Paul ACHARD
Auteur : Georges Pierre HOURANT

extraits du numéro 137 , mars 2012, de "l'Algérianiste", bulletin d'idées et d'information, avec l'autorisation de la direction actuelle de la revue "l'Algérianiste"
mise sur site :oct.2017

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Paul Achard? Un grand écrivain algérianiste, brillant journaliste, romancier célèbre en son temps, scénariste et dialoguiste de films, auteur dramatique à succès. Dans son étonnant Homme de mer, Louis Bertrand voyait " une immense fresque ", dont il louait " la truculence, l'éclat, et l'emportement lyrique ", tandis qu'Aimé Dupuy considérait l'auteur de Salaouetches comme "le meilleur, le plus complet, et le plus verveux des conteurs d'enfances algériennes ". Opinions partagées par Janine de la Hogue, pour qui il est " un merveilleux conteur... parti ensuite à Paris, il y joua un rôle important dans la vie artistique et intellectuelle " (Aimé Dupuy, L'Algérie dans les lettres d'expression française (éd. Universitaires, 1956, p. 117))

" Une jeunesse unique, à une époque unique, dans un pays unique "

Paul Achard naît à Alger en 1887 (et non en 1897, comme on le lit sur internet), d'une famille d'origine métropolitaine : son père, représentant en soieries, venait du Vaucluse et sa mère de Dordogne. Inscrit à la prestigieuse école primaire de la rue Dupuch,( Déjanté : voir mon site http://levacher-dupuch.fr )qui s'appellera bientôt école Dordor, du nom d'un de ses directeurs (Sur l'école Dordor, voir article de Jacques-Yves Desrousseaux, l'algérianiste n° 90 et note du Déjanté, mon sitehttp://ecole-dordor.fr où j'ai fait mon primaire. ), il s'y révèle un brillant élève. Puis, au lycée Bugeaud, (le " Grand lycée ", comme on disait alors), il a la chance d'avoir pour professeur de latin et de grec le distingué et fantaisiste Charles de Galland, archéologue érudit, président des Amis du Vieil Alger, qui sera aussi maire de cette ville, et du nom duquel on baptisera l'agréable parc situé en haut de la rue Michelet. C'est encore l'âge d'or pour les " humanités ", et ce dernier lui donne le goût de l'Antiquité, grecque surtout, qui l'imprégnera toujours. Loin de le détourner de la réalité, elle lui apportera le recul nécessaire pour mieux la comprendre : dans ces peuples méditerranéens en train de former l'Algérie française, il croira reconnaître de lointains successeurs d'Ulysse ou des colons romains. Telle est aussi la conviction de Louis Bertrand, qui vient d'être nommé également professeur de lettres à Alger, et dont notre jeune lycéen lira avec enthousiasme Le sang des Races, publié en 1899. On sait que, dans ce roman, les souvenirs de l'Antiquité font bon ménage avec l'évocation la plus réaliste de charretiers espagnols, d'amours faciles, et de petites gens au langage le plus cru. Plus tard, Paul Achard dédiera son Homme de Mer à l'illustre écrivain " qui nous a révélé ce pays, à nous qui y vivions sans l'avoir jamais vu ". Époque charnière, où naît par brassages le peuple européen d'Algérie, où celle-ci s'enrichit enfin grâce au vignoble et conquiert, une fois surmontée la crise antijuive, son autonomie financière. Quelques années plus tard, Robert Randau pourra parler de " patrie algérienne " et fonder l'algérianisme avec Jean Pomier. En attendant, bien des " Néos " s'incarnent dans le voyou picaresque inventé par Musette, le fameux Cagayous qui s'exprime en pataouète; à son image, les " salaouetches ", ces vauriens " à l'âme joyeuse et fraternelle ", multiplient dans les rues d'Alger facéties et tours pendables. Parmi eux des illettrés, mais aussi des étudiants tel Paul Achard : tout en traduisant Aristote et Sénèque, il ne rougit pas de chanter des couplets d'actualité fort légers sur le rythme de " Viens poupoule ", au moment du voyage en Algérie du président de la République Émile Loubet en 1903. Il vit " une jeunesse unique, à une époque unique, dans un pays unique ". Il fréquente aussi bien les " salaouetches " que la jeune génération d'intellectuels algériens, comparables, dira-t-il, " toutes proportions gardées ", à ceux de la Renaissance, des écrivains comme Albert Tustes ou Paul Tabet, ou des peintres comme Eugène Deshayes, auquel il est apparenté par sa mère; il a aussi l'occasion, chez la famille de ce dernier, d'écouter les récitals qu'y donnait souvent Camille Saint-Saëns (Albert Tustes obtint le Grand Prix littéraire de l'Algérie en 1926 pour son recueil de poésie Les Sirénéennes. André Tabet écrivit notamment un roman, Rue de la Marine (1938) et une biographie sur Elissa Rhaïs (1982). Sur Eugène Deshayes, voir article d'Elisabeth Cazenave dans l'algérianiste n° 96; et sur Saint-Saëns, celui de Jeanne Guion de Meritens dans l'algérianiste n° 37.). Après le bac, tout en préparant une licence à l'école de Droit d'Alger, il trouve, dès l'âge de 19 ans, un emploi de secrétaire de rédaction aux Annales Africaines d'Ernest Mallebay, qui sera tout de suite séduit par ce collaborateur " plein d'entrain, ayant constamment sur les lèvres un sourire, un refrain, ou un mot piquant ". Dans son livre de souvenirs, il le représente comme un " jeune noceur ", pas toujours très assidu, mais qui méritait l'indulgence pour ses absences, car il était " un journaliste-né, spirituel et malicieux " (4Ernest Mallebay, Cinquante ans de journalisme (Fontana, puis Mémoire de Notre Temps, tome in, p. 116 à 124), Ernest Mallebay, Georges-Pierre Hourant (l'algérianiste n° 132, déc. 2010).). Vient l'appel sous les drapeaux, et Paul Achard quitte Alger en 1907. Mais il n'y retournera pas: comme beaucoup de ses amis, ou comme plus tard Albert Camus, il a beau y être heureux, il est attiré par Paris, la capitale de la culture et, son service militaire terminé (deux ans à l'époque), il décide d'aller y tenter sa chance.

