Géographie de l'Afrique du nord
Le Titteri des Français
1830-1962
DEUXIEME PARTIE : LES LOCALITES
B/ LES CHEFS-LIEUX D'ARRONDISSEMENTS DE LA RN 8
BOU-SAADA
Documents et textes : Georges Bouchet

mise sur site le 20-3-2009

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BOU-SAADA

  C'est d'abord une oasis c'est-à-dire une palmeraie et un ksar
  C'est ensuite un bordj et un bourg français
  C'est enfin un but touristique majeur
  Ce fut aussi le siège d'une commune mixte et d'un arrondissement
  En 1948 la cité avait 11 637 habitants dont 766 européens

Origine du nom

Elle est inconnue car elle ne fait l'objet que d'hypothèses invérifiables que je ne reproduirai pas. Mieux vaut évoquer l'étymologie : bou est le diminutif d'abou qui désigne le père, ou le possesseur ou le créateur de quelqu'un ou de quelque chose ; et saâda signifie heureux. La traduction habituelle " cité du bonheur " est inexacte : il n'y a pas de " cité " dans bou-saâda mais seulement l'idée que quelque chose y rend heureux. Une interprétation mot à mot pourrait désigner quelque chose du genre " endroit qui rend heureux ". Cité du bonheur se traduirait plutôt par " Médina es saâda "ou " Diar es saâda ".

Il faut noter que Bou-Saâda est d'abord le nom de l'oued qui passe dans l'oasis et longe la cité.


Origine de la médina et du ksar

Bou-Saâda n'est pas une création française : la ville et le fort français ont été juxtaposés à un ksar et une médina créés peut-être au XIIIè siècle et agrandis au XVIè quand vinrent des Maures chassés d'Espagne, qui édifièrent la première mosquée de la cité dans ce lieu où poussaient des palmiers dattiers et où l'eau de l'oued permettait d'irriguer quelques jardins.

Il est probable que les Romains avaient déjà pris possession du lieu, pas avant le IIIè siècle, en y construisant un modeste fortin proche de celui de Medjedel établi en 144, et sur la piste conduisant au fort d'Aïn Rich et à la place forte de Castellum Dimidi (Messaâd) la plus éloignée de la côte. On n'a pas trouvé de ruines ni de statues ; seulement des monnaies dont la plus vieille est un sesterce de Trajan, mort en 117. La place fut sûrement modeste et purement militaire.

Bou-Saâda avant les Français

Bou-Saâda n'est cité ni par Ibn Battouta (mort en 1377), ni par Ibn Khaldoun (mort en 1406). La ville n'entre dans l'histoire écrite qu'avec la conquête ottomane, tardive en ces lieux éloignés du Tell et du bey en résidence à Constantine, car le territoire appartenait alors à ce beylik et non à celui du Titteri. C'est pour cette raison que Bou-Saâda ne figure pas sur ma carte du Titteri ottoman accompagnant la présentation historique.

L'oasis était alors peuplée de berbères arabisés avec une minorité de berbères judaïsés ; et de quelques arabes descendants des envahisseurs hilaliens. On y distinguait 7 fractions tribales. La médina était partagée en plusieurs quartiers strictement délimités et l'on pénétrait par une porte. La minorité juive parlait arabe et s'habillait comme ses voisins musulmans. Il y avait une synagogue.Le ksar était tenu par une garnison turque dont l'agha dépendait de Constantine.

En octobre 1837 la prise de Constantine par les Français est suivie par le départ des Turcs. Même si le bey Ahmed a essayé de tenir quelque temps dans l'Aurès, il était trop loin de Bou-Saâda qui fut évacué. La région des Ouled-Naïl (Cheraga ici) retourna à l'anarchie tribale comme à l'ouest chez lez Gheraba.


A l'automne 1839 le djihad proclamé par Abd el-Kader obligea les Ouled-Naïl à pendre position : aider les Français ou aider Abd el-Kader. Les chefs de tribus étaient divisés et purent tergiverser aussi longtemps qu'Abd el-Kader était loin dans le nord. Mais après qu'il eut perdu Médéa (1840), Boghar (1841) et sa smala (1843 à Taguine), Abd el-Kader devint insistant. Et en novembre 1845 il n'y eut plus à choisir car Abd el-Kader avait entamé un longue chevauchée armée dans le but de chercher des alliés contre les Français. Il commença par la Kabylie où il échoua ; puis par Hamza (futur Bouira) et Sour el Ghozlane (futur Aumale) se dirigea vers Bou-Saâda. Il y était sans doute au début 1846 et il obtint l'aide plus ou moins volontaire des Ouled-Naïl et notamment du cheikh Si Chérif ben Larèche qui accepta le burnous de Khalifa et la tâche de tenir la région et d'y recruter des combattants ; ce qu'il fit. Il avait sous ses ordres 3 aghas et 6 cheikhs, dont un pour Bou-Saâda.


