Géographie de l'Afrique du nord
Le Titteri des Français
1830-1962
DEUXIEME PARTIE : LES LOCALITES
A/ LES CHEFS-LIEUXD'ARRONDISSEMENT DE LA RN 1
BOGHARI (ou Ksar el Boukhari)
Documents et textes : Georges Bouchet
mise sur site le 13-3-2009

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BOGHARI (ou Ksar el Boukhari)

Boghari est une création française placée au-dessous d'un village arabe
Boghari fut le siège d'un bureau arabe de 1856 à 1870
Boghari devint ensuite chef-lieu de commune, de commune mixte et de canton
Boghari devint enfin sous-préfecture en 1956

En 1954 la commune avait 10 153 habitants dont 890 européens

Commençons par de brèves considérations toponymiques sur l'origine du nom car dans votre esprit, comme dans le mien, les noms de Boghar et de Boghari sont associés ; associés mais à ne pas confondre. Ils désignent deux centres proches, mais l'un avait existé à l'époque romaine, et l'autre pas. L'un est sur la rive gauche du Chélif, très en hauteur, l'autre sur la rive droite dans la vallée même. Et surtout, n'étant pas dans la même commune du temps des Français, je dois les étudier à part. Je commencerai par Boghari, qui seul fut chef-lieu d'arrondissement, et me contenterai, pour Boghar, d'ajouter un paragraphe complémentaire, tout à la fin.

Ces deux centres ont des noms qui ont une origine commune : sans doute le nom, déformé par les Français, d'un marabout sur lequel je ne sais rien de précis, Sidi el Boukhari ou el Boukharia. Près de sa koubba, les Turcs avaient établi, au XVIIIè siècle, un fortin qui prit, en arabe, le nom de Ksar el Boukhari. On cite aussi Bokhari, qui est le nom d'un uléma exégète célèbre pour ses commentaires du Coran. Nous voilà donc avec trois noms pour deux centres : Boghar, Ksar el Boukhari et Boghari. C'est le moment de dire, en insistant, que lorsque les premiers soldats français sont arrivés là en 1841, il existait déjà Boghar et Ksar el Boukhari ; mais pas Boghari.

Pour bien situer ces lieux, je place tout de suite l'extrait d'une carte d'Etat-Major des années 1930.

extrait d'une carte d'état-major des années 1930
Cliquer sur l'image pour une meilleure lecture (140 ko)


extrait d'une carte d'Etat-Major des années 1930.

Ce que nous appelions Boghari, c'est à la fois le bourg français en bas de part et d'autre de la grande route (RN 1) et le village arabe du ksar au-dessus. Il se trouve qu'aujourd'hui l'Algérie appelle ce même ensemble Ksar el Boukhari. L'oued est le Chélif qui coule du sud vers le nord.
Entre le bourg français et l'ancien ksar il y a un peu plus d'un kilomètre.

Boghari avant les Français.

En 1841, lorsque nous pourchassions les partisans d'Abd el-Kader, Boghari n'existait pas, mais le ksar, oui. Voici ce que Fromentin, de passage le 26 mai 1853 écrit à son propos dans " un été au Sahara ". " C'est un petit village entièrement arabe, cramponné sur le dos d'un mamelon soleilleux et toujours aride : il se fait face avec Boghar à trois-quarts de lieue de distance, séparés seulement par le Chélif et une étroite vallée sans arbre. Je ne connaissais rien de pareil et d'aussi complètement fauve, et disons le mot qui me coûte à dire, d'aussi jaune… Le village est blanc, veiné de brun, veiné de lilas…Hormis deux ou trois figuiers et autant de lentisques, il n'y a rien qui ressemble à un arbre, pas même à de l'herbe… Tu sauras que ce village qui sert de comptoir et d'entrepôt aux nomades, est peuplé de jolies femmes venues pour la plupart de tribus sahariennes Ouled Naïl où les mœurs sont faciles ".

En peu de mots Fromentin a dit l'essentiel : c'est un lieu d'échanges fréquenté par des nomades de l'Atlas saharien où les commerçants peuvent dépenser une partie de leurs gains avec des danseuses pas du tout farouches, que nous examinerons plus en détail à Bou-Saâda, leur fief.

Il précise qu'il a " campé au pied du village sur un terrain battu où bivouaquaient des caravanes ". C'est tout juste sur ce terrain que trois ans plus tard a été créé le village français.