" Il travaillait comme s'il eût eu une triple existence "

Il arrive donc à Paris, une ville encore insouciante comme lui, c'est le Paris de la " Belle Epoque ". Il s'inscrit à la Sorbonne pour y préparer une licence de lettres; en même temps, il est admis d'emblée au journal La Lanterne, autrefois rédigé par Henri Rochefort, puis passé sous la direction d'Aristide Briand, et qui avait eu pour directeur le Bel-Abbésien René Viviani, un ancien, lui aussi des Annales Africaines, futur président du Conseil en 1914. Il collaborera par la suite à de nombreux quotidiens. Citons notamment La Petite République, qui eut comme rédacteurs en chef Alexandre Millerand et Jean Jaurès, et qui cessa de paraître en 1914; L'Ami du Peuple (simple homonymie avec l'ancien brûlot de Marat!) fondé en 1928 par le parfumeur François Coty (le père du futur président), et qui parut jusqu'en 1937; ou bien encore Paris-Midi, appartenant au groupe Prouvost, où il rencontra Pierre Lazareff.

Cette carrière prometteuse va être interrompue par la guerre de 1914-1918, où trouvèrent la mort 22000 Français d'Algérie car " les louettes, les courros et les pataouètes d'Alger sont inséparables de la bataille de la Marne, de celles de la Somme et de Verdun, de la Victoire. Et c'est justice. Car la France, qui a pris des barbares, a rendu, après les avoir brassés dans son sein, des civilisés de la qualité la plus rare " (5 Paul Achard, Salaouetches (Balland, p. 274).). Lui-même combat avec un courage qui lui vaudra la médaille militaire et la Légion d'honneur. Blessé à la tête et gazé, il devra, après la guerre, faire un séjour au sanatorium de Leysin, en Suisse, dans un majestueux paysage de montagnes, où sont soignés aussi bien Allemands que Français.

