Aimé Prosper Buisson d'Armandy Un
Pernois, consul bônois
par Roger Colozzi
Le soldat et le
tribun, deux Comtadins bon teint
À l'époque de la Convention montagnarde,
et sous la Terreur, la même année que François-Vincent
Raspail à Carpentras, naissait à Pernes-lesFontaines, tout
nouveau département du Vaucluse et dans une maison sise dans la
Grand'rue - de nos jours rue Raspail ! - le 3 février 1794 (15
pluviôse, an II), Aimé, Prosper, Edouard, Chérubin,
Nicéphore de Buisson d'Armandy, qui devait s'illustrer dans la
carrière des armes.
Aimé Prosper Buisson
d'Armandy...
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Le célèbre Carpentrassien était né
pour sa part dix jours plus tôt, le 24 janvier (5 pluviôse,
an II), dans l'auberge parentale de l'époque, située à
l'angle des rues Porte-de-Monteux et Voltaire (rue du Collège aujourd'hui).
Mais rien de commun entre les deux hommes, hormis d'abord cette concomitance
d'année de naissance et cette extraction comtadine. Encore que
le célèbre futur contestataire du xixe siècle aura
ce jugement sévère mais pertinent à l'égard
d'une décoration, aujourd'hui très largement galvaudée
et qu'il s'autorisera à refuser à Casimir Perier, ministre
de l'Intérieur de Louis-Philippe, le 12 mars 1831: " C'est
dans le sang des braves que la Légion d'honneur a puisé
son premier prestige. C'est au,sacre qu'elle a pris son surnom de Croix.
Et c'est depuis, que l'intrigue en a fait son bénéfice,
que les intriguailleries du civil ont flétri son auréole
militaire... ". Un temps ensuite, peut-être, cet engouement,
partagé donc avec le futur grand artilleur, pour l'Empereur, qu'il
louera à l'âge de vingt ans, étant monté pour
ce faire, en chaire, dans la cathédrale Saint-Siffrein de Carpentras,
en 1814. Lui, Raspail, le futur héraut de la Seconde République,
à l'Hôtel de Ville de Paris, en février 1848 !
Son proche voisin pernois la méritera, pour sa part et de haut
vol, cette récompense. Il sera même élevé au
rang de Chevalier pour faits d'armes, justifiant ainsi l'avis porté
par l'apologiste du camphre sur l'insigne mérite.
Et le petit Aimé naquit donc citoyen français et non pas
sujet du Pape, puisqu'aussi bien le Comtat avait été rattaché
à la France le 14 septembre 1791, depuis trois ans déjà,
et le département du Vaucluse créé deux ans plus
tard. À Pernes, on avait du reste devancé le processus d'assimilation.
C'est en effet le jour de Noël 1790 que les chefs de familles, réunis
dans le monastère des Augustins, au centre du village, votèrent
ledit rattachement.
Pour son instruction, le jeune Comtadin bénéficia-t-il d'un
enseignement individuel du genre préceptorat ou fréquenta-t-il
l'établissement abandonné dès 1660 aux laïques
par les frères augustins, tout dévoués jusqu'alors
à l'éducation, puis au vieux collège de Carpentras?
C'est toute la question, pour ce qui concerne les premières années
de son éducation. Un fait est sûr, après deux ans
d'école, où il entre en 1811, le jeune Pernois sort diplômé
de Saint-Cyr. Il n'a pas encore 19 ans ! Et si d'aucuns ont de tout temps
rêvé d'une vie agitée et exaltante au pied de leur
clocher, ce ne fut surtout pas son cas à lui, qui traîna
ses guêtres aux quatre coins du vieux monde et de l'Asie: Espagne,
Pays Basque (Saint-Jean-de-Luz), Turquie, Arabie, Perse, Inde, Égypte,
Algérie, Normandie, Corse...
Buisson d'Armandy eut donc une existence hors du commun, dont la "
gloire " et la renommée ne rejaillirent pas forcément
sur son village natal, ancienne capitale du Comtat Venaissin, comme cela
sera le cas des Durand, Berton- Crillon, Fléchier, de Brancas,
Giberti, Blanchard, Paul de Vivie et autres frères Giraud. Il est
toutefois mentionné par le Casimir Perier.
conservateur Robert Caillet, dans son tout petit guide de Pernes, paru
en mai 1930, parmi les célébrités de la commune.