Pour les détachements français et leurs soutiens indigènes cette période de novembre 1845 à juillet 1846, fut l'une des plus dures, avec des razzias et des harcèlements permanents, sans vraie bataille. Bugeaud, qui était en congé en France, revint d'urgence et lança 18 colonnes qui, multipliant marches et contre marches harassantes, finirent par l'emporter. Vers Bou-Saâda c'est le général d'Arbouville qui commandait les troupes.


Au bout de 9 mois Abd el-Kader, sans s'avouer vaincu, partit vers l'ouest en longeant le pied du djebel Amour et se réfugia au Maroc.

Et tout ce qu'il avait décidé et imposé aux tribus Ouled-Naïl fut rapidement défait, surtout après sa reddition de 1847. En voici deux preuves.

         

Il avait prohibé, au nom de la morale islamique, le métier de " galanterie " auquel se livraient de nombreuses jeunes filles dans tous les ksour de la région. Cet abandon d'une tradition bien tolérée bouleversa les habitudes des clients et détruisit une source de revenus appréciés dans les familles des " danseuses ". La reddition de l'émir, ajoutée à une mauvaise récolte, persuada aisément les Ouled-Naïl qu'Allah n'était pas hostile aux coutumes locales et qu'il était permis de les rétablir. Lorsque les Français arrivèrent la tradition et les filles avaient repris leur service.

          
Quant au khakifa Si Chérif ben Lahrèche il se soumit au vainqueur dans le but de permettre aux troupeaux des Ouled-Naïl (et des Larbaa) de continuer à fréquenter les pâturages du nord indispensables durant l'été. La France le mit en prison quelques temps à Boghar, puis le libéra en 1850 et le promut Bachaga des Ouled-Naïl Gheraba en 1852 avec résidence à Djelfa où on lui bâtit son poste de commandement. Il fut un bon bachaga au service de la France.

Bou-Saâda sous les Français 1845-1849 à 1962

       1845 Première incursion militaire française, sous la conduite du général d'Arbouville dont la colonne était partie du tout nouveau camp militaire créé sur le site romain d'Auzia (futur Aumale).

François Aymé Loyré d'Arbouville 1798-1873

Engagé à 16 ans dans l'armée du roi Louis XVIII, après la première abdication de Napoléon, il est nommé sous-lieutenant après les cent jours. Il est à Alger en 1830, mais n'y reste pas. Il revient en Algérie en 1838 comme lieutenant-colonel et reste en Algérie jusqu'en 1847. Il est général en 1841. Ses expéditions vers Bou-Saâda en 1845 et 1846 sont sans doute ses dernières opérations avant son retour en France.


         

1849 Nouvelle incursion française, celle du colonel Barral qui, lui, laisse une toute petite garnison de 150 hommes avec le sous-lieutenant Lapeire, ainsi que le goum d'un dénommé Ben Yahia qui fournit les interprètes et les espions. Désormais la suite de l'histoire de 1849 ne peut être dissociée du sort de l'insurrection de Bou Zian dans l'oasis de Zaâtcha distante de 140 km sur la piste de Biskra. Bou Zian a déclaré le djihad le 16 juillet et s'est retranché dans cette cité entourée de murailles solides et dominée par un bordj. Les Français entreprennent le siège de la ville et sont eux-mêmes assiégés par des renforts que Bou Zian reçoit d'autres oasis, y compris de Bou-Saâda. Le siège s'éternise.

Après le départ de Barral pour Zaâtcha la djemma hésite sur la conduite à tenir, et finalement décide de chasser les Français. Lapeire et ses soldats se réfugient dans une mosquée, tandis qu'un goumier réussit à prévenir le colonel Pein à Bordj-bou-Arréridj. Pein accourt en toute hâte accompagné des kabyles du khalifa de la Medjana, El Mokrani (le père du futur rebelle de 1871).

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Zaâtcha

La ville de Bou-Saâda se soumet le 14 novembre. On peut dater de ce jour la naissance de la cité française. Les habitants de Bou-Saâda se voient imposer une amende collective de 8 000francs payables en trois jours et la saisie d'ouvrages en laine, tapis et burnous…

Elle est rattachée à la subdivision militaire de Constantine, et non d'Alger. Quant à Zaâtcha elle ne se soumet pas, elle est conquise au prix de durs combats le 26 novembre. La tête de Bou Zian est exposée à Biskra (30km plus à l'est), les palmiers sont coupés et les maisons rasées.