De retour à Paris, il poursuit une brillante carrière de journaliste. Envoyé aux Etats-Unis, il publie Un oeil neuf sur l'Amérique, qui obtient le prix Strassburger en 1931; reporter en Allemagne, il ne cessera par la suite de dénoncer le danger qu'elle fait courir à la France, après l'accession de Hitler au pouvoir. Par ailleurs, il devient, en 1929, secrétaire général du théâtre des Champs-Elysées, qui eut notamment pour animateur Louis Jouvet, dont le nom reste lié au Knock de Jules Romains, représenté en 1923, au lendemain de la guerre, le genre léger et l'humour, qui conviennent à Paul Achard, sont en vogue auprès des amateurs de rire et d'évasion. Dans la même veine, il commence une carrière de romancier. Hormis ses oeuvres algériennes, dont nous parlerons plus loin, relevons ses titres principaux. En 1929, il obtient un premier grand succès avec Nous les chiens, préfacé par Tristan Bernard, un livre plein de fantaisie et d'émotion, un " chef- d'oeuvre ", dira Mallebay ; il y célèbre " la douceur infinie des chiens ", capables de sacrifices, comme le Christ, dont ils sont, dit-il, " plus près que les hommes "; bonne observatrice de son maître, sa chienne, de son côté, jette sur les humains un regard amusé et sans complaisance. En 1931, dans Mes Bonnes, il évoque, avec beaucoup d'humour, une espèce sociale déjà en voie de disparition, ces " bonnes à tout faire ", qu'il employa dans sa longue vie de célibataire parisien, à laquelle il met fin cette même année, en se mariant à l'âge de 44 ans avec Hilda Janssens, une jeune comédienne arrivée à Paris avec la troupe d'artistes belges dirigée par Raymond Rouleau, et dont il aura deux enfants. Même esprit à la Courteline, pour évoquer, dans Ces Dames du Central, en 1932, un abonné au téléphone (appareil encore rare à l'époque) aux prises avec des " dames téléphonistes " qui le harcèlent. On trouvera plus de gravité dans Les Funérailles bourgeoises (1933), un roman à la Zola, qui évoque les bouleversements sociaux provoqués par la Grande guerre, " le foyer délaissé, la débauche exaltée, l'argent déifié "; la grande bourgeoisie qui avait fondé la France est remplacée, dit-il, par une petite bourgeoisie envieuse et cupide. Se succéderont encore (liste non exhaustive) de truculentes satires comme Le Café du Commerce (1939), et des romans animaliers comme Hommes et chiens du Grand Saint-Bernard (1937)...

Travaillant, comme son héros Titouss, " comme s'il eût eu une triple existence ", il se passionne tant pour le théâtre que pour le music-hall ou le cinéma. Avec l'affichiste Paul Colin, auteur également de maquettes de décor et de costumes de théâtre, il crée la " Revue Nègre " et fait venir d'Amérique la jeune Joséphine Baker, qui deviendra la célèbre vedette que l'on sait. Il adapte pour le théâtre Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos et Les Misérables de Victor Hugo ( Mise en scène de Jean Meyer pour la Comédie Française en 1957. En 1975, ce dernier reprit l'adaptation de Paul Achard pour les Tournées Baret, avec Jean Marais dans le rôle principal.), ou bien, comme Camus à Alger, la pièce espagnole du Moyen-Âge, La Célestine, de Fernando de Rojas, qui obtient un immense succès ( Paul Achard réduisit à quatre actes la pièce originelle, difficilement jouable, qui en com-portait vingt et un. Selon Lottman, rapportant un témoignage d'Emmanuel Roblès, Camus aurait utilisé l'adaptation de Paul Achard pour sa propre pièce (Albert Camus, Le Seuil, 1978, p. 182).). Il écrit les paroles de plusieurs opérettes, notamment, en 1948, celles de " Violettes impériales " (En collaboration avec René Jeanne et Henri Varna, d'après un film d'André Roussel avec Luis Mariano.), qui sera jouée plus de 1 500 fois, y compris à l'étranger. En 1950, avec Marcel Pagnol, il fonde un théâtre d'essai à Monte-Carlo, dans le dessein d'y révéler des oeuvres inédites. Au cinéma, cet art nouveau qui connaît un essor prodigieux avec l'apparition du parlant, il écrit aussi des scénarios ou des dialogues pour une dizaine de films, travaillant souvent avec son compatriote d'Algérie, le metteur en scène André Hugon, et avec des acteurs comme Gaby Morlay, Martine Carol, Raimu, Pierre Larquey... Il participe ainsi à des films de guerre comme " Le Héros de la Marne ", à des films " coloniaux " comme " Malaria " (1942, Afrique Noire), ou " La Renégate " (1947, Maroc espagnol), ou à des films marqués par le " réalisme noir " de l'époque, comme " Romarin " (1936), " Les Ailes blanches " (1942), " Ceux du rivage " (1943), " L'Affaire du Grand Hôtel " (1945), ou encore " Les souvenirs ne sont pas à vendre " (1948)... Cette intense activité ne l'empêchera pas, pendant la Seconde Guerre mondiale, de participer à un groupe lié au réseau Passy; il recevra la médaille de la Résistance et publiera notamment sur cette période un petit ouvrage plein de son humour habituel : Quand on ne pouvait rien dire: les bonnes histoires, de 1940 à 1944. Et ne l'empêchera pas non plus de penser à sa terre natale. Car il a beau faire partie du Tout-Paris, il lui arrive, comme plus tard à Camus, ou à nombre d'Algérois " montés " dans la capitale, de regretter l'ambiance d'Alger, surtout quand il observe " aux sorties de métro, sous l'averse, dans le matin gris et sale... des hommes et des femmes qui se pressent, col relevé, parapluies ouverts, vers de tristes besognes, pâles et mornes ". C'est donc avec la plus grande joie qu'il reverra l'Algérie en 1953 notamment, il y donne une série de conférences sur " Alger en 1900 ", avec le parrainage de son ami le dessinateur Charles Brouty ( Sur Charles-Brouty, voir les articles de Francine Dessaigne et Marion Vidal-Bué dans l'algérianiste n° 77 et n° 113.).