Boghari à l'époque française : 1856-1962

L'idée de s'installer dans la vallée du Chélif, en bas des casernes déjà construites à Boghar, ne s'est imposée qu'après la conquête de Laghouat le 4 décembre 1852. Comme il n'était plus question d'abandonner cette conquête qui avait été difficile, il fallait bien aménager et sécuriser une piste carrossable, afin de ravitailler tous les postes militaires échelonnés sur les 265km qui séparent Boghari de Laghouat. Je suppose que l'on a dû commencer par organiser un gîte d'étape pas trop inconfortable. Il ne pouvait y avoir de cheminement plus commode entre Alger et le Sahara, que celui qui rejoignait la vallée du Chélif 8 km en amont de Boghari.

En 1856 Napoléon III, pourtant hostile à l'implantation de centres français trop éloignés du littoral, signa le décret de création d'un village français à Boghari pour des raisons essentiellement stratégiques et accessoirement commerciales. Le site choisi était au pied du ksar, dans la vallée, mais assez loin du lit de l'oued pour échapper au risque d'inondation en cas de grosse crue du Chélif.

Cet à cet endroit que, depuis toujours, se faisaient les échanges entre sédentaires et nomades : laine, moutons, dattes parfois, contre des céréales et aussi du charbon de bois fabriqué dans les forêts de l'Atlas tellien. L'intérêt de cet établissement était donc double : protéger l'axe de pénétration vers le sud le plus court et le plus commode, et contrôler les marchés aux bestiaux, et indirectement les tribus nomades qui, pour pouvoir continuer à fréquenter les souks et les pâturages du nord, furent obligées de composer avec les autorités françaises. Les progrès de la sécurité et des transports permirent le développement de ces activités traditionnelles.

Nous y avons établi plus de soldats que de colons stricto sensu, car dans la région, les cultures deviennent trop aléatoires. Seul l'élevage extensif reste possible tous les ans.

En 1873 un gisement de phosphate fut découvert près de Boghari. Mais faute de moyen de transports appropriés vers la côte, il ne fut pas question de l'exploiter. Quand le chemin de fer arriva, c'était trop tard : des gisements plus riches et plus faciles d'accès avaient été trouvés, en 1885, dans notre protectorat tunisien.

En 1912 est inaugurée la gare. Boghari devient, pour 9 ans, le terminus provisoire de la " pénétrante centrale " partie de Blida. Cette date est importante pour l'économie locale.

En 1942 ou 1943 est ouvert un camp (puis 2) de prisonniers de guerre allemands, autrichiens et italiens ramenés de Libye. J'ai connu 3 prisonniers autrichiens envoyés travailler dans une ferme familiale de Saoula dont le propriétaire avait été mobilisé pour combattre en Tunisie. Ce camp, fermé après 1945, a resservi dans les années 1955-1962 pour les rebelles et leurs complices.

En 1956 furent créées la sous-préfecture et une SAS (section administrative spécialisée).

Le cadre géographique et ses aptitudes

fleuve près du futur Boghari

Le Boghari des Français a été établi dans la vallée du Chélif précisément à l'endroit où celle-ci quitte les hautes plaines steppiques pour s'enfoncer dans l'Atlas tellien.

La photo ci-contre prise hors de la ville actuelle, permet d'imaginer l'allure qu'avait le fleuve près du futur Boghari : un lit mineur encadré de berges alluviales abruptes. Ces dernières sont vulnérables en cas de crue exceptionnelle ; on ne peut songer à construire une ville sur de telles rives. Et un pont est forcément long : 77 m pour celui qui relie les deux rives en face de Boghari.

Dans les années 1930 on a construit le barrage d'écrêtement de crue de Bougzoul, 12 km en amont, pour éviter tout risque d'inondation.

Au niveau de Boghari la vallée a un bon kilomètre de large. Son altitude est un peu supérieure à 600m. Sa rive gauche est dominée de 400m par l'extrémité boisée de l'Ouarsenis ; sa rive droite où se trouve la ville est dominée de 200m par l'extrémité de deux crêtes monoclinales arides. Les sols alluviaux sont corrects ; c'est la pluviométrie, de l'ordre de 400 mm, qui rend toute culture aléatoire sans irrigation. Boghari a un climat méditerranéen de nuance steppique, avec des journées froides en hiver (il peut neiger) et torrides en été. La région n'est propice qu'à la vie pastorale extensive, avec ou sans nomadisme. Entre 1856 et 1962, les élevages de chameaux et de chevaux ont décliné ; celui des moutons a progressé grâce à l'amélioration de la sécurité et au creusement de nouveaux puits et forages. Boghari était remarquablement placé pour servir de lieu d'échanges, et de lieu d'entrepôt.

