, brunes, ocres, vertes, rouges et bleues, qui lui paraissaient contenir autant de philtres magiques.

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Mais il lui fallait faire vite, et se résoudre à ne pas lever la tête vers les étages supérieurs de cet immeuble louis-philippard qui faisait l'angle de la rue Solferino, menant au marché de Chartres, berceau de sa famille paternelle. Que d'anecdotes lui étaient contées par son père, relatives à cette maison, à ce quartier, à l'épicerie du grand-père venu de Malte, et aussi à la cathédrale toute proche, qui faisait partie intégrante de la vie familiale jusque vers 1923-25, lorsque la famille dut se disperser à la suite de la disparition successive de ses grands-parents... Aujourd'hui, le lycéen n'avait pas le temps de méditer... Il le ferait demain, samedi, tiens, il lui fallait aller se faire couper les cheveux, chez Navy, justement à quelques mètres de là, rue Vialar. C'était amusant pour lui, supporter du RUA, de se trouver au milieu de perpétuelles et sonores algarades entre Navy et ses trois employés, se répartissant entre deux supporters du Gallia et deux du Mouloudia, qui ne se réconciliaient que lorsqu'ils abordaient la question de la pêche au lancer et autres activités marines... Et d'entendre parler de méros et d'oursins l'aidait à surmonter le vacarme et l'odeur insupportables des dizaines et dizaines de poules entravées, en vente à quelques pas de là...

------Hors d'haleine il avait atteint les parages de la place du Gouvernement. Encore un petit effort et il aurait rattrapé son retard. Il continua donc droit sa course, entre Cathédrale et Palais d'Hiver, d'un côté, Archevêché, de l'autre... Il eut une pensée pour la superbe Bibliothèque Municipale de la rue Emile Maupas, qui était là, juste derrière, temple de la grâce architecturale autant que du savoir... Il atteignit la rue Bruce, obliqua à angle droit en direction de la rue Bab-el-Oued, juste à hauteur de l'église-mosquée, ND des Victoires, de sa fontaine bruissante, face aux immeubles en ruine, entre des ruelles barrées, dont les noms disaient "Révolution" et "Trois Couleurs"... Il regarda sa montre : non seulement il n'était plus en retard, mais il disposait d'une minute ou deux! Il s'octroya la récompense de son effort en se payant une bonne part de calentita... Tant pis si ce n'était pas l'heure adéquate... S'il était passé par la place du Gouvernement, il se serait offert un créponné, chez le marchand de glaces qui tenait son kiosque au pied de l'ancien hôtel de la Régence... Pourquoi pas tout à l'heure, se dit-il, amusé autant que gourmand, émoustillé à l'idée de braver les interdits maternels :"Attention à ton foie, mon fils... tu vas me tuer de mauvais sang!..."
------Enfin, il aviserait, le moment venu.

------Il avait tout un choix d'itinéraires, ce lycéen gâté. Tout à l'heure, s'il ne prenait pas le tram des T.A. devant le lycée, pour descendre, soit au square Bresson, devant l'Opéra qui le fascinait, et non loin du bureau de son père, où il aimait à aller aider celui? ci à l'analyse des vins, soit à l'arrêt d'après, rue d'Isly, devant les Galeries de France, autre endroit très attractif pour diverses raisons, il rentrerait chez lui à pied, comme souvent, sauf les jours de mauvais temps, par la rue Bab-el-Oued, la Place du Gouvernement et la rue Bab-Azoun, qu'il appréciait particulièrement, grouillante de vie sous ses basses arcades, grâce à ses multiples boutiques, zone frontière entre la lumière exaltante de l'horizon marin, côté port, et les glauques envoûtements du monde de la basse Casbah, côté ville. C'était là encore un monde d'odeurs, de bruits et de couleurs. Tous les sens étaient sollicités en permanence, et c'était cela qui était enivrant. Des gâteaux de chez "Fille", face à la pharmacie Brincat, aux vitrines de chez "Lorenzy Palanca", donnant sur le café du "Vieux Grenadier"... Et ce petit frisson furtif, en franchissant le goulet de la rue du Caftan, juste avant de déboucher au grand jour de la place Bresson... L'Appel d'un monde mystérieux... C'est que, pour les lycéens de Bugeaud, la conquête de la Lune n'était pas du domaine de l'Espace, mais de celui du Temps, de celui où ils se hisseraient à l'âge adulte...

------Tout à ses pensées, il franchit la grande porte en se donnant un air crâne. Il aperçut, immobile, en faction en haut des marches monumentales, la silhouette sombre de Gambini qui, vue en contre-plongée, et avec les yeux de la crainte, lui paraissait atteindre le plafond... Il puisa dans ses ultimes ressources la bonne cadence pour grimper le grand escalier : ni trop hâtivement comme un coupable, ni avec nonchalance, pour éviter toute provocation. Arrivé en haut, il figea son regard, droit devant lui, comme braqué vers l'horloge du fond de la cour centrale. Frissonnant, il sentit celui du Surveillant général pivoter lentement, comme pour le garder dans sa ligne de mire... Mais dans la cour, les lycéens jouaient encore... Il était sauf...

------A la prochaine récré, il irait se poster entre les grilles et, au-delà de la caserne Pélissier qui était en face, il regarderait en direction du Kassour, vers la mer... Qu'il fût au Lycée, qu'il sortit de l'église Saint Augustin, ou qu'il fût chez lui, ou n'importe où dans sa ville, son regard se portait toujours vers la mer. Chez lui, tout itinéraire menait irrésistiblement à la mer.

PIERRE DIMECH