" Il y a un miracle algérien comme il y a un miracle grec "

Surtout, l'Algérie continue à l'inspirer. Dans une série " L'Histoire de la Méditerranée ", il publie, en 1939, La Vie extraordinaire des frères Barberousse, l'une des premières biographies consacrées " à ces deux chenapans fils d'un renégat grec, et qui s'étaient adjugé la souveraineté d'Alger ". Puis, Mahomet paraît en 1942; il y rend hommage " à l'un des plus grands inspirateurs de l'esprit humain ", et raconte sa vie en vulgarisant les travaux érudits déjà parus. OEuvres de circonstance, comparables à l'histoire des Arabes entreprise par les frères Tharaud, à une époque où l'on compte, face à l'Allemagne, sur notre empire colonial, en particulier sur l'Algérie, " son plus magnifique fleuron " ( Mahomet (éd. de France, avant-propos, p. VI). Sur les frères Tharaud, voir article de ( I
Hourant, l'algérianiste n° 64.
). Mais il avait déjà publié ses trois grandes oeuvres algériennes : La Croix du Sud, Salaouetches,( voir sur ce site le contenu intégral ) et surtout L 'Homme de Mer, pour lequel il avait obtenu le Grand Prix littéraire de l'Algérie en 1937 ( Voir à ce sujet un passage d'une lettre de Jean Pomier à Jean-Paul Angelelli,).

Publié dès 1929, La Croix du Sud nous transporte de Paris au Hoggar où se rend avec sa fille un savant renommé. Nous y trouvons une description des moeurs touarègues cruelles, mais poétiques aussi avec leurs " cours d'amour ", et une histoire sentimentale, où l'héroïne est fascinée par un guerrier indigène qu'elle voudrait épouser; mais ce dernier, malgré son amour pour elle, se sent étranger à Alger chez les Européens, et choisit de revenir au désert parmi les siens. Ce roman s'inscrit dans la lignée des romans sahariens (tels L'Atlantide de Pierre Benoît en 1920, ou L'Escadron blanc de Joseph Peyré en 1931), mais convient bien aussi au cinéma : en 1931, en collaboration avec Roland Dorgelès, il écrit le scénario d'un film homonyme, réalisé par André Hugon.

