les feuillets d'El-Djezaïr
Henri Klein

- Bardo ( Description donnée en 1912.)
- Villa Yusuf
- Abd-el-Tif, villa des Peintres orientalistes
sur site le 16-5-2009

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Bardo ( Description donnée en 1912. Livre VII des Feuillets d'El-Djezaïr.)
(voir le musée du Bardo sur ce même site)

C'est une villa du plus haut intérêt. Le grand portail franchi, c'est la fraîche vision d'un verdoyant jardin qui vous est offerte. Là, en une harmonie charmante, des sujets divers de la flore tropicale mêlent leurs ramures originales au feuillage familier de nos arbres d'Europe.

A droite et à gauche, au long d'une coquette avenue, en bordure d'allées sinueuses : des massifs luxuriants d'arbustes, de pittoresques retraites d'ombre, des gerbes de palmes, des feux d'artifice de corolles éclatant dans le soleil.

Mais voici l'entrée primitive de la villa : une très ancienne porte hérissée de clous de fer au-dessus de laquelle se dresse la loge de l' "Eunuque", le farouche gardien de céans au temps jadis; au-delà, la cour du sérail, somptueux décor de marbre, de verdure, de fleurs et d'onde chantante; au milieu, un vieil oranger chargé de pommes d'or; plus loin, le "bassin des femmes", où s'érigent des papyrus, et dans le cristal duquel se mirent des silhouettes éventaillées de strelitzias; sur le côté, au haut d'un escalier de marbre et d'émail : un belvédère, le "divan", où étaient reçus les visiteurs, dont Ies baies envahies par une montée de tiges en pleine floraison, laissent apercevoir à travers un rideau de feuilles et de pétales, d'autres splendeurs du jardin. Auprès, c'est le "pavillon de la favorite", mystérieux sanctuaire qu'en un autrefois lointain, la galanterie du maître agrémenta de fresques élégantes et de faïences de prix.
Ailleurs c'est, tranchant sur le ciel bleu, un superbe manteau de bougainville, dont est drapé tout un pavillon de la villa; ailleurs encore, des treilles, des berceaux, et aussi des suites de portiques déroulant l'eurythmie de leurs arches sous la caresse de guirlandes fleuries.

Dans l'intérieur de la maison, c'est : le dortoir des femmes esclaves, aux murs percés de niches, où celles-ci, chaque matin, serraient leurs nattes de repos - la cour à colonnes que, chose rare ici, surmonte une coupole et qui, anciennement, dit-on, fut une kouba très vénérée ( Non mentionnée toutefois, par Devoulx, ni indiquée parmi celles dont nous avons pu retrouver trace.) - les salles, les salons que parent de merveilleuses pièces d'émail provenant d'Italie, de Perse, de Tunisie, de Hollande, du Maroc et qu'un homme épris d'art, M. Joret, enrichit d'une collection unique de choses infiniment belles et précieuses, accordées on ne peut mieux avec le style de leur écrin.

Le luxe des lits d'Orient à colonnes sculptées et dorées, des coffres incrustés de nacre, des sièges, des tables de marqueterie, la fine ciselure des lampes, des braseros, l' art subtil des soies brodées, la jolie symphonie des tapis polychromes, l'élégance de lignes et de coloris des porcelaines, les broderies irisées des cristaux, tout cela s'ajoute à souhait au charme du Bardo.

Cette villa, qui date du XVIIIème siècle, fut avant la conquête, propriété du prince Omar, puis dans la suite, du Général Exelmans, d'Ali-Bey, agha de Biskra, de M. Pierre Joret, enfin de Mme Frémont, sa soeur, qui en 1926, en consentit la cession à la Colonie. C'est maintenant un musée d'Ethnographie à la tête duquel est un savant, explorateur au Sahara, le professeur Reygasse. Dans son voisinage est, en l'ancienne École Normale, le Musée des Antiquités, que dirige le professeur Marçais.