      
Les palmiers ont repoussé mais la ville n'a jamais été reconstruite. On a simplement placé sur la route de Biskra à Tolga une plaque avec l'inscription " Zaâtcha 1849 ". Le colonel Barral est alors revenu à Bou-Saâda.
         

1850 Etablissement d'un Bureau Arabe dirigé par un officier
Institution d'une police des mœurs et d'un quartier réservé pour les " danseuses "

          
1853 Ouverture de l'hôpital militaire.
Il est chargé du suivi médical hebdomadaire des courtisanes Ouled-Naïl.
        1855 Ouverture de la première école française (future école Challon).
        1868 Bou-Saâda échappe à Constantine et est rattaché à la subdivision militaire de Médéa.
        1874 ou 1881 Bou-Saâda est le siège des communes mixtes de Bou-Saâda et Ben S'Rour.
        1883/1884 Premier séjour du peintre Etienne Dinet.
        1902 Bou-Saâda devient territoire civil, rattaché au département d'Alger et et sort des territoires militaires du sud.
    1905 Etablissement définitif du peintre Dinet.
         
hotel transatlantique

1913 Inauguration de l'hôtel Transatlantique dont la photo est visible à droite.

    1938 Electrification de la ville.
    1948 Tournage du film de Cecil B. de Mille " Samson et Dalila ".
    1956 Création de l'arrondissement dans le cadre du département de Médéa ; et d'une SAS.
    1958 Rattachement au nouveau département d'Aumale.
    1959 Retour au département de Médéa.

Le cadre naturel et ses aptitudes

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cadre naturel

La cité de Bou-Saâda a été bâtie sur la rive gauche de l'oued éponyme. L'oasis qui justifie sa création se trouve à la limite entre les derniers chaînons des monts Ouled-Naïl et la dépression du chott el Hodna dont on aperçoit sur la carte l'extrémité occidentale.

Elle n'est pas du tout située sur les hautes plaines : elle est beaucoup trop basse, moins de 600 m, quand les hautes plaines ont entre 800 et 1 000 m d'altitude.

La basse plaine du Hodna où s'écoulent les crues de l'oued Bou-Saâda, est séparée des hautes plaines par les collines des djebels Selat et Bateun qui dépassent les 1 000m. Ces collines dissymétriques ont tout à fait l'allure d'un escarpement de faille.

Seules les crues exceptionnelles de l'oued Bou-Saâda parviennent jusqu'à la rive du chott el Hodna. En amont l'eau est utilisée pour les cultures et pour les gens, et ce qui reste s'infiltre dans les maader et les daïa de la rive gauche.

Dans les environs immédiats de l'oasis on peut distinguer :

         

   un oued pérenne qui coule entre deux berges escarpées et consolidées par des murets qui mettent les jardins de l'oasis à l'abri des crues habituelles. Le lit de l'oued est assez encaissé pour ne déborder que très rarement. Sans cet oued il n'y aurait ni palmeraie, ni jardins, ni sédentaires, ni cité. Cette aptitude à la culture irriguée est la raison fondamentale qui, il y a quelques siècles, poussa quelques semi-nomades des environs à abandonner leur khaïma (tente en poils de dromadaire) pour une maison en dur. Bou-Saâda lui doit son existence, même si au XXè cette ressource devint secondaire.