Chérubin,
Nicéphore... Artaban
Mais qui est cet homme qui répond au noble nom
de Buisson d'Armandy et qui, à la veille d'accomplir un acte héroïque
est aujourd'hui quasiment ignoré et oublié du commun des
Français, voire de ses compatriotes vauclusiens? C'est un être
dans la fleur de l'âge - il n'a pas encore 40 ans au moment des
faits - artilleur de métier, au grade relativement modeste d'officier
subalterne. Capitaine au cours de l'exploit rapporté plus avant,
il sera très vite promu chef d'escadron et achèvera comme
général sa longue carrière militaire en 1859 (quarante-sept
ans de services), date à laquelle il est (enfin!) admis à
faire valoir ses droits à un repos bien gagné.
C'est également, aux dires de tous les témoignages, un homme
d'allure fière et élancée, un excellent cavalier,
robuste de tempérament et énergique de physionomie : nez
droit, yeux rieurs, voire un brin malicieux, front large, bas du visage
arborant bacchantes et impériale.
Il ne sera pas en Algérie que de passage mais saura y acquérir
la connaissance de la langue arabe, se conformera à la religion,
aux moeurs du pays et au tempérament indigène, au point
de se faire un peu " Algérien " lui-même par la
mise et les usages. Il ne sera pas seulement un meneur d'hommes, un chef
et un stratège, il se révélera aussi fin négociateur
et habile diplomate.
On le dépeint encore parfois sous les traits d'un homme affable,
prévenant, humble en dépit de son grade d'officier supérieur,
ne se révélant homme de haut rang que par le charme seul
de son discours.
En toutes occasions, il saura se montrer courageux, volontaire, rigoureux
mais juste. Un homme, en somme, dont l'action se concrétisera bien
avant que les honneurs ne pleuvent sur lui et qu'il ne recherche du reste
pas forcément.
Une première
partie de carrière militaire météorique (1812-1816)
Louis Gabriel Suchet. Frais émoulu saint-cyrien,
le sous- lieutenant d'artillerie Buisson d'Armandy entre au service armé
sous le Premier Empire, participe aussitôt à la campagne
napoléonienne, dans le corps d'armée d'Aragon, sous le haut
commandement du futur maréchal Suchet (Élu
lieutenant-colonel du 4' Bataillon de l'Ardèche, en septembre 1793,
par les volontaires de l'Ardèche, Louis, Gabriel Suchet participa
aussi, hélas! " obéissant aux ordres ", trois
mois après la naissance de notre héros pemois (mai 1794),
avec l'administrateur du district de Carpentras, Lego, à l'arrestation
des " suspects de la contre-Révolution e, lors de la "
terrible affaire de Bédoin " - 63 condamnations à mort
et incendie du village. Il avait participé, en décembre
1793, avec le capitaine Bonaparte, au siège victorieux de Toulon,
alors aux mains des royalistes et des Anglais.), duc d'Albufera,
chargé, durant la guerre d'Espagne, de soumettre cette province
du nord- est de la péninsule ibérique.
Grâce à plusieurs actions d'éclat, il est fait lieutenant
au 6e régiment d'Artillerie le 3 mars 1813, puis promu, durant
les " Cent Jours ", capitaine d'artillerie, avec la croix de
la Légion d'honneur.
Le personnage n'a que vingt ans mais est prêt à poursuivre
son épopée et entrer dans l'Histoire.
Le mercenaire
apatride et grand commis de l'État (1817-1829)
Au retour du roi à Paris, devenu farouche républicain,
il est mis au ban de l'armée pour avoir, sous Charles X, fait porter
la cocarde bleu-blancrouge à ses hommes au cours d'une inspection
du duc d'Angoulême, le fils du monarque; puis placé sous
surveillance de la police à cause de son attachement à l'Empereur.
Il est rayé des contrôles de l'armée le 16 février
1816 et renvoyé sans traitement dans ses foyers. En mai, il quitte
le domicile paternel, rejoint Marseille où il s'embarque, parcourt
le Moyen-Orient et l'Orient jusqu'en Inde, via l'Égypte (à
dos de chameau) et la mer Rouge, où il embarque et parvient à
Mascate (golfe d'Oman) comme vice-consul, puis au royaume de Kaboul (Asie
intérieure).