Boghari était une ville de marché et d'entrepôt
Cette activité est un héritage car elle est très antérieure à la création du centre de peuplement français. Le marché était un souk et Tnine : il se tenait le lundi. Il s'est ensuite bien développé. C'était surtout un marché aux bestiaux ; mais pas seulement bien sûr. On dirait, dans le jargon des géographes actuels, que c'est un des points privilégiés de l'interface entre les mondes nomade et sédentaire. L'affluence était grande au printemps lors de l'arrivée des nomades du sud, Ouled Naïl et Arbaa, et lors de leur départ à la fin de l'été avec leur provision de blé d'orge et d'ustensiles divers, voire de cadeaux pour leur(s) épouse(s).

Le rôle d'entrepôt était plus limité. Si l'on excepte les balles d'alfa il y avait peu de marchandises à stocker venues du sud, et beaucoup venues du nord, à commencer par tous les articles industriels d'usage courant, et par les carburants.

Boghari était une ville de garnison (comme toutes les villes d'Algérie en vérité).
Boghari a hébergé dès 1856 un bataillon du premier régiment de tirailleurs algériens (le 1er RTA).

Ce régiment d'infanterie avait été créé en 1841 ou 1842, juste après la conquête de Médéa, avec le nom de régiment de tirailleurs indigènes d'Alger et du Titteri. A l'origine son uniforme était bleu clair, avec un sarouel (ample pantalon arabe).

Les tirailleurs furent tous volontaires jusqu'à l'établissement de la conscription pour les musulmans en 1912. J'ignore la durée des engagements en 1842 ; en 1875 elle fut de 4 ans renouvelables et en 1899 de 15 ans. Les soldats étaient indigènes ; les officiers presque tous français, à de rares exceptions près. Au début les officiers indigènes ne pouvaient pas dépasser le grade de lieutenant.

Sur le drapeau du 1er RTA la première inscription est Laghouat, car le régiment avait participé à la prise de l'oasis en 1852. C'était avant la naissance de Boghari.

On trouve leurs traces sur la plupart des champs de bataille de France et de l'Empire, de Madagascar au Tonkin, et de Tunisie en Annam.

Boghari était une ville de cheminots, ce qui est plus rare. La gare de Boghari possédait le deuxième dépôt de locomotives et de matériel ferroviaire de la ligne Blida-Djelfa, le premier ayant été logiquement établi à Blida. On pouvait y pratiquer des opérations de maintenance simples.

Boghari était une ville de fonctionnaires et assimilés, comme tous les centres administratifs. Il y avait moins de fonctionnaires qu'à Médéa car il y manqua, jusqu'en 1956, ceux de la sous-préfecture, et jusqu'en 1962 ceux du lycée. Dans les derniers temps on avait tout de même ouvert un CES.

La sous-préfecture est arrivée trop tard, en 1956, pour modifier vraiment la situation. Elle l'a sûrement moins changée que l'insécurité qui a motivé la création d'une SAS.

On pouvait y saisir un juge de paix, contacter la gendarmerie ou demander l'aide d'un huissier, à moins que ce ne soit l'inverse.

Boghari fut de 1856 à 1962 une ville de transit ; mais modeste. Le guide bleu, pour 1950, ne signale que deux hôtels. Ce rôle est l'une des raisons qui ont poussé Napoléon III à signer le décret de fondation de Boghari. Pour autant les activités liées à ces passages ne se sont développées vraiment qu'après 1954 pour deux raisons sans rapport entre elles : l'insécurité qui fait passer par là nombre de militaires en chemin vers un cantonnement ou une SAS du bled, et l'essor de la recherche des hydrocarbures au Sahara. Boghari vit alors défiler la noria des camions qui alimentaient les chantiers d'Hassi R'Mel et d'Hassi Messaoud. C'est juste pour l'anecdote que je signale que, chaque mardi, un restaurant de Boghari avait à nourrir, à midi, les voyageurs ayant pris le car de la SATT à destination de l'une ou l'autre des oasis du Sahara. Au retour il n'avait personne à nourrir car le même bus s'arrêtait, pour le déjeuner, à Bou Saâda.