          
   des djebels et des gaada (plateaux) assez hauts pour accrocher les nuages et recevoir assez de pluie pour alimenter de grosses sources qui coulent en toutes saisons. L'oued Bou-Saâda est alimentée par les sources du djebel Tsegna (1 608m) et du plateau ez Zerga (1 194m). Sur son parcours il a assez d'eau pour que des colons aient installé 6 moulins à eau (aujourd'hui disparus) entre El Hamel et Bou-Saâda. Il reçoit juste à l'aval de la cité le renfort plus modeste de l'oued el Maïtar. Sans ces hauteurs il y aurait moins de pluie et aucun écoulement permanent dans l'oued : elles sont le château d'eau qui a permis la création de l'oasis, le château tout comme l'oasis étant au demeurant très modestes. Bou-Saâda est une petite oasis de piémont. Les montagnes proches de l'oasis sont dénudées ; surpâturage ou surexploitation du bois ? Je ne saurais dire. Toujours est-il qu'il reste des forêts claires plus au sud, sur le djebel Messaad notamment.
       des steppes à alfa et des pâturages pour dromadaires et moutons. La région bénéficie donc d'une aptitude à un élevage ovin semi-nomade qui explique que Bou-Saâda ait été sans doute dès l'origine le siège d'un grand marché hebdomadaire (qui durait deux jours ; lundi et mardi) et une cité à forte tradition artisanale du travail de la laine et de l'ouber (poils de dromadaire) : tapis épais à points noués, burnous, kachabia, haïk etc. Cette tradition explique que la première école française destinée aux filles indigènes ait été une école ouvroir où une bonne moitié du temps scolaire était consacrée au travail de la laine. A cette spécialité lainière il faut ajouter une production sans rapport avec le cadre naturel, et qui est la fabrication de poignards recourbés à manche et fourreau ciselés, appelés bousaadi. Un boussadi peut donc désigner soit l'habitant de Bou-Saâda, soit son poignard.
       un bout de la plaine du Hodna qui n'a guère de ressources car les maader (dilatation du lit d'un oued) et les daïas (cuvette fermée où l'eau s'infiltre) sont rares et un peu salés. Ce sont des zones où on peut semer du blé ou de l'orge avec des rendements aléatoires. Les grains récoltés étaient moulus, à l'époque française, par l'un ou l'autre des moulins de l'oued Bou-Saâda. Le paiement consistait en une faible part de la farine ou de la semoule obtenue. La platitude du terrain a permis d'y construire une piste pour les avions près du hameau Ed Dis. Il y a aussi, à l'aval de l'oasis et sur la rive droite quelques petites dunes de sable que les touristes grimpaient avec plaisir ; du moins les plus jeunes ou les plus sportifs. Cette attraction mineure participa tout de même à la vocation touristique du site.
       le climat semi-aride pré saharien a joué un rôle capital, et pour la culture du palmier et pour l'essor du tourisme 7 à 8 mois par an.

Le graphique ombro-thermique ci-joint montre bien la quasi aridité du climat et l'effet de la continentalité sur un climat de base encore méditerranéen. La sécheresse estivale est bien marquée, mais le maximum de pluie est décalé vers le printemps et l'automne. Le total annuel peut varier du simple au triple.Il ne montre pas qu'il peut y avoir, le matin en janvier et février, 5 à 10 journées de légères gelées, ni que les maxima journaliers frôlent les 40° en juillet et août.

Il ne montre pas non plus l'extrême irrégularité selon les années

Ce climat permet aux dattes de mûrir, mais mal : elles sont mangeables pour qui y est habitué, mais non commercialisables. Ce sont des dattes dites sèches (ou khalta). Pour les dattes muscades (deglet nour) vendues dans le commerce il faut au moins trois moyennes mensuelles égales ou supérieures à 30°.

Ces dattes médiocres permettent tout de même à Bou-Saâda de disputer à M'Doukal le titre de palmeraie la plus septentrionale ou la plus proche de la côte.


Si j'arrêtais ici l'exposé des aptitudes du cadre naturel, je pourrais conclure que :
         

    Bou-Saâda fut un centre agricole médiocre grâce à une palmeraie dont les dattes mûrissent si mal qu'il faut les étaler sur les terrasses pour achever leur mûrissement. Elles se conservent mal et ne sont consommables que sur place. Il est vrai que le palmier ne fournit pas que ses fruits : il fournit aussi son bois (trop peu résistant pour des poutres de longue porté), des fibres nerveuses et une sève que l'on peut faire fermenter. Et " pour de pauvres bougres qui n'avaient pas de quoi manger, cette sève fermentée procurait la joie de l'ivresse " (Capot-Rey). Malheureusement cette joie est interdite par Allah et mal vue des voisins. Les jardins de la palmeraie produisaient aussi un grand choix de fruits et de légumes, et un peu d'orge et de blé ; mais en quantité insuffisante.
Il n'y avait pas de colons stricto sensu.

          
    Bou-Saâda fut un centre commercial au contact des mondes sédentaire et semi nomade. Les artisans locaux achetaient aux éleveurs la laine et les poils de dromadaire nécessaires à la fabrication de produits de qualité suffisante pour être vendus au loin.

Et c'est tout, du moins pour le cadre naturel. Pour le reste il aurait suffi de rappeler que Bou-saâda fut un centre administratif avec le siège de 2 communes mixtes et, très tard, en 1956, d'une sous-préfecture rattachée au département de Médéa (ou d'Aumale pendant quelques mois). Il y eut aussi une grande caserne fortifiée, le fort Cavaignac, qui portait le nom d'un général devenu gouverneur général de l'Algérie pour peu de temps (février à avril 1848) et qui hébergea une école de sous-officiers de spahis. A ma connaissance ce général ne mit jamais les pieds dans la région de Bou-Saâda, mais après avril 1848 il accepta successivement les charges de ministre de la guerre, puis de Président du Conseil des ministres. Il se retira après l'élection de Louis Napoléon à la Présidence de la République le 10 décembre 1848.

