Alger, Algérie : vos souvenirs
La page de Marc Stagliano
Terroir, tchelbas et pêches
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----------Je suis né et ai longtemps habité un joli terroir de France. Il y régnait une indéniable couleur locale. Le ciel très bleu accompagnait un soleil ardent et générateur de hâles très prononcés. Les villages, agglomérations ou banlieues portaient des noms très exotiques. Birmandreïs, Birtouta, Oued-El-Alleug ou Ameur-El-Aïn m'évoquent encore des odeurs d'épices et des senteurs de feuilles d'eucalyptus.
----------Nos copains d'enfance ou de classe s'appelaient Mokhtar, Djaffar ou Abderramane. Nos disputes, toujours pleines de faconde, étaient émaillées d'insultes difficiles à traduire dans la langue de Molière. Nos journées étaient longues, chaudes et éclaboussées de soleil.
----------Les parties de football prenaient le curieux nom de " match-contrat ". Ce qui signifiait qu'une simple poignée de main scellait du même coup l'heure, le lieu et quasiment la composition des équipes, qui allaient disputer un match de football. Ce match engageait littéralement l'honneur des deux formations. Et il avait lieu effectivement un ou deux jours plus tard dans les conditions fixées. Comme le terrain était de tuf et de cailloux à la fin du match, l'état des " belligérants ", le mot n'est pas trop fort, était pitoyable. Il faut dire qu'à cette époque, le " sponsoring " n'existait pas trop et donc les tenues étaient civiles, les chaussures de ville ou de " basket ". De longues ablutions enlevaient le plus gros des dégâts avant que les héros n'osent se représenter devant leurs parents respectifs. Mais quelle saine fatigue résultait de ces combats, qui restaient très loyaux. Seuls, quelques-uns d'entre nous, avaient une réputation de " casseurs ". L'incontournable " Yeux-Bleus " était de ceux-là. Mais son éventuelle absence dans l'équipe adverse enlevait tout panache et toute saveur à la victoire obtenue sans son opposition.
----------Nos parties de pêche étaient toutes aussi colorées et distinguaient très nettement leurs as en la matière. Mokhtar et Djaffar, les deux frères Bonazo, qui habitaient La Poudrière, un de nos quartiers, étaient les maîtres incontestés de la pêche à la tchelba (Saupe). Il leur fallait un roseau assez solide d'au moins trois mètres. Un fil de nylon assez fort et des hameçons blancs, que nous achetions à l'épicerie, complétaient l'équipement. Le reste, c'est-à-dire le bouchon de liège et le plomb ne posaient aucun problème. Le premier tuyau de cuisine ou de salle de bain désaffecté fournissait la matière première de métal. Le marteau et les dents eh oui ! finissaient le façonnage de l'objet. La mer, elle, fournissait généralement le bouchon. En effet c'était la belle époque du vin au tonneau, avec le morceau de sac de jute, qui coinçait le robinet de bois dans le fût de chêne et assurait du même coup l'étanchéïté de l'installation. Le vin, vendu au litre et non pas aux 75 centilitres, était versé dans une bouteille de verre