Villa Yusuf

Cette villa était dénommée, à l'époque de la conquête : "Djenan el Khiat" (du tailleur); Djenan Hassen Khodja et aussi : Pavillon des Officiers. Elle appartenait autrefois à la dame Khadidja el Aamia (l'aveugle), fille de Hassen, ancien khasnadji devenu Dey, et soeur de la dame Fatmah, épouse de Hussein-Pacha. La propriétaire, en 1814, constitua sa campagne en habous. Une part fut au profit de la dame Anissa bent Abd-Allah, esclave géorgienne qu'elle avait affranchie, une autre part, en faveur de la princesse N'fiça, petite-fille d'Hassan Pacha et fille du Dey Hussein.

En 1830, les co-propriétaires partirent d'Alger, pour aller se fixer à Alexandrie.

En avril 1831, un sieur Baccuet obtint du mandataire de la dame Anissa, la location pour neuf ans, de la part possédée par celle-ci. Mais bientôt, appliquant à cette campagne le décret de décembre 1830, relatif aux propriétés des Turcs émigrés, le Gouvernement mit Djenan el Khiat sous séquestre et y logea le Colonel des Chasseurs. La valeur de la villa fut alors fixée à douze mille francs.

Malgré les réclamations des dames N'fiça et Anissa et du sieur Baccuet qui demandait une indemnité de 26.747 francs, l'État conserva cette propriété qu'il légua plus tard, au Colonel des Spahis, Yusuf, pour le récompenser de ses services. La dame Anissa réussit cependant en 1851, à faire reconnaître ses droits. La somme de six mille francs lui fut accordée par l'État à titre d'indemnité.

En 1844, Yusuf avait demandé au Gouvernement, en récompense de ses services, la ferme domaniale de Beni-Khelil. Cette requête ne fut pas agréée.

Des pourparlers eurent lieu ensuite, sans succès toutefois, au sujet de la concession de deux lots de terre situés entre Boufarik et Coléah, et comprenant, l'un 900 hectares, l'autre 500. Ces terres étaient occupées par Sidi-Embarek, khalifa de la plaine et cousin germain du célèbre marabout de ce nom.

Il fut aussi question de la villa El-Khiat, mais en décembre 1844, le ministre, duc de Dalmatie, s'opposa à l'attribution de cette propriété.

Il proposait en échange, le pavillon de Dely-Ibrahim avec un lot de 50 hectares, et la Maison Crénelée de Bouderbah, à Kouba (laquelle, dans la suite, détail déjà donné, devint caserne de Gendarmerie).

Ce fut d'El-Khiat que la concession fut enfin consentie, et ce, grace au duc d'Isly.

La propriété, de 2 hectares 18 ares 79 centiares, fut vendue à Yusuf en 1845, moyennant une rente annuelle et perpétuelle de 200 francs. Cette rente fut peu après réduite à 100 francs.

En vertu des décrets des 21 et 22 février 1850, le Général fut autorisé, en 1856, le 5 juillet, à racheter sa rente pour la somme de 1.000 francs.

En 1853, le Général, en raison des dépenses qu'il y avait faites, demanda à devenir propriétaire incommutable de la villa dont il n'avait que l'usufruit.

En 1846, Yusuf avait obtenu que la partie du domaine où étaient logés le colonel et le capitaine trésorier des Chasseurs, lui fût également cédée.

Le colonel des Chasseurs fut alors logé au Palais d'été, dans un bâtiment voisin de P actuelle église.

La campagne, plus grande qu'elle ne l'est actuellement, était coupée en deux par la route dénommée aujourd'hui Chemin Yusuf.

Furent reçus en cette villa : en 1846, A. Dumas; en 1859, le Ministre de l'Algérie, Comte Chasseloup-Laubat.

L'ordre du duc d'Isly, qui mit Yusuf en possession de cette villa, déclarait que cette résidence ferait retour à l'Etat si le Général ne laissait pas d'enfants. Dans le cas contraire, celle-ci deviendrait "la propriété" des descendants.