Dédié à Louis Bertrand et publié en 1931, L'Homme de Mer raconte, en 31 chapitres, l'épopée d'une dynastie de Maltais au nom latin, les Galéa, grand-père Pascal, né symboliquement en 1830, Spiro le père, et Titus le f i I s, dit Titouss, qui va connaître une formidable ascension sociale. Les Galéa étaient originaires d'une région de Malte âpre et déserte. " Un jour, une rumeur parcourut les terres latines: l'Afrique n'appartenait plus aux Arabes. ( e fut comme une brise d'espérance qui courut d'île en île... ". En 1880, Pascal défriche le sol aride d'un ravin de Chéragas. Spiro s'est fixé à Saint-Eugène où il élève des chèvres et vend des légumes: " Sa vie n'était qu'une sui le dr travaux entrecoupés de prières. Ses loisirs, il les passait à l'église, égrenant des chapelets dont chaque grain était un voeu commercial ". Quant à Titus, c'est un jeune " salaouetche ", un garnement à qui son père a donné ce prénom d'empereur romain sur les conseils de son voisin, M. Le Galant, alias Charles de Galland. À l'école Dordor, ce jeune sauvage se croit en prison, mais elle allume en
lui " une lueur de civilisation française ". Il n'obtient pas le certificat d'études, mais montre des dons étonnants pour le commerce, et devient bientôt " le roi de la pomme de terre ". Coureur de filles, il fréquente si assidûment celles du Casino Music-Hall d'Alger qu'il finit par avoir des ambitions artistiques: " le Casino devint pour Titouss ce que dut être le Club des Jacobins pour Danton ". Dans les années 1900, les émeutes antijuives lui donnent une occasion de plus de manifester son exubérance, puis, à sa majorité, il accepte la nationalité française et fait son service militaire dans les zouaves: " Ce petit-fils d'un
chevrier émigré de Malte fut déclaré apte à servir dans les armées de Bouvines et de Fontenoy
". Son service terminé, il se marie avec une Française, fille d'un riche propriétaire; à son père qui le sermonne: " Un Maltais, il marie pas avec une Française, il marie avec une Maltaise ", il rétorque : " A présent, tous y font bouillabaisse par rapport au commerce; il y a plus des Français, des Espagnols, des Italiens, il y a des Algériens ". Il change son langage et ses manières, réservant le pataouète pour les initiés, " comme on sort une vieille bouteille pour les connaisseurs ". Hélas! sa femme meurt en donnant naissance à un fils, prénommé Rafaël, comme l'un des héros de Louis Bertrand; il reprendra ses habitudes donjuanesques, mais aucune femme ne pénétrera sous le toit où avait vécu son épouse. N'ayant rien perdu de son dynamisme, il devient directeur d'un journal artistique et du théâtre d'Alger, sans négliger pour autant le commerce familial. Survient la guerre de 1914-1918, et voici de nouveau Titouss dans les Zouaves: " Les paquebots, sans cesse, débarquaient à Marseille et à Toulon des uniformes kaki sous lesquels des hommes, des enfants même, qui s'appelaient aussi bien Cohen que Lopez, Durand, Baltazzi ou Fanatche, allaient se faire tuer simplement parce que la France en avait besoin. Alger se vidait. Dans la ville si blanche, que de robes noires ! ". Après la guerre, Titouss, de plus en plus conquérant, " monte " à Paris, devient propriétaire de plusieurs music-halls, fonde une société de films, voyage en Amérique, d'où il ramène l'idée des " revues nègres ", et achète des casinos: " il vendait Trouville, lançait Cannes, et faisait tomber Monte-Carlo ". Mais il revient souvent à Alger, où son fils Rafaèl est aviateur (on monte toujours plus haut chez les Galéa!). Quant à son grand-père, il devient centenaire en même temps que l'Algérie française; à cette occasion, on lui remet la médaille du Mérite agricole, au cours d'une cérémonie où Le Galant, dans un discours passionné, fait l'éloge de l'oeuvre française en Algérie en la comparant à celle de Rome.

Ainsi se termine ce roman plein de fantaisie et d'humour, et placé sous le signe de l'Antiquité gréco-latine, mais riche aussi d'une réalité foisonnante. Nous y croisons des hommes politiques comme Max Régis ou Edouard Drumont, des écrivains comme Musette, des journalistes comme Ernest Mallebay, des personnalités comme Charles de Galland ou l'armateur Schiaffino, des artistes parisiens comme Paul Colin ou Félix Mayol, sans parler de Paul Achard lui-même dont on reconnaît sans peine certains éléments biographiques transposés. Nous y retrouvons les moeurs spécifiques des " hommes de mer ", en particulier des Maltais, leur âpreté au gain, leur culte de la famille, leur forte religiosité ( Sur les Maltais en Algérie, voir dans l'algérianiste, les articles de Marc Donat() (1)" 10r)), th, Richard Spitéri (n° 110) et de Pierre Dimech (n° spécial 1977, n° 5, 9, 105 et 106). De ee dernier, on trouvera des extraits de Paul Achard dans " Les écrivains algérianistes et leurs modèles (Atelier Fol'Fer, 2009).). Nous voyons ces Méditerranéens, encadrés par les fonctionnaires et les colons d'origine française, se fondre avec eux en un peuple unique : " Ils sont légion, ceux que la France, dans ses vastes domaines d'outre-mer, a arraché à la barbarie. Il y a un miracle algérien comme il y a un miracle grec ". Et autour d'eux, nous apercevons les Arabes, qui vivent " d'une vie parallèle et mystérieuse ", dans " cette attitude passive dont on ne sait jamais si elle indique une menace pour l'homme ou une adoration de Dieu ". Nous revivons aussi la vie quotidienne à Alger, depuis les corricolos jusqu'au premier tram électrique et à la première automobile, Alger avec sa prodigieuse extension depuis la place du Cheval jusqu'aux nouveaux quartiers de la rue d'Isly, et avec son magnifique panorama que Titouss sait apprécier malgré son inculture, car il a " ce goût du beau, cette image splendide qu'avait imprimée dans son oeil et gravée dans son coeur le cadre incomparable où il avait vécu : les collines antiques, la mer classique, les jardins babyloniens ".