bouchée par un bouchon de liège entier. Les agglomérés n'existaient pas encore. Aussi tous les égouts, les oueds (c'étaient le nom de nos rivières), et les vallons débouchaient sur la mer avec leurs lots de bouchons domestiques, qui finissaient leur première carrière en Méditerranée. Celle-ci méthodique déchaînait ses flots, qui faisaient en sorte que de nombreux bouchons se retrouvaient coincés dans les failles rocheuses, où ils cohabitaient avec des crabes de deux catégories. Les noirs classiques (pachygrapsus marmoratus) et les " crabes à poils "(Erifia spinifrons), qui eux aussi avaient à pâtir de notre voracité iodée. Ils finissaient en " bouillabaisse de crabes ", qui réclamait un rajout d'eau tant elle était forte. Donc nous récupérions nos bouchons coincés dans les trous à crabes, et ce plus ou moins facilement suivant la force des vagues de la dernière tempête. Ensuite le façonnage exigeait une surface cimentée suffisamment râpeuse, qui autorisait les arrondis à force de ponçage. Un petit couteau creusait le sillon central, qui accueillait le double tour de fil de nylon. La ligne était ainsi montée. La pêche pouvait commencer. Mais surtout pas n'importe quel jour ! La très méfiante " tchelba ", je parle de grosses pièces du kilo au moins, ne mordait à l'appât que par mer très forte. Donc les conditions devaient être réunies. Et comme l' "amorce" devait absolument être une algue et pas n'importe laquelle, les inconvénients survenaient. L'Ulve (Ulva lactuca) devait être fraîchement cueillie, donc le jour même de la pêche par grosse mer. La cueillette se faisait avec des ruses de sioux, en surveillant d'un œil la prochaine grosse vague et en repérant de l'autre œil la plus belle touffe d'algue, qu'il fallait saisir rapidement avant de battre précipitamment en retraite à l'arrivée de la vague.
----------Certains jours, les meilleurs, les vagues étaient dantesques et le métier devenait dangereux. Mais quand à force de silence, tout bruit était interdit, le bouchon consentait à s'enfoncer dans l'écume des flots déchainés et que le coup de poignée de Djaffar ou Mokhtar ferrait la " bête ", le combat commençait. Parce que "Dame Saupe" est une grande guerrière et aussi bien à la pêche à la ligne qu'en chasse sous-marine, elle vend chèrement sa peau. Elle bataille avec la dernière énergie tant et plus que quelquefois l'hameçon ne ramène que le pourtour de la gueule. La plupart du temps cependant la canne arquée à l'extrême envoyait ce poisson somptueux aux belles couleurs dorées dans le " salabre " de service ou plus prosaïquement dans le couffin humide tendu par l'un d'entre nous. La scène se renouvelait une bonne dizaine de fois dans une atmosphère d'embruns marins et d'odeurs iodées inoubliables. Ensuite les deux frères Bonazo, qui bien sûr ne roulaient pas sur l'or, allaient proposer la vente des tchelbas encore frémissantes aux habitants de nos quartiers.
----------C'était le quotidien de nos longs jours de vacances scolaires. C'est bien sûr une époque de nostalgie intense.