Les aspects de l'agglomération de Boghari

Le pluriel est imposé par l'existence de deux centres séparés par une pente raide d'un peu plus d'un kilomètre :
                   il y a le ksar de 1827/1828
                   et le bourg français apparu en 1856.

           
Du ksar tous les guides disent qu'il a l'aspect d'un village saharien. Peut-être. En tous les cas l'aridité des terrains qui l'entourent est saharienne par sa couleur et son absence de tapis végétal. Pour ce qui des maisons, ça dépend lesquelles ; les plus anciennes oui , les plus récentes non. On monte au ksar par une rue bordée de petits immeubles de type européen. Le seul bâtiment remarquable est une zaouïa, un peu à l'écart, au nord du village arabe, qui fait songer à une église orthodoxe improbable en ces lieux.
Du ksar tous les guides disent qu'il a l'aspect d'un village saharien
La rue qui y monte n'a rien de saharienne.
Le cadre peut sembler saharien ; encore qu'il y manque les palmiers
Pour ce qui est des maisons, c'est moins sûr. La rue qui y monte n'a rien de saharienne.


Voici la zaouïa : elle associe des éléments de paysage saharien et grec.

Voici la zaouïa : elle associe des éléments de paysage saharien et grec.

Du Sahara, le sol aride et un palmier-dattier.

De la Grèce, la coupole octogonale à tambour élevé avec des arcs d'une forme inhabituelle en terre d'Islam. L'architecte devait être un turc fasciné par les petites églises orthodoxes. C'est en tous cas ce à quoi fait immédiatement penser cette coupole étrange en ces lieux.
Les arbustes sont des figuiers de Barbarie tout à fait à leur place.



           
façade synagogue
Le bourg français a l'aspect d'un grand village de colonisation, dans sa version sèche et un peu désordonnée. Il y a bien 3 ou 4 rues parallèles alignées du nord au sud entre la voie ferrée et la RN 1, mais pas de place centrale carrée. Le village des débuts a débordé du cadre originel en alignant quelques maisons le long des routes. Aucun bâtiment ne mérite une mention, sauf une synagogue dont la façade est de pure facture dorique avec triglyphes, métopes et frontons triangulaires. Je ne sais rien sur la communauté juive qui a dû, avant 1962, justifier cette construction qui paraît récente. Cette communauté n'est pas un héritage de l'époque ottomane, comme à Médéa, puisque Boghari n'existait pas avant 1856.
L'église est la même, vue sous deux angles différents
La photo du haut est plus ancienne que celle du bas
eglise,un e grande rue
 

La desserte de Boghari par les services de transports publics

Boghari est à 71 km de Médéa, chef-lieu principal, et à 162km d'Alger, la capitale.

Dès le début du peuplement européen, sans doute, Boghari a-t-il été desservi par des véhicules à traction animale qui mettaient deux jours à rejoindre la capitale.

Le progrès décisif fut l'arrivée du chemin de fer le 15 août 1912. La locomotive représentée sur la photo, décorée de nombreux drapeaux tricolores, est celle du train qui inaugurait la ligne ce jour-là, ou du moins son prolongement de Berrouaghia à Boghari. La locomotive était une 140 T fabriquée à Fives-Lille en 1910.

le train inaugural

Sur cette ligne vouée à un faible trafic les trains ont été soit de marchandises, soit mixtes, associant des wagons de marchandises et des voitures de voyageurs.

Les trains s'arrêtaient dans toutes les gares jusqu'à Blida. Il n'y avait pas d'express, ni de trains de nuit. A Blida il fallait changer de train. Les voitures de voyageurs avaient à l'époque trois classes de compartiments (et non 4 comme en Indochine au même moment).

Les autobus qui reliaient Boghari à Alger étaient ceux de la société des autocars blidéens déjà citée. Boghari était un terminus pour une desserte quotidienne ; mais s'arrêtait aussi à Boghari le car qui assurait, une fois par jour également, la liaison Alger-Djelfa. En correspondance avec le train la même société desservait Reibell, éloigné de 98 km vers le sud-ouest..