Yusuf n'eut pas d'enfants; néanmoins, il obtint que la villa lui fût concédée à titre définitif.

Le Général, mort à Cannes en 1866, fut inhumé, dans une kouba élevée au sein de sa propriété.

Il était né en avril 1809, d'une famille de pêcheurs, à l'île d'Elbe, d'où en son enfance, il fut enlevé par des pirates tunisiens. Recueilli au Bardo, il y noua plus tard (en 1830), une intrigue avec la fille du Bey. Fuyant le châtiment qui le menaçait, il vint offrir ses services au Corps expéditionnaire de Sidi-Ferruch. Il épousa à Paris, en 1845, Mlle Weyhér et se fit chrétien.

Sa veuve continua d'habiter cette campagne et y est décédée en 1907. La villa devint la propriété de M. Gérard, Professeur à l'Université d'Alger. Elle est aujourd'hui occupée par la Compagnie des Tramways Algériens qui l'a transformée.

Le corps du Général fut, il y a 25 ans, retiré d'El-Khiat et transporté au cimetière de Saint-Eugène (au haut de l'allée centrale).

L'épée de Yusuf se trouve dans la basilique de Notre-Dame d'Afrique, près du maître-autel. Là se trouvent aussi l'épée du duc de Malakoff, la canne de Changarnier et une médaille de Bugeaud.

Yusuf, après avoir été à la tête de la Division d'Alger, fut désigné au commandement de celle de Montpellier. L'Empereur le fit Grand-Croix de la Légion d'honneur.

A
vant son affectation au service des Tramways Algériens, la villa s'ornait d'un remarquable parc enrichi d'arbres centenaires.

Précédée d'un beau porche, elle offrait à l'intérieur des salles mauresques luxueusement meublées. Retenait l'attention, la chambre â coucher de la Générale, où des colonnes d'onyx, des broderies de plâtre, un plafond de bois sculpté, enluminé et délicatement touché d'or, formaient un décor unique. Des pièces de marbre ciselées de fleurs persanes, de coquets marabouts plaqués d'émail s'y remarquaient également. C'était aussi pour les visiteurs, l'attrait de l'ancien patio aux précieuses faïences de Delft; de la galerie que le Général avait fait orner de superbes panneaux de thuya travaillé, d'une porte ogivale dont les lacis de bois laissaient transparaître les splendeurs du jardin et au sein de laquelle se déroulait ce texte arabe :

"Ne cherche pas mes ancêtres, regarde seulement mon oeuvre."

Abd-el-Tif
Villa des Peintres orientalistes

Cette villa du Hamma, servit dès 1831, de dépôt de convalescents â la Légion Étrangère.

Le plus ancien acte connu qui en fasse mention, date de 1715. Il y eut au nombre de ses propriétaires, Ali-Agha, "qui la vendit pour 325 réaux d'argent", Mohammed- Agha, Hadj Mohammed Khodja, Ministre de la Marine, la femme d'un secrétaire général de la Régence, puis le Sid Abd-el-Tif qui, en 1795, acheta le djenan pour 2.000 dinars d'or ( Le dinar mahboub d'or valait 40 francs. Après la conquête, les indigènes pendant des années délaissèrent les désignations monétaires françaises. On compta longtemps dans les affaires, par dinars, par piastres sultani (5 frs 40), par pataques (0 fr. 90), par réaux boudjous (1 fr.80). Le mouzouna (1 sou 1/2) demeura aussi utilisé dans le petit commerce des marchands ambulants.).

"Cette villa, dit un rapport militaire de 1831, est située dans un site élevé, sain et riant. Cent cinquante lits peuvent y être installés. Il serait nécessaire de la garder pour les soldats étrangers n'ayant pas de foyer où aller se remettre."

Auprès d'Abd-el-Tif, existait la maison "des Orangers", occupée à cette époque, par quatre ménages d'officiers de la Légion, parmi lesquels, un officier supérieur. Cette maison, de dimensions plus petites, présentaito l'inconvénient d'une grande humidité.