Marc Stagliano
mstag06@free.fr


Iode & tomate de mer.

-----------Mes pêches d'enfant commençaient dès l'aube. Nous partions, équipés de pieds en cape, à la pêche. Il serait plus juste de dire aux pêches. Car il y avait deux époques. À la froidure du matin correspondait la pêche à la ligne. Nous avions de toutes petites cannes en roseau, comme leur nom l'indique bien, où étaient suspendus le fil nylon, l'hameçon et le plomb. Non pas sous forme de billes comme les pêcheurs modernes utilisent. Non ! du plomb de tuyau, façonné au marteau à partir de tuyaux de plomberie, et surtout fixé à la ligne par morsure ! Saturnisme, ne connais pas ! C'est une maladie ça ?
-----------Nous pêchions à vue, sans le bouchon des Parisiens ou des touristes.
-----------L'amorce, c'était le nom de ce que nous accrochions à l'hameçon, était constitué d'escargots à pattes. Pas les pattes, non l'abdomen seulement dont les vidroits et les girelles étaient particulièrement friands. Les racaos ne dédaignaient pas, mais ils n'étaient jamais les premiers dessus. Le vidroit, ou girelle paon, de loin le plus rapide attaquait toujours le premier et le royal, alias le mâle, représentait souvent par sa taille la plus belle pièce de la matinée. À moins qu'un racao bleu-vert, à grosses lèvres épaisses ne se suicide volontiers.
-----------Cela nous prenait la première moitié de la matinée. Disons jusqu'à 10 heures.
-----------Après, nous nous mettions tous à poil, enfin en maillot de bain, avec masque et pique de crabe avec anneau au bout opposé au harpon de la flèche. Il fallait là encore façonner l'objet. Marteau pour aplatir l'extrémité flèche, puis lime pour dessiner la pointe et les deux ardillons et surtout le tuyau-fer qui permettait de former l'anneau de l'autre bout pour y fixer les lanières de caoutchouc (pauvres chambres à air de pneu). Celles-ci, attachées au rond de fer, se terminaient par deux anneaux caoutchouc, dans lesquels nous passions pouce et index. Il suffisait ensuite de tendre les " sandows " en maintenant la flèche dans le creux des deux doigts pour viser le gros racao plaqué contre le rocher et se croyant à l'abri, ou la rascasse immobile dans son trou. Le lâcher de l'anneau de fer par la main droite envoyait la flèche de fortune dans le flanc de la proie. Et ainsi sans aucun fusil, on complétait la bouillabaisse avec force rascasses surtout, et quelques gros labres verts. Dans l'intervalle, ou en même temps, quelques beaux oursins, les violets surtout, dont tout le monde sait qu'ils sont les plus " pleins ", payaient de leur vie leur arrogance multicolore. Ce qui fait que vers midi comme quelques poulpes, et ils étaient nombreux : 52 un certain mois de juillet, embarrassaient quelque peu les fonds marins, nous sortions de l'eau comme des héros du quartier. Certains matins la pêche à la ligne s'effectuait à bord d'embarcations célèbres à cette époque. Il s'agissait de chambres à air d'avion énormes où quatre gamins tenaient à l'aise. Alors là, la sortie tenait de l'expédition. Le départ était prévu plus tôt parce qu'il y avait d'abord la recherche des vers (néréides), qui se faisait soit à la raclette sur l'algue rose, qui faisait mousse et qui est beaucoup plus rare sur la Côte d'Azur, soit au sulfate (de cuivre), vous avez dit pollution ? Dans les deux cas, les vers finissaient dans la calotte humide, généralement la partie arrondie d'un vieux chapeau en feutre. Là mélangés à l'algue jaune vert en forme de grappe de raisin (Cystoseira stricta), ils restaient humides et bien vivants tout le long de la partie de pêche. À bord de la grosse bouée nous atteignions alors les coins les plus reculés des rochers du quartier, où de somptueuses " tomates de mer " d'un rouge agressif nous narguaient de leur insolente beauté. Les grottes étaient inspectées de fond en comble. Le groupe faisait bloc et partageait ses peurs plus ou moins avouées. C'était magique, sans compter que la pêche était quasi miraculeuse car rougets, touts petits mérous ou grosses rascasses, voire quelques sars venaient améliorer l'ordinaire des pêches à pied, donc à terre.
-----------Les jours de chance, mais ils étaient rares, un scorbaï (ou corbeau, ou corb) nous faisait l'honneur de sa belle livrée marron glacé et or. Le magique devenait alors féerique et à la sieste obligatoire, nous faisions des rêves plus beaux encore. Voilà ce que j'appelle une jeunesse idéale, elle s'est déroulée du moins pour moi de 1944 à 1950. Après le charme fût moins grand, les passions plus partagées. Le volley-ball était arrivé et le sport de compétition, voire de haut niveau, prit le pas et fut en outre compliqué par les études secondaires, puis supérieures. Comme en plus les filles, auxquelles il fallait bien accorder quelque peu d'attention, prenaient de plus en plus d'importance, le côté magique des pêches en bouée aéronautique s'estompa.

Marc Stagliano
mstag06@free.fr



Sous-Lieutenant en Algérie…

--------Le camion roule sans les feux, il est trois heures du matin, la lune est assez généreuse de cette lumière blafarde, qui ajoute un peu à l'angoisse feutrée de toute opération commando. Le G.M.C ahane dans une côte assez abrupte. L'aube n'est pas encore levée. À l'arrière mes vingt-trois bonshommes, dont une majorité écrasante de harkis et de F.S.N.A (Français de Souche Nord-Africaine) se font aussi silencieux que possible.