A ces deux liaisons quotidiennes, il faut ajouter des services de car, plus rares, vers le village de Letourneux dans l'Ouarsenis. En 1950 il y avait trois aller-retour par semaine.

Au passage ces autobus desservaient le village de Boghar où nous allons monter sans plus attendre.

Supplément sur Boghar

En tant que forteresse Boghar n'est pas une création française
En tant que village de colons agriculteurs c'est une création française
En 1954 il y avait 2326 habitants dont 173 Européens

Boghar avant les Français est un lieu élevé qui a été fortifié pour surveiller les hautes plaines ainsi que la percée du Chélif par laquelle il est commode de passer pour pénétrer profondément dans l'Atlas tellien.

Sous les Romains Boghar s'appelle Castellum Mauritanum

C'est une forteresse faisant partie du Limes que Rome a aménagé au pied de l'Atlas tellien pour surveiller les nomades des steppes alors dénommés Gétules. Cette forteresse appartient à la province de Maurétanie Césarienne que Rome n'a annexée que vers 40 de notre ère. J'ignore la date précise de l'implantation des légionnaires en ce lieu, mais il est sûr que la date de 46 lue sur internet est une erreur. 46 me paraîtrait prématuré et 146 possible. En l'absence de certitude, admettons une date du IIè siècle. Dans le Titteri le limes n'était pas continu ; il consistait en fortins distants d'une vingtaine de kilomètres entre lesquels patrouillaient les soldats des numeri exploratores. Il y avait sûrement un tel numerus à Catellum Mauritanum, dont le poste le plus voisin était à Saneg.

Après être placé en première ligne le poste du futur Boghari s'est retrouvé vers 200, sous les Sévères en seconde ligne, loin derrière les postes établis alors dans l'Atlas saharien. Mais ces postes très avancés ont dû être évacués vers 240. Boghar a tenu plus longtemps.

J'ignore quand le Castellum Mauritanum a dû être évacué à son tour ; vraisemblablement lors d'un épisode des troubles provoqués par les Donatistes ou les Circoncellions au IVè siècle. Je suis sûr qu'il n'y avait plus de légionnaires en 429 lorsque les Vandales ont chassé les Romains de la Maurétanie. De toute façon, ni les Vandales, ni les Byzantins ne sont réapparus en ces lieux qui disparaissent de l'histoire pour un millénaire.

Sous la Régence turque Boghar réapparaît, au XVIè siècle, en tant que point d'appui des troupes du bey de Médéa chargées de la collecte des impôts et du maintien d'un semblant de souveraineté sur les montagnes jusqu'au XVIIIè et même sur les steppes nomades ensuite. Les Turcs avaient deux postes de part et d'autre de la percée du Chélif : Boghar et le ksar du futur ksar el Boukhari. Le principal était Boghar.

Ces fortins réussissaient leur mission dans la mesure où ils étendaient le bled el Makhzen (pays sûr) aux dépens des bleds es Siba (pays insoumis) ou el Baroud (pays en guerre).

Sous Abd el-Kader, Boghar est occupé après 1837. Le khalifa el Berkani y établit un arsenal que, grâce au traité de la Tafna, il peut remplir avec des armes et de la poudre achetées à la France. Il n'est alors pas question que les troupes françaises pénètrent dans la province du Titteri dont la souveraineté a été reconnue à Abd el-Kader.

Tout change lorsque Abd el-Kader décide le djihad à l'automne 1839. Valée fait aussitôt réoccuper, pour de bon, Médéa. Mais el Berkani continue à tenir la campagne. C'est après l'arrivée de Bugeaud au Gouvernement Général fin février 1841, que les soldats français reprennent l'offensive et pourchassent el Berkani. Cette chasse nous conduit jusqu'à Boghar en mai 1841.


Boghar sous les Français

En 1841 Lorsque le colonel Baraguay d'Hilliers, parti de Médéa, monte à Boghar, il ne trouve, le 23 mai, que des ruines. El Berkani a mis le feu à ses installations et vidé son arsenal. Il reste au colonel à construire et à fortifier une redoute suffisante pour héberger le régiment laissé sur place ( le35è de ligne), ainsi qu'une infirmerie pour soigner malades et blessés. Ses instructions lui enjoignent de créer un poste d'observation capable de surveiller les mouvements des tribus de la steppe, avec une garnison assez fournie pour empêcher le retour d'el Berkani. On ne songe pas alors à aller plus loin vers le sud, car le climat trop aride, paraît exclure l'implantation de villages de colonisation dans la steppe.