Au service de l'Iman d'Oman, il est blessé au visage, aux mains
et avant- bras en donnant l'assaut d'un fort de l'archipel de Bahreïn
mais, mal récompensé de son abnégation, il décide
d'aller chercher fortune et autres sensations fortes, sous de nouveaux
horizons.
En 1817, promu capitaine de frégate, il croise dans le golfe Persique
pour le compte à nouveau du sultanat d'Oman, où il organise
un corps d'artillerie à l'européenne. Quelques mois plus
tard, il séjournera aussi un temps dans la province de Kirmanshah,
pays montagneux à l'est de Bagdad. Le sultan de cette province,
fils du shah de Perse, lui confie à son tour la délicate
mission d'organiser une unité d'artilleurs. Des raisons diplomatiques
l'incitent à repartir. En mai 1821, il atteint Bombay en Inde,puis
Surate, Gooja (actuelle Gogha), sur la côte orientale de l'état
du Gujurat, province du nord-est de l'Inde, ferraille un temps contre
les Anglais et au bénéfice de certains rajahs hindous. Enjuin,
il est à Hyderabad (Pakistan), où il comprend qu'il sera
rapidement considéré comme persona non grata. Après
quelques mois de fortunes diverses et de nombreux dangers encourus sur
des routes à brigands, il regagne pour un temps très court
Mascate et la péninsule arabique. Il refranchit le golfe Persique
et en décembre de la même année, il est à Chiraz,
au sud des monts Zagros en Perse, actuel Iran.
1823 est l'année de la disparition de sa mère, après
qu'il ait débarqué à Marseille en costume persan
et avec un nom d'emprunt; puis il gagne la capitale dans le même
accoutrement. Son turban et son burnous brodé d'or y font fureur!
En 1825, M. de Châteaubriand, le ministre des Affaires étrangères,
après lui avoir restitué ses droits et qualité de
baron français, l'installe vice-consul de France à Moka
(Arabie), où il réside en compagnie de sa jeune épouse,
Pénélope Castiglione, née à Pise, et à
laquelle il s'est uni en 1821. Mais les relations avec le pacha de la
place tournent court et la vie du couple est même un moment gravement
menacée... d'empoisonnement.
Rentré en France, via la mer Rouge et l'Égypte, il y repart
en mission, le gouvernement lui ayant confié, en 1828, le vice-consulat
de Damiette - que Saint-Louis prit en 1249 - dans le delta du Nil.
Quelques mois plus tard, c'est là que lui parviennent la nouvelle
de la Révolution de juillet 1830, ainsi que celle de la suppression
de son poste.
Assaut et prise
de Bône... en tapinois (1830-1835)
Au décès de son père Xavier, Antoine, à Avignon,
le 7 octobre 1830 à 7 heures du matin, dans sa maison sise rue
Cardinale, il est âgé de 36 ans. Réintégré
par le ministre de la Guerre, le maréchal Soult, en tant que capitaine
d'artillerie, il se voit muté à la Direction générale
d'Alger, où il parvient le 21 janvier 1831. Il souhaite un temps
démissionner, quitter définitivement l'armée, quand
il est rattaché à l'état-major du général
en chef. C'est alors que le Gouverneur général de l'Algérie,
le général Savary, duc de Rovigo, lui confie " l'affaire
de Bône ", mission qu'il accomplira avec l'aide du capitaine
de cavalerie indigène Yusuf - de son vrai nom Joseph Ventini ex-mameluk
du bey de Tunis, arrivé à Alger en août 1830 et qui
apparaîtra, très vite et de bon droit, comme une autre figure
légendaire du temps. Du reste, à compter de cet épisode
de dangers courus en commun, les relations entre les deux commandants
de compagnie se mueront en une amitié fraternelle, que seule la
mort brisera.
Dans l'ancien comptoir de la compagnie d'Afrique, jusque-là province
lointaine de l'Empire ottoman et régence confiée, dans Alger,
à des deys élus par la milice turque, Bône fut occupée,
le 2 août 1830, par le général Damrémont, qui
l'évacua tout de suite après que la nouvelle de la Révolution
de Juillet lui fut parvenue.