--------Je suis dans la cabine avant à droite d'un chauffeur du Service du Train et chef de bord du véhicule. Sous-Lieutenant, je commande la 4° brigade de la 4° batterie du 1° Groupe du 12° Régiment d'Artillerie Anti-Aérienne de Marine (1/12° R.A.A.Ma). Nous sommes en Oranie, dans la Zône Nord-Oranais, secteur de Relizane et la 4° batterie du 1/12° R.A.A.Ma tient lieu de Commando de Chasse du secteur. Nous sommes donc " chasseurs d'hommes ". Le rôle des Commandos de Chasse, créés par le Général Challe, est de débusquer les groupes, sections, compagnies ou " katibas " de rebelles et de les fixer. Pas de les attaquer, surtout s'il s'agit de compagnies ou de Katibas. Dans ce cas, nous devons rameuter les troupes de choc de la 10° Division Parachutiste du Général Massu (3° R.P.C, 2° R.E.P…) et les T6 de l'armée de l'Air.
--------Je suis rasé de frais, comme chaque fois, que je pars en opération. Le fait que je sois arrivé là, dans cette cabine avant de G.M.C, est une longue histoire. Elle débute en classe de 4° du lycée. Le professeur d'histoire et de géographie, Monsieur Montlahuc, fraîchement issu des rangs de la résistance, nous harangue. " Messieurs, vous briguez le baccalauréat et les études supérieures, vous souhaitez donc devenir des cadres de la Nation ? Vous devez à cette même Nation, à cause de ces études laïques gratuites, d'être aussi des cadres de son armée. Vous allez suivre les années de Préparations Militaires Élémentaire et Supérieure. " Le discours est construit, rigoureux, agrémenté d'exemples, et convaincant. Il va convaincre donc et le chemin tracé sera respecté. Mon année de Préparation Militaire Élémentaire (P.M.E) a été suivie de deux ans de P.M.S, parallèlement à mes études supérieures de Physique-Chimie de la Faculté des Sciences d'Alger. Je suis d'autant plus facile à convaincre que comme Albert Camus, en tant que pied-noir, " j'ai mal à l'Algérie comme on a mal aux poumons ".
--------Et par un beau jour ensoleillé de novembre, ma maîtrise de Sciences Physique et Chimie en poche, je m'embarque sur le paquebot " Président de Cazalet " de la Compagnie de Navigation Mixte à destination de Marseille. Par le train ensuite je rejoins Châlons sur Marne, la " Mecque de l'Artillerie " d'alors. Aujourd'hui, l'Artillerie l'a déserté au profit de Draguignan, mais elle y a gagné le joli nom plus capiteux de Châlons en Champagne. Et Dieu sait ! si les bulles ont illuminé mes six mois de stage à l'École d'Application de l'Artillerie. Six mois de travaux intellectuels et physiques intenses pour atteindre la carotte, qui est au bout : la barrette de sous-lieutenant " plein " de l'Armée Française. Le vœu est exaucé avec une flatteuse 23° place au classement de la promotion 60-2B, qui compte plus de 300 étudiants supérieurs et donc E.O.R (Élèves Officiers de Réserve). Le classement final offre aux 30% premiers classés le grade maximal de Sous-Lieutenant, avec une solde d'officier, tandis que les 70% derniers classés ne sont qu'Aspirant avec un salaire dix fois moindre pour six mois. J'ai appris 10 ans après que 13 officiers de cette promotion 60-2B ne revinrent pas d'Algérie. Ils y ont laissé leur jeune vie pour la Patrie, comme on dit, mais pour quoi et pour qui étant donné la fin de ce qui s'appelle aujourd'hui " la Guerre d'Algérie ". Nous n'étions partis que pour des " Opérations de maintien de l'ordre ".