Mais les aléas de la lutte contre Abd el-Kader nous ont obligé à nous avancer loin vers le sud, métamorphosant ainsi Boghar de poste d'observation en base de départ d'expéditions punitives ou exploratoires. J'y reviendrai.

On fait bientôt de Boghar le siège d'un cercle militaire dépendant de la subdivision de Médéa, et le siège d'un bureau arabe.

En 1844 un village de colonisation est fondé au-dessous du fort, pour des soldats libérables demandeurs d'une concession, à la fin de leurs 7 ans de service militaire (pour ceux qui ont tiré un mauvais numéro) institués par la loi Soult de 1832.

En 1870 Boghar devient chef-lieu d'une CPE, commune de plein exercice.

En 1878 le périmètre de colonisation est agrandi par l'octroi de 46 lots de toutes tailles, le plus souvent trop petits pour constituer une exploitation viable. Ce sont des lots complémentaires qui contribuent à l'agrandissement des exploitations d'origine. Une curiosité : dans la liste des 46 bénéficiaires figure un Baba Amar ben Mustapha dont les ancêtres n'étaient pas venus de France.

Notule sur le Comte Achille Baraguay d'Hilliers 1795-1878

Monsieur le Comte a un nom bien long pour un si court séjour en Algérie. Il est arrivé colonel en 1841 et reparti la même année avec le même grade. Il aurait été renvoyé en Europe à cause de ses rapports exécrables avec ses soldats.

En Europe il fit une brillante carrière
--- 1854 Il commande l'armée combattant les Russes dans la Baltique
--- 1859 Il combat les autrichiens à Solférino
--- Par la suite il fut ambassadeur à Constantinople

Le cadre naturel, ses aptitudes, et ses intérêts

Boghar est situé à l'extrémité orientale du massif de l'Ouarsenis, dans ou en bordure d'une zone forestière, à 900-1000m d'altitude ; donc 300 à 400m au-dessus des hautes plaines et de la percée du Chélif. Le sommet de l'espace fortifié est à 977m et le Chélif à 600m. La carte de la région figure en tête du chapitre sur Boghari ; on y voit que les espaces plats défrichés les plus étendus sont vers le haut et que les casernes ont été construites sur un court versant dominant le village.

A cette altitude il pleut (et il neige) davantage qu'en bas, ce qui a rendu possible l'installation de colons semant blé et orge.

Boghar est d'abord un balcon sur le sud et sur le Chélif. C'est un lieu d'observations privilégié que l'on équipa dès 1841 d'un télégraphe optique permettant d'alerter très vite Médéa et Alger ; sauf en cas de brouillard.

Boghar devint vite une base militaire destinée à regrouper les troupes avant leur départ pour des expéditions vers le sud. Cette base comportait des casernes concentrées dans un rectangle protégé par un mur. Il y avait des bâtiments pour loger les soldats, pour héberger les officiers, pour le service de santé et pour stocker les équipements. En arrière de cet espace clos, les terrains du camp Suzonni avaient été défrichés et sommairement aménagés pour les troupes de passage.

Cette base de départ a souvent servi pendant les 10 premières années.

          
En mai 1843, c'est le duc d'Aumale qui quitte Boghar avec ses 1300 fantassins français, les 600 spahis de Yusuf et les 300 goumiers d'Amar ben Ferrath. On lui avait signalé la présence de la smala d'Abd el-Kader quelque part dans la steppe, en route vers le djebel Amour. Le duc d'Aumale à cheval et ses fantassins, à pied, parcoururent en 6 jours les 120km qui séparent Boghar de Taguine où la smala fut surprise et prise le 16 mai, en l'absence de l'émir.
          
En mai 1844, c'est le général Marey-Monge qui y regroupe les 2800 soldats venus de Médéa et 800 goumiers algériens. Il suit la trace d'Aumale jusqu'à Taguine et poursuit jusqu'à Laghouat, dans une mission à la fois de reconnaissance et d'intimidation. A Laghouat le cheikh Ben Salem nous est favorable et accepte de recevoir de la France le burnous de Khalifa.
Marey-Monge repart sans laisser de troupes.
Ben Salem meurt en se rendant à une convocation à Médéa. L'oasis tombe aux mains de Mohamed ben Abdallah, ancien khalifa de la France à Tlemcen, qui nous est devenu hostile et lance des expéditions vers le nord et contre les tribus ralliées.
          