Mais comme chacun le sait, le nom de Bou-Saâda est connu pour autre chose : pour son tourisme qui s'est imposé comme la première ressource au tournant du XXè siècle. Reste à expliquer cette évolution exceptionnelle en Algérie.

Bou-Saâda fut un centre touristique majeur

      o Pour quelles raisons ?

         

La première à laquelle on pense est la douceur du climat. Voire ! En janvier il fait plus froid qu'à Alger ; mais plus sec il est vrai. Et en été, même si l'air est sec, la température est tout de même trop chaude, même la nuit, pour être agréable avant l'invention des climatiseurs. Après 1918 la municipalité a essayé d'obtenir le statut officiel de station climatique créé par une loi du 24 septembre 1919 : son dossier fut recalé. Certes le climat de Bou-Saâda n'est pas sans mérite, mais il n'explique pas tout.

          
La seconde est le paysage de la palmeraie, aussi exotique pour un algérois, que pour un parisien ou pour un anglais. Ce paysage a attiré très tôt, bien avant 1900, des peintres orientalistes qui ont assuré sa promotion sans le faire exprès. Plus tard, d'autres hivernants célèbres, Gide, Colette ou Pagnol, ont rendu à Bou-Saâda le même service. Mais des palmeraies, il y en avait ailleurs.
         

La troisième, essentielle à mon avis, est la proximité de la ville d'Alger, principal réservoir de clients, du port d'Alger le mieux desservi à partir des ports français et le plus fréquenté par les navires de croisière, et plus tard de l'aéroport d'Alger, le seul de classe internationale. Bou-Saâda n'était pas la seule oasis accessible dès le temps des diligences, mais c'était la plus proche de la côte.

En réalité il y eut en Algérie deux oasis faciles d'accès et qui pouvaient se disputer la place de première destination touristique : Bou-Saâda et Biskra. C'est Biskra qui a gagné. Certes Biskra est un peu plus loin de son port : 323 km (de Philippeville) au lieu de 250 (d'Alger). Mais Biskra avait d'autres atouts : une desserte ferroviaire dès 1888 et aérienne dès 1950, une ville à visiter en chemin, celle de Constantine avec les gorges du Rhummel, et le proche massif de l'Aurès avec un hôtel Transatlantique, à Rhoufi, dans le canyon de l'oued El Abiod et la route pittoresque des gorges de Tighanimine. Restait à Bou-Saâda l'avantage d'être plus proche de la capitale : cette proximité lui valut de recevoir plus de clients de week-end que de longs séjours.

      o Pour voir quelles curiosités ?

         
la palmeraie

La palmeraie d'abord. Le touriste n'avait pas à se préoccuper de la qualité des dattes ; il admirait l'aspect des arbres, de vrais " Phoenix dactylifera " ; et avec un peu de chance il pouvait se trouver au bon moment pour assister à la fécondation des palmiers femelles (50 pour un mâle) en avril ou à la récolte (ghatna) en septembre. Pour l'un comme pour l'autre de ces travaux l'ouvrier devait grimper jusqu'en haut de la stipe. Pour la fécondation il emportait un petit sac avec du pollen, souvent de l'année précédente. Du détail des gestes de ce travail très précis et long , le touriste, d'en-bas, ne voyait rien. La récolte était moins délicate : il fallait seulement veiller à attacher le régime à une corde pour le laisser lentement glisser à terre. A l'ombre des palmiers le touriste à l'œil exercé pouvait distinguer les parcelles de blé ou d'orge (et non de gazon) des parcelles en jachère (faute de fumier ou d'eau) et des parcelles de légumes secs (fèves, pois, lentilles) ou pas (tomates, ail, oignon). Les arbres fruitiers étaient plutôt rares (grenadiers, abricotiers) et leurs fruits mûris à l'ombre avaient moins de saveur que ceux qui avaient poussé au soleil. Par contre melons et pastèques, qui exigeaient beaucoup d'eau, étaient très nombreux.

Bien sûr toutes ces cultures devaient être irriguées.

          
La ville indigène. Cette médina ancienne est appelée ksar dans les guides car elle était entourée de murs. Elle ressemble à toutes les vieilles villes arabes : c'est la casbah d'Alger, mais en terrain plat avec ses maisons presque sans fenêtres vers l'extérieur, ses venelles tortueuses parfois en tunnel sous deux maisons qui se touchent, ses impasses, ses petites places biscornues et ses toitures en terrasse. Une grande différence néanmoins, la couleur ocre des murs et la poussière partout. Elle possédait trois mosquées, celle des Mouamines face au tombeau de Dinet, celle des Ouled el Attik bâtie par des réfugiés maures réfugiés d'Espagne et celle des Cheurfa.
         