En raison du désarroi où se trouvaient les affaires du pays aux premiers jours de l'occupation, les droits de propriété du Sid Mahmoud ben Abd-el-Tif ne furent pas immédiatement reconnus; aussi le loyer de sa villa demeura-t-il assez longtemps impayé.

Le 4 octobre 1834, Abd-el-Tif écrivit au Gouverneur une lettre à ce sujet. Il y déclarait que sa villa dont la valeur était avant 1830, de 30.000 piastres d'Espagne, avait été dégradée, et que les arbres en avaient été coupés. "Les autres maisons de campagne, disait-il, ont été évacuées au début de 1834. La mienne ne l'est pas encore !" La requête se terminait par ces mots : "Je m'adresse à vous, que nous croyons avoir la mission de fermer les plaies que nous ont faites les premiers temps de la conquête."

Abd-el-Tif adressa une supplique semblable au Ministre de la Guerre.

Peu de temps après, la villa, reconnue propriété Abd-el-Tif, devenait l'objet d'une location qu'avait autorisée, le 24 septembre 1834, le Comte d'Erlon, Pair de France et Gouverneur.

Un acte officiel établit que la famille Abd-el-Tif loua tout d'abord, la villa à un Juif, nommé Mouchi ben Chebebi Boucaya.

Cette location fut consentie pour six années, moyennant 1.000 francs par an, et "3.500 francs donnés en paiement du loyer dû depuis trois années et demie". Il était stipulé dans les conditions du bail, que l'acquéreur ne ferait rien qui pût porter préjudice à la campagne : "Soit en enlevant des carreaux, les marbres, la fontaine, les fenêtres et autres choses."

Ce Juif afferma, le 2 novembre 1834, la villa à la France que représentaient en la circonstance, le Capitaine Boti, chef du Génie, et le Sous-Intendant Barona.

En 1836, après le départ de la Légion Étrangère pour l'Espagne, on jugea inutile la conservation de cette campagne dont le bail de location fut résilié, le 11 février, avec l'autorisation du Général, Vicomte Schram.

Quelques années plus tard, l'État en devint acquéreur au prix de 75.000 francs. Elle demeura la propriété du Domaine qui la loua à la Compagnie fermière du Jardin d'Essai. Reprise par le Gouvernement Général, en 1905, elle a été restaurée par M. Jonnart qui l'a mise gracieusement à la disposition des artistes peintres, boursiers du Ministère des Beaux-Arts. Abd-el-Tif est depuis 1922, Monument Historique.

A signaler dans cette villa, l'ancien Bassin des Fenimes que borde un portique à parure d'émail, la cour intérieure où se développe une galerie à double ligne d'arceaux soutenus par d'élégantes colonnettes à cannelures torses. En face, le porche d'entrée, élevé sur douze colonnes et abritant sous ses ogives, une porte à clous et à heurtoir de bronze.

Au-delà des voûtes du vestibule et de l'escalier d'aspect monacal, c'est le bain maure puis, au premier étage, le patio, tout de marbre, entouré d'arcades et décoré de faïences où s'épanouissent de curieuses floraisons stylisées. Sous les arceaux, de hautes portes donnant accès en des salles surmontées de coupoles à claustras multicolores. Au centre, un pavillon à dôme polygonal d'où s'étend la vue, sur la baie et la campagne. Au so
mmet, la terrasse, offrant le charme de l'entier panorama algérois (1En 1927, le 12 mars, fut, en présence du Gouverneur, inauguré à Abd-el-Tif, un médaillon, oeuvre du sculpteur Pommier, ancien pensionnaire de la viilla, et reproduisant les traits de Louis Meley, protecteur de l'Art en Algérie.
Abd-el-Tif fut visité en avril 1931, par M. Mario Roustan, ministre de l'Instruction Publique et des Beaux-Arts, et en avril 1932, par le duc d'Aoste.
).

(Description donnée en 1910)