En novembre 1852 c'est le général Yusuf, alors chef de la subdivision militaire de Médéa, depuis décembre 1851, qui quitte Boghar pour Laghouat. Il est rejoint, en chemin par d'autres troupes, notamment celle du général Pélissier venu d'Oranie et chef de l'ensemble. Je passe sur les circonstances de la prise de Laghouat, le 4 décembre 1852. Les combats furent si meurtriers (le général Bouscaren est tué) que Pélissier a hésité entre raser la ville ou l'occuper. Après avoir entamé les démolitions, il change d'avis et laisse un régiment sous les ordres du capitaine Barail aussitôt promu commandant, puis lieutenant-colonel et chef de cercle militaire. Barail s'acquitte fort bien de sa tâche. Mais désormais, il faut sécuriser toute la piste entre Boghar et Laghouat, sur à plus de 250km. Boghar n'a pas fini de servir de base de départ en cas de problèmes inhabituels du côté des Ouled Naïl ou du djebel Amour.


Notule sur le duc d'Aumale1822-1897

C'est le cinquième fils du roi Louis-Philippe
1840
Il arrive à Alger comme capitaine et participe à la prise de Médéa
1842
Il revient en Algérie comme Maréchal de camp et est nommé chef de la province du Titteri, avec résidence à Médéa
1843 en mai, il s'empare de la smala d'Abd el-Kader
1843 en novembre il commande à Constantine
1844 Il dirige l'expédition qui occupe Biskra en février
1846 ( 15/11) Il pose la première pierre du centre qui porte son nom
1847 Il remplace Bugeaud comme Gouverneur Général
1848 à la chute de la monarchie il démissionne et est exilé

 

Notule sur Guillaume Marey-Monge, comte de Péluse, 1796-1863

Petit-fils du mathématicien, inventeur de la géométrie descriptive.
Polytechnicien
1830
Commandant à Alger, chargé d'organiser les troupes indigènes
1830 et 1831
Participe aux deux expéditions de Médéa
1834 Nommé agha (chef) des troupes indigènes
1837 Promu colonel des spahis
1843 Explore la région des ruines d'Auzia (futur Aumale)
1844 Dirige la première expédition de Laghouat
De sept. 1847 à février 1848 Gouverneur Général intérimaire


    

Boghar est enfin un village de colonisation quasi spontané.
Les premiers concessionnaires sont des soldats libérés de leurs 7 ans de service qui sollicitent l'attribution d'un lot. Leur désir rencontrait le souhait de Bugeaud, nouveau gouverneur général devenu partisan d'une colonisation de peuplement. Des lots leur sont accordés. D'autres français sont attirés, comme toujours près d'une forte garnison, par la clientèle des soldats : aubergistes et cabaretiers notamment.

rue principale et mairie

Le décret de la fondation officielle, en 1844, est en fait la reconnaissance d'un fait acquis.

La présence permanente, jusqu'en 1962, d'une garnison importante, explique sûrement, pour une large part, le succès de ce centre qui, malgré son éloignement de la côte et d'Alger, a conservé une population européenne encore forte de 173 personnes en 1954 (contre 252 en 1870). La garnison c'est la sécurité, y compris médicale avec le petit hôpital militaire, c'est moins d'isolement et c'est plus de clients et de vie.

Le plan du village, visible sur la carte, est classique :un damier de trois rues parallèles coupées par quatre rues perpendiculaires plus courtes. Le village est relié à la vallée par une route qui prend par endroits des allures de route de montagne, avec des raccourcis pour les piétons et les ânes. Les maisons sont des maisons basses ; toutes semblables, ou presque, avec un jardinet derrière.

En 1954 il y avait 173 Européens en vie, et un nombre inconnu au cimetière. Aujourd'hui il est sûr que les vivants sont partis, mais il n'est pas sûr que les morts soient restés au cimetière, ni même qu'il y ait toujours le cimetière, car depuis 2003 il est question de regrouper tous les corps des cimetières abandonnés du Titteri, dans un ossuaire au cimetière de Médéa. Mais aucune information fiable n'est disponible sur un cimetière précis. Cette remarque est valable pour tous les cimetières du bled.