L'atelier et la koubba du peintre Etienne Dinet. Son atelier se trouvait juste en bordure de l'oued avec un petit balcon d'où il pouvait regarder, et même photographier, les femmes qui venaient papoter et laver leur linge. Cette activité déplut si fortement aux frères et aux maris des filles admirées, que, paraît-il, il aurait failli être blessé ou tué. Sa koubba est classique : un cube blanchi recouvert d'une coupole. Le nom est impropre puisque aucun marabout n'y est inhumé, mais seulement trois musulmans sans charge religieuse : lui (il s'était converti), son compagnon et serviteur, et la femme de ce dernier

La koubba d'Etienne Dinet vers 1935
Et son atelier dans un jardin au bord de l'oued
La koubba d'Etienne Dinet vers 1935
Et son atelier dans un jardin au bord de l'oued
         
La promenade aux dunes pouvait se faire à pied ou à dos de dromadaire. Ces dunes sont vives, mais basses et étroites. Elles sont alignées sur une dizaine de kilomètres sur la rive droite de l'oued à l'aval de l'oasis. Le touriste novice se donnait à peu de frais l'illusion d'avoir foulé un erg et le plaisir de se rouler dans le sable. Bien évidemment ces gros tas de sable ne constituaient pas un erg véritable, même minuscule. Mais le dépaysement était réel.
          
La promenade au moulin Ferrero n'avait d'intérêt que si elle est était faite à pied en remontant l'oued sur 2 ou 3 kilomètres. C'est le paysage qui valait le déplacement et la fatigue éventuelle, avec à la fin la cascade en haut de laquelle se trouvait la prise d'eau qui faisait tourner le moulin. Ce moulin était une grosse bâtisse à trois niveaux construite par un piémontais, Antoine Ferrero, débarqué à Bougie en 1867 et marié à Djelfa en 1874. Il était minotier et avait dû faire de bonnes affaires pour pouvoir financer une telle construction. En 1930 le moulin ne fonctionnait plus.
         
Le spectacle des danseuses Ouled-Naïl était le clou de la fin de journée, après le dîner.
Les touristes pouvaient se rendre en famille à l'adresse fournie par la réception de leur hôtel, car rien ne distinguait, à l'extérieur, le " maison de danses " de ses voisines. Il s'agissait d'un spectacle de danses folkloriques divisé en deux parties.

Au début les filles étaient habillées de la tête aux pieds, de tenues vivement colorées et de lourds bijoux d'argent. Les spectateurs, auxquels on avait servi une tasse de thé à la menthe, étaient assis sur des chaises banales alignées le long de trois des quatre côtés d'une " beit el kebira (grande pièce) ; sur le côté restant, trois musiciens soufflaient dans une raïta (flûte) ou tapaient sur une sorte de tambour aux sons assourdis.

Pour la seconde partie, il fallait payer un supplément. Les musiciens se tournaient alors vers le mur et les touristes étaient les seuls à pouvoir voir les danseuses revenir toutes nues et parfaitement épilées. La salle et la musique était moins agréables qu'aux Folies Bergères, mais le spectacle plus achevé.

Cette particularité chorégraphique locale n'était que l'aspect le plus présentable d'une tradition naïlate séculaire qui avait survécu sans peine à la prohibition d'Abd el-Kader et s'était fort bien adaptée à l'époque française. Elle a fait l'objet, en 2003, d'une étude menée par Berkahoum Ferhati et parue dans la revue Clio N° 17-2003 sous le titre " La prostituée dite Ouled-Naïl ". C'est ce texte qui a nourri la notule que voici.

