théâtre des Trois Baudets à Alger
Souvenirs des Trois Baudets
extraits du numéro 57, mars 1992, de "l'Algérianiste", bulletin d'idées et d'information, avec l'autorisation de la direction actuelle de la revue "l'Algérianiste"

sur site le 16-12-2009
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mariage insolite



Ces petits mémoires des jours heureux étant écrits sans plan chronologique et au hasard des souvenirs, je vous livre en vrac tout ce qui me revient à l'esprit. Ainsi, je m'aperçois que,
vous ayant commenté les amours du maitre Morisson r, je n'ai guère insisté sur les liens divers qui unissaient la troupe thédtrale de la rue Mogador.

Elle se composait d'abord (à tous seigneurs tous honneurs) des Trois Baudets eux-mêmes Georges Bernardet, Pierre-Jean Vantard, et Christian Vebel.

Bien que de nos jours on ait découvert qu'un artiste tout seul puisse assurer le spectacle d'une soirée entière (ce qui est hélas bien contestable) nous n'envisagions pas à cette époque de distraire notre public pendant trois heures à nous tout seuls. Nous avions donc constitué une troupe, comme cela se faisait aux Deux Anes de Paris.

II fallut donc engager, des comédiens, des comédiennes, des chanteurs et des chanteuses.

En dehors de Georges Montiel, dont j'ai déjà parlé, ce fut souvent la troupe théâtrale de Radio- Algérie qui nous fournit nos plus précieux éléments. Il y eut d'abord Roland Valade, un jeune premier venu de Paris pour jouer à la radio les rôles classiques comme les comédies modernes, qui se révéla tout à fait efficace dans le style de la revue humoristique. il devint même, quelques années plus tard un parolier poète qui signa de nombreuses chansons à succès.

Nous avions également décidé Jacques Bedos ( l'oncle de Guy.), alors chef du service des variétés radiophoniques et animateur de nombreuses émissions, à venir jouer avec nous plusieurs revues. La Radio nous prêta aussi Georges Portal et Marcus Bloch (l'inspecteur Pluvier !).

J'en viens à l'élément féminin. Nos principales partenaires furent : Geneviève Mesnil, chanteuse fantaisiste ; Clairette May chanteuse à voix ; Lucienne Vernay, diseuse de charme et enfin Odette Kellner, principalement comédienne, et qui était depuis 1939 l'épouse de Pierre-Jean.

Tout ce beau monde faisait feu des quatre fers, et brûlait de son mieux les planches du chanoine Pezet.

Mais en dehors de cette activité que le public pouvait constater (et applaudir) chaque soir, la vie des coulisses n'était pas moins intéressante, car aux liens professionnels se mêlèrent bientôt comme il fallait s'y attendre, des liens affectifs.

Comme le sujet est actuellement très à la mode, je tiens à bien préciser que les ravissantes artistes de la troupe des Trois Baudets ne furent jamais victimes de "harcèlement sexuel ". Ce n'était pas le genre de la maison, et j'ajoute qu'en ces temps honnêtes, l'expression elle-même était totalement inconnue.

Faudrait-il en conclure que les Baudets étaient de bois ?

Non. Nous avions même découvert dans je ne sais quel gros dictionnaire que le mot baudet " avait pour étymologie le vieux vocable " baud r qui signifiait : gai, hardi, joyeux. Le baudet désignait donc un âne étalon, gai, hardi, joyeux, ce qui nous allait assez bien.

Mettant à part le cas de Pierre-Jean, qui, déjà marié s'empressa de donner un fils à Odette Kellner (naissance à St Eugène) Lucienne Vernay épousa notre impresario Jacques Canetti. Georges Bernardet épousa Clairette May. Et Christian Vebel convola avec Geneviève Mesnil, dans des conditions assez insolites pour mériter un paragraphe spécial.

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Au point de confidences où nous en sommes, il faut que je vous raconte ce mariage. S'il ne constitua pas un événement capital dans la vie algéroise, il eut, j'ose le dire, une part d'originalité qui devrait retenir votre attention.

Parmi les partenaires féminines de la compagnie des Trois Baudets, celle qui m'intéressait particulièrement s'appelait donc Geneviève Mesnil. J'avais des raisons de penser que je ne lui étais pas indifférent. Et comme cet état sentimental durait depuis pas mal de temps, je finis par me demander si la conclusion logique de cette situation n'était pas le mariage. Et je me répondis oui.

J'ai bien écrit : " me répondis ". En effet, je n'avais posé la question qu'à moi-même, négligeant d'encombrer l'esprit de la deuxième intéressée par un problème que j'estimais pouvoir résoudre tout seul.

J'allais donc trouver le Maire d'Alger pour lui demander s'il serait disposé à me marier avec Geneviève Mesnil. Il me déclara qu'il n'y voyait aucun inconvénient.

C'était un homme charmant, client et ami de notre théâtre, mais je ne vous préciserai pas son nom à cause d'une petite irrégularité qu'il accepta de commettre... pour me faire plaisir.
- Monsieur le Maire, lui dis-je, vous serait-il possible d'oublier de publier les bans ?
- Ne pas publier les bans ? Pourquoi ?
Il est obligatoire que tout le monde soit averti d'un projet de mariage.
- Tout le monde, cela ne me gêne pas.
Mais cela pourrait revenir aux oreilles de la mariée.
- Pourtant la mariée...
- N'est pas au courant.

Le bureau du Maire d'Alger en avait sans doute entendu de toutes sortes, mais cette mariée qui ignorait son mariage était manifestement un phénomène inédit. Il y eut d'abord un silence, puis un énorme éclat de rire.
- Comment est-ce possible ?
- Parce que je veux lui faire une surprise.

Le Maire réfléchit un instant, me considéra avec attention comme pour s'assurer que je n'avais pas l'esprit dérangé, puis soudain :
- D'accord, on ne publiera pas les bans, mais il y a une règle à laquelle nous ne pourrons pas nous soustraire : pendant les formalités de mariage, la porte de la salle devra rester ouverte.
- Ça m'est égal, dis je. A ce moment-là la mariée aura déjà compris.

C'est ainsi que la veille du jour convenu, j'annonçai à Geneviève que le lendemain elle devrait se rendre pour onze heures à la Mairie, car nous y étions invités à je ne sais quelle cérémonie municipale très rasoir, mais que nous ne pouvions pas éviter. J'ajoutai :
- D'ailleurs Georges et Pierre - Jean y seront aussi.
Et pour cause : ils avaient accepté d'être nos témoins !

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Tel fut ce mariage insolite. Notre premier acte de conjoints fut d'aller déjeuner chez Pierre Oudina, dans son merveilleux restaurant El Baçour, en haut de la rue Dumont d'Urville, où j'avais prévu un repas de douze couverts.

Oudina dirige maintenant avec sa femme Simone, le Relais des Gardes à Meudon. Quand notre fille Caroline s'est mariée, c'est là que j'ai tenu à ce qu'ait lieu son repas de noces.(1)

Ainsi la tradition continuait, à cette différence près que la mariée était moins étonnée que sa mère de ce qui venait de lui arriver.

(1 note de l'Algérianiste, en mars 1992) Au moment de mettre sous presse, nous apprenons le décès de M. Pierre Oudina et nous présentons à Madame Oudina nos condoléances émues.