L'année suivante, les habitants de Bône, assiégés
par les tribus voisines et les troupes du bey de Constantine, réclament
le secours de la France au général Berthezène - gouverneur
général depuis le 7 février 1831 - qui leur envoie
un contingent de 125 zouaves musulmans placés sous le commandement
du capitaine Bigot et le chef de bataillon Huder. Mais une partie de ces
hommes sont soudoyés par un ancien bey de Constantine, Ibrahim,
réfugié dans Bône; le reste est massacré ainsi
que les deux officiers français, le 29 septembre 1831. Ibrahim
doit alors se défendre contre les troupes d'Ahmed, nouveau bey
de Constantine et se trouve emprisonné dans la casbah (citadelle)
qui surplombe la ville de Bône d'une soixantaine de mètres.
Il implore à son tour l'aide du duc de Rovigo, qui lui envoie Yusuf
et d'Armandy, nommé par la même occasion, consul représentant
de la France à Bône. Le 17 février 1832, ils embarquent
tous les deux sur la goélette " la Béarnaise ",
qui jette l'ancre dans la baie de l'ancienne Hippone au matin du 26 février
et face... à son bey.
Drapeau tricolore
contre bannière rouge d'Ibrahim bey
C'est dans la nuit du 27 mars suivant, soit un mois plus
tard que, prenant la tête d'un petit détachement composé
de deux maréchaux des logis, d'un canonnier, confiés en
escorte, de vingt-six marins volontaires et enthousiastes et d'un mousse
tambour de 15 ans, empruntés à l'équipage de la corvette
de guerre, il pénètre à la pointe du jour et par
escalade dans le fortin, pour empêcher que les assiégeants,
déjà maîtres de la ville, ne s'en emparent. Le capitaine
Yusuf, s'étant infiltré, la veille, dans les remparts de
la citadelle, a permis au commando d'y accéder au moyen d'une corde
nouée à l'affût d'un canon. Le bey s'enfuit et le
drapeau français est hissé sur la Casbah. Avec l'aide des
Turcs réduits à l'obéissance, d'Armandy se rend ensuite
maître de la ville que les troupes arabes de Ben Aïssa abandonnent,
non sans l'avoir préalablement livrée au pillage et au feu,
sous le regard impuissant de la garnison.
Buisson d'Armandy s'y maintient pacifiquement jusqu'à l'arrivée
des renforts, d'abord le 8 avril avec le brick de guerre " La
Surprise " et 100 soldats, suivi par la frégate "
La Bellone ", les gabares " La Truite " et "
L'Astrolabe " avec 200 soldats; le 15 mai 1832 ensuite, avec
les frégates " Didon " et " Calypso
", venant de France avec 1200 hommes du 55e de Ligne et une batterie
d'artillerie aux ordres du général Monck d'Uzer, lequel
prend, à sa suite, le commandement de la place.
Le 28 juin 1832, Aimé d'Armandy est alors nommé chef d'escadron,
en même temps que Yusuf " le Flamboyant ". Ils sont faits
tous les deux chevaliers de la Légion d'honneur pour ce succès
militaire - sans effusion de sang! - que le maréchal Soult, duc
de Dalmatie (1769-1851) qualifiera, à la tribune de la Chambre,
le 30 avril 1834, de " fait d'armes des plus glorieux et des plus
hardis que présentent les fastes militaires du siècle
", après que le gouverneur de l'Algérie, rendant compte
de ce brillantissime " coup de main " à ce même
ministre de la Guerre, s'est exprimé de la sorte: " Je
ne sais à quelle page de notre Histoire remonter pour trouver une
pareille action de courage ".
Tel est le poignant récit du déroulement des événements
dramatiques qui conduisent, en 1832, à la récupération
et la pacification définitive de Bône par la France.
L'officier supérieur,
ex " affreux " colonisateur (1836-1859)
Au cours de son séjour bônois, son épouse,
la baronne d'Armandy, décède en 1835, prêtant foi,
ce faisant, à la cocasse expression populaire locale, très
en vogue cinquante ou cent ans plus tard :
"
Le din'tière de Bône
Tell'ment
il est beau,
L'envie
d'mourir i'te donne! "
Les deux années suivantes, 1836 et 1837, il prend part aux deux
sièges de Constantine, à l'issue desquels il est promu suite
à sa belle conduite, au grade de lieutenant-colonel du 11e régiment
d'Artillerie. Entre-temps, son nom est attribué à une place
de la cité par la municipalité de Bône.