Les " danseuses " Ouled-Naïl de Bou-Saâda

L'attitude des autorités françaises
1850 la conquête à peine achevée, l'armée décide de créer une police des mœurs pour succéder à l'agent turc, le mezouar, qui était chargé de surveiller la santé des prostitués et de percevoir l'impôt. C'est un médecin militaire qui prend le relais du mezouar pour un service hebdomadaire. Et on assigne aux filles un lieu réservé proche du commissariat de police.
1853 ce quartier réservé devenu trop central a été déplacé vers la rue Bosquet également appelée rue des Ouled-Naïl. Ce fut la première rue à bénéficier d'un bon éclairage nocturne.
L'entrée dans le métier
Le recrutement est fait très jeune avec l'accord de la famille. La fille est confiée à une dame qui commence par l'initier aux divers types de danse ; puis lui fournit logement et lieu de travail. A l'extérieur on ne voit rien, ni inscription, ni fille. Lorsqu'elle sort la danseuse porte le voile le plus strict qui soit ; celui qui ne laisse voir qu'un œil.
L'intérêt du métier est l'argent, pour la fille et pour sa famille car ces revenus servent à acheter maison, jardin et bétail mis à la disposition des siens, car il faut bien que quelqu'un gère tout cela. Il arrive que l'on fasse ce métier de mère en fille et qu'un garçon de confiance également de la famille, gère les pécules de ses sœurs, tantes et cousines.
La sortie du métier n'est pas facile.
Les plus chanceuses trouvent parmi les clients un mari dont elles deviennent la 2è, 3è ou 4è épouse, dite alors " concurrente ". Son problème est de trouver sa juste place dans un quatuor (duo ou trio) de femmes. Mr Ferhati n'a trouvé trace que de maris musulmans, à une seule exception près. Etait-il célibataire ? Sa femme fut mal considérée par ses ex-collègues.
Les plus avisées se sont constitué un pécule qui leur permet l'achat de terre ou d'un commerce.
D'autres ont pu devenir tenancières d'une beit el kebira à leur tour
La plupart retournent dans leur famille lorsqu'elle ont maintenu avec elle de bonnes relations.


l'arc sous lequel il fallait passer pour pénétrer dans la rue des " Ouled-Naïl "

Voici l'arc sous lequel il fallait passer pour pénétrer dans la rue des " Ouled-Naïl " après 1930. Sur les plans cette rue est appelée rue Bosquet.

Les maisons ont un aspect tout à fait traditionnel ; mais la largeur de la rue ne l'est pas.C'est une rue qui a été tracée par les Français et qui se dirige vers la ville ancienne.

En 1952 il y aurait eu 20 maisons avec 5 filles dans chacune d'entre elles.

    
Bou-Saâda fut un paradis pour peintres orientalistes


Dans ce rôle d'oasis pour peintres à la recherche de l'exotisme pré saharien, Bou-Saâda n'était pas la seule oasis accessible dès les années 1850 ; dans le tiercé gagnant figure une fois encore, à côté de Bou-Saâda et Laghouat, Biskra.

L'Algérie a en effet attiré les peintres français très tôt. Mais en 1832 Eugène Delacroix n'a pas pu sortir des environs immédiats d'Alger et en 1845 Théodore Chassériau n'a pas dépassé Constantine. Le premier peintre à atteindre une oasis est Eugène Fromentin qui va à Laghouat en 1853, lors de son troisième voyage en Algérie, quelques mois après la difficile conquête de cette oasis.


Le nombre des peintres qui ensuite ont passé quelques jours à Bou-Saâda excède sûrement la centaine (comme à Biskra), surtout après que la villa Abd el-Tif eut accueilli, pour deux ans, ses deux premiers lauréats.

La villa Abd el-Tif : 1907-1961

C'est la petite sœur de la villa Médicis de Rome et de la villa Velazquez de Madrid. Elle est installée, avec l'appui de Léonce Bénédicte, président de la société des peintres orientalistes français par le gouverneur général Charles Jonnart qui trouve le financement de la restauration d'une grande demeure turque du Fahs (banlieue proche) au-dessus de la baie d'Alger. On y entre par concours ouvert aux natifs de France âgés de moins de 35 ans. La réussite au concours permet de passer, gratuitement, deux ans à la villa. Chacun y trouve un logement, un atelier et une cantine. Bien sûr ils avaient le droit de voyager librement, à leurs frais, dans toute l'Algérie. Le voyage à Bou-Saâda étant le moins long et le moins cher, rares ont dû être les résidents qui n'y sont pas allés. Au total, de 1907 à 1962, il y en eut 96 car le concours a été supprimé de 1915 à 1919, et de 1940 à 1941 ; et les lauréats de 1962 ont jugé prudent de ne pas rejoindre Alger.

Bien sûr les peintres n'avaient pas attendu 1907 pour aller à Bou-Saâda.
Quatre d'entre eux méritent quelques lignes de présentation personnalisée.

Etienne Dinet 1861-1929

1883/1884 Premiers séjours à Bou-Saâda
A Paris il s'inscrit aux " langues O " pour apprendre l'arabe.
1889
Retour à Bou-Saâda où il se lie avec un mozabite, Slimane Baâmer qui améliore sa connaissance de l'arabe et de l'Islam.
1905
Installation définitive à Bou-Saâda, dans la palmeraie.
1913
Conversion à l'Islam et choix du nom Nasser ed-Dine ; puis pèlerinage à La Mecque avec Slimane. Il ajoute El Hadj à son nom.
1923
Achat d'une maison à Saint Eugène près d'Alger, qu'il ne peint jamais
1929
Mort à Paris. Mais par testament il avait demandé à être inhumé à Bou-Saâda, et selon le rite musulman ; ce qui fut fait.
Son œuvre comporte 150 toiles et dessins, tous consacrés à la vie arabe au désert ou aux Ouled-Naïl. Et un livre posthume " Le pèlerinage à la maison d'Allah ".