" Ce pays étonnant où c'est l'Iliade tous les jours "

Enfin, publié en 1941 chez Baconnier avec des illustrations de Charles Brouty, Salaouetches est " une évocation pittoresque de la vie algérienne en 1900 ", à l'usage des nouvelles générations, afin qu'elles n'oublient pas les temps héroïques de ces jeunes vauriens et du pataouète, cet " idiome formé d'argots latins déformant toutes les langues mères ". Défilent sous nos yeux, en une centaine de petits récits, prostituées de la Casbah, marins russes et mauvais garçons s'affrontant en joutes homériques, habitués des bals chics ou populaires, mozabites " aux genoux cagneux et aux jambes torses ", colons de l'intérieur ou " Francaouis " naïfs attablés au Tantonville et harcelés par des cireurs de chaussures, ou encore des Arabes entassés dans des trains, mais qui, miraculeusement, y trouvent toujours de la place. Des hommes célèbres comme René Viviani ou Emile Loubet y côtoient des personnages quasi légendaires poursuivis par les quolibets, comme ces deux malheureuses surnommées Marie-l'Anisette ou Madame Bourata, ou bien Galoufa, l'attrapeur de chiens errants. Alger aussi revit pour nous, celui que nous n'avons pas connu, celui des chars à bancs et des calèches, des lumignons à pétrole et des becs de gaz, celui où l'on montait de l'eau aux étages, où l'on " faisait le persil " rue Bab-Azoun et où l'on chantait " La Tonkinoise "; et celui que nous avons connu, car il était resté identique, celui des bains Nelson, du jardin Marengo, ou du lycée Bugeaud. Autant de portraits et de descriptions qui sont enrichis par de brillants aperçus historiques, par exemple sur le rôle des zouaves pendant la guerre de 1914-1918, sur l'armée, restée populaire dans ce pays où " chaque Durand est entouré de dix Ahmed ", ou bien sur les Arabes, qui commencent " à se franciser sous la double impulsion de l'école et d'un orgueil héréditaire ", ou sur les yaouled, " qui rêvent de tout, sauf de droits civiques ". Récits traversés parfois par de fulgurants éclairs poétiques, qu'il s'agisse d'évoquer le port d'Alger " incendié de soleil ", ou les oiseaux du square Bresson, " les oiseaux, c'est-à-dire Dieu ". Poésie bien naturelle dans " ce pays étonnant où c'est l'Iliade tous les jours ". Ainsi, pour Paul Achard, c'était une joie mêlée de nostalgie que d'évoquer l'Alger de sa jeunesse, qui avait beaucoup changé en quarante ans. Comme par un symbole, c'est en 1962 qu'il disparaîtra, à l'âge de 75 ans, en même temps que disparaît l'Algérie des Français. Pour nous, la génération de l'exode qui vivons dans un monde si différent de celui de nos ancêtres, c'est une joie mêlée de nostalgie que de lire Paul Achard. Car notre pays perdu, il nous le fait revivre avec cet enthousiasme et cette bonne humeur qui caractérisent les meilleurs de nos écrivains: " toute son oeuvre est dans la foulée de l'algérianisme ", disait Jean Pomier. Une oeuvre majeure de notre patrimoine culturel.

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Remerciements:
À M. Pierre Pontoizeau et à M. André Gauthier, président de l'Association des Rapatriés de Vendée, pour leur assistance informatique; à Mme Janine de la Hogue; à Mme Achard-Saudray, pour les nombreux renseignements qu'elle a bien voulu me donner sur la vie de son père, dont elle a gardé le souvenir d'un homme très bon et très humain.