--------Mon camion brinqueballe toujours sur la piste poussiéreuse. Le chef de bord que je suis avec mon joli nom codé : " Journalier Violet Quatre Autorité ", réfléchit encore à la manœuvre prévue, lord du " briefing " des officiers d'hier après-midi, tenu en grand secret à l'État-Major du Secteur. Nous étions tous réunis dans une grande salle tapissée de cartes d'État-Major. Avec bien sûr chacun les nôtres pour instantanément équiper celles-ci en " coordonnées chasse " du secteur géographique concerné. J'aimais particulièrement ces conventions militaires cartographiques et de transmissions. L'alphabet des trans nous permettait de lire distinctement les lettres : alpha pour A, papa pour P, whisky pour W, charlie pour C, etc…
--------C'est comme cela que je suis devenu : Journalier (le secteur de Relizane), Violet ( le commando de chasse du secteur), quatre (la 4° brigade du commando), Autorité ( moi-même, le chef de section). Le dialogue avec mes deux adjoints, Maréchaux des Logis (MdL ou sergents), était par exemple : " Violet 40, ici Violet 4 autorité, donnez-moi votre position ! " ; " Violet4 de Violet 40, je suis en KD41 et je vous aperçois sur la crête en face de moi. Je vois aussi Violet 41à votre gauche. Terminé " ; " Violet 40de Violet 4, reçu fort et clair, terminé. ". Dans ce type de conversation le oui laissait la place à " Affirmatif " et " Négatif " faisait office de non. À travers la lucarne arrière de la cabine me parvient une odeur très particulière, un mélange d'effluves de graisse d'armes, d'encaustique de chaussures et de treillis militaires. Cette note très caractéristique me surprit instantanément, 10 ans après, lors d'un stage de perfectionnement, dans un camion Simca, qui emmenait une vingtaine de Lieutenants 2 barrettes vers une " école à feu ".
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--------Je me suis même demandé si j'étais vraiment redevenu civil, près de 8 ans durant, tant la violence du souvenir olfactif m'avait interpellé.
--------Sur ma carte d'état-major au 1/50 000 °, je vois que la " crête de coq " n'est plus très loin. C'est à la " crête de coq ", méandres d'un oued, qu'est prévue la mise en place du dispositif de combat. J'aperçois d'ailleurs au bout de la piste poussiéreuse le lieu précis, où je dois faire débarquer ma section de combat. J'avertis le chauffeur de ralentir et de prévoir l'arrêt. Le G.M.C s'immobilise et mes hommes débarquent silencieusement. J'indique la couleur du brassard, rouge en l'occurrence, prévue pour cette opération, et les militaires le passent rapidement sous l'épaulette du treillis et sous leur bras. Nous sommes tous en tenue " commando de chasse " : veste et casquette " bigeard " camouflées, pantalon de treillis kaki et pataugas beiges. Nous sommes armés " jusqu'aux dents ". Grenades offensives en poches de veste, pistolets mitrailleurs M.A.T 49, fusils M.A.S 49-56, ou M.A.S 49-56 à lunette pour les deux tireurs d'élite, et le fusil mitrailleur pour le spécialiste de ce tir en rafale. Les piles de réchange des postes radios et les rations alimentaires complètent les " bardas ". Pour moi, Violet 4 Autorité, il y a bien sûr la fameuse carabine U.S avec son chargeur plaqué sur la crosse, la paire de jumelles, la boussole et les cartes d'état-major au 1/50 000°. Ouaddah, le harki, est chargé et harnaché de l'AN/VRC 10, le poste longue portée (70 km), tandis que mes margis (maréchaux des logis) Violet 40 et Violet 41 sont équipés chacun d'un TR-PP 8 pour joindre à tout instant leur chef de section. Les trois sticks de combat de 8 hommes se forment, imposés qu'ils sont par les rotations d'hélicoptère, quelquefois nécessaires. Ils s'alignent en trois formations séparées de quelques dizaines de mètres avec Violet 4 au centre et Violet 40 à droite, Violet 41 à gauche. Chaque homme respecte les distances réglementaires de manière à éviter d'offrir des cibles groupées à un tireur adverse. Je donne l'ordre de départ. J'ai indiqué les axes de progression à chacun des deux sous-officiers et nous nous enfonçons silencieusement dans le maquis, sous l'aube naissante de cet été 1961. Le ratissage long et méthodique commence.
--------Et moi je gamberge tout de même un peu. Est-il possible que je me regarde ainsi partir à la chasse de ceux, ou presque, que j'ai fréquentés 24 ans durant sur les bancs de l'école, avec lesquels j'ai joué dans les cours de récréation, avec qui ou contre qui, j'ai lutté sportivement sur les stades, ou partager les joies de la pêche ou de la natation.
--------C'était pourtant bien hélas le lot de chacun de nous de nous retrouver dans cette situation dérangeante.
--------C'était… il y a 43 ans. J'en rêve encore quelquefois !

Marc Stagliano
mstag06@free.fr