Gustave Achille Guillaumet 1840-1887

1861
Lauréat d'un second prix de Rome. En 1862, il part pour la villa Médicis,
mais à Marseille, il renonce à son séjour à Rome et va à Alger !
1862
à 1882 il accomplit 11 voyages au Maghreb, surtout dans les régions du Hodna, des Ouled-Naïl et de Biskra.
Après 1882 il ne retourne plus en Algérie et meurt à Paris

Charles Dufresne 1876-1938

1910 Lauréat du concours d'admission à la villa Abd el-Tif
1910-1912
Séjour à Alger et nombreux voyages dans les sud de Boghari à
Bou-Saâda et Biskra, avec une escorte de spahis. Il rend visite à Dinet.
Il est émerveillé par le paysage des oasis.
A Alger il trouve de riches mécènes, Frédéric Lung et madame.
Même après son retour en France il continue à peindre des souvenirs algériens dans une maison qu'il a fait construire avec un patio semblable à celui de la villa bd el-Tif.

Edouard Verschaffelt 1874-1955

Elève des Beaux-Arts d'Anvers. Né à Gand dans une famille de peintres
1919
Premier voyage en Algérie et premier séjour à Bou-Saâda
1924 Installation définitive à Bou-Saâda. Il rencontre Dinet au déclin de sa vie mais ne sympathise pas du tout avec lui.
Il se marie avec une fille d'une tribu locale et mène une vie retirée dans sa famille Ouled-Naïl qui lui fournit ses modèles.
Mais il se rend régulièrement à Alger pour exposer et pour peindre.
Il meurt à Bou-Saâda où il est enterré.

Guillaumet


Tableau intitulé


Tisserandes à Bou-Saâda

Tisserandes à Bou-Saâda

L'aspect de la ville

Il faudrait plutôt dire : les aspects de la ville car il y avait en fait deux paysages urbains, au nord le ksar ancien et au sud la ville européenne.

Mais ces deux villes ne sont pas séparées l'une de l'autre et forment un ensemble continu de part et d'autre de la rue Gaboriau qui débouche sur la place du colonel Pein. D'un côté de cette place se trouve le fort Cavaignac, et en face un bâtiment civil avec des arcades abritant du soleil les clients des nombreuses échoppes alignées tout au long. Cette place est le centre des deux villes tandis que la petite place Guynemer est le centre de la ville européenne qui a des avenues rectilignes, mais pas le plan en damier des villages de colonisation. Bou-Saâda n'est pas un village de colonisation.
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Plan extrait du guide Michelin de 1956



Plan extrait du guide Michelin de 1956

La ville n'est pas très étendue : un kilomètre du nord au sud et 600m d'ouest en est.
Pour le touriste tout est aisément accessible à pied.

Les palmiers ne sont jamais bien loin et visibles presque de partout. L'oued Bou-Saâda est tout proche.


Seule la zaouïa d'El Hamel est trop éloignée et exige la location d'un taxi, pour parcourir les 30km aller et retour.


La place Pein porte le nom du colonel qui a reçu la soumission de Ben Chabira en 1849. Pein fut aussi plus tard chef du bureau arabe de Médéa, puis d'Ouargla. Cette place était un lieu de commerce et de palabres. L'église en est très proche, mais contiguê eu ksar


L'ensemble de la ville est dominé par le djebel Kerdada.

G = gendarmerie
H = Hôtel de ville
J = tribunal
K = Koubba d'Etienne Dinet



Vue sur un coin du ksar
Place du colonel Pein côté arcades

La desserte de Bou-Saâda par les services de transports publics
fut toujours exclusivement routière avec deux sociétés : la SATAC aussi appelée Auto-Traction de l'Afrique du nord et l'entreprise mozabite Boukamel.

La SATAC assurait 3 aller et retour directs quotidiens avec Alger et un aller-retour entre Alger et Biskra avec arrêt à Bou-Saâda au passage.

Boukamel avait un service quotidien vers Djelfa par Slim et un autre vers Bordj-bou-Arréridj par M'Sila.

Cette desserte sans train et sans avion, du moins jusqu'en 1954, était un handicap par rapport à Biskra où l'avion d'Alger à Ouargla, faisait escale à Biskra, le samedi matin à l'aller et le lundi après-midi au retour ; c'était idéal pour un week-end sous les palmiers. Le vol durait une heure et quart.