Le 16 juillet 1838, il rentre en France et est invité officiellement
à poser devant le peintre " de batailles " Horace Vernet,
pour avoir l'honneur de figurer sur une des toiles de l'artiste, chargé
d'éterniser la prise de Constantine.
Quelques semaines plus tard, il est nommé successivement sous-directeur
de l'Artillerie à Lille et ensuite au Havre, puis au début
de 1839 et jusqu'en 1842 à Bastia où il convole de nouveau
en justes noces avec Marie-Joséphine Orsini, dont il aura un fils,
Émile, né à Bastia en 1842. Buisson d'Armandy est
fait général de brigade en 1850 et repart pour l'Algérie,
en tant que commandant de l'Artillerie. Il décroche sa troisième
étoile de général de division le 7 mai 1854, à
l'âge respectable de 60 ans. Parce qu'il est largement atteint par
la limite d'âge, il est mis fin à sa carrière le 4
février 1859, tout en étant maintenu membre du Comité
de l'Artillerie.
Un paisible notable
carpentrassien (1860-1873)
-
Après s'être entièrement
consacré au service de son pays et de son armée, avec
une ardeur et un zèle qui lui valurent les plus grands honneurs
(il fut élevé successivement au rang de grand officier
de la Légion d'honneur, médaillé de Sainte-Hélène,
Grand- Croix de l'Ordre militaire de Frédéric le Grand,
Grand-Croix de Saint Grégoire le Grand, Commandeur de l'Ordre
du Lion et Grand Soleil de Perse), et une longue reconversion sur
la terre de ses origines, dans son joli domaine comtadin des Cinq
Cantons, entre Carpentras et Lorioldu-Comtat, notre Pernois est élu
conseiller municipal de la ville de Carpentras (en troisième
position et avec 1 380 voix) pendant trois ans, de juillet 1865 à
septembre 1868, année où on le verra siéger une
dernière fois. Est-ce désintérêt pour la
chose publique communale, une trop grande fatigue accumulée
- l'ancien baroudeur a 74 ans - ou plutôt l'inaction et le chagrin,
le contrecoup de l'annonce de la défaite de Sedan qui finiront
par avoir raison de cet aventurier hors pair? Toujours est-il qu'à
la rubrique nécrologie en date du 13 octobre 1872, nous pouvons
prendre connaissance de ce qui suit, qui lui portera un coup fatal:
" La mort vient d'enlever, à la suite d'une maladie
longue et douloureuse, M. Émile d'Annandy, fils du général
notre compatriote. Sorti de l'École Centrale avec le brevet
d'ingénieur, licencié ès sciences, il se consacrera
à la préparation d'un doctorat jusqu'à la déclaration
de son mal. La ville entière prendra part au deuil de M. et
Mme d'Armandy ".
Au registre de l'état civil, nous lisons également :
" L'an 1872 et le 9 octobre, à 3 heures du soir, devant
nous, Charles Teyssier, adjoint à la mairie de Carpentras,
officier de l'état civil par délégation, ont
comparu François Musselin, conducteur principal des Ponts et
Chaussées (60 ans) et Philippe Gaudibert, rentier (52 ans),
ami du défunt: Émile Buisson d'Armandy, ingénieur
civil, âgé de 30 ans, domicilié en cette ville,
né à Bastia (Corse), célibataire, fils d'Aimé,
P.E., Chérubin, Nicéphore Buisson d'Armandy, général
de division en retraite et de Marie-Joséphine Orsini, sans
profession, domiciliés à Carpentras, quartier des Cinq
Cantons, est décédé chez ses parents, aujourd'hui
à 11 heures du matin ". Et le père, profondément
affecté par cette double désillusion, parentale et nationale,
ne lui survivra que neuf mois et son décès survenu le
3 juillet 1873 à 4 heures du soir sera ainsi commenté
dans l'organe de presse local Le Comtat: " M. d'Armandy était
une des illustrations du Comtat, une des gloires de la France. Peu
d'hommes ont eu une carrière plus brillante, et dans les fastes
de l'Armée d'Afrique, la prise de Bône est un des faits
d'amies auquel son nom restera glorieusement et éternellement
attaché. ( ) Comme tous les grands capitaines, il était
aussi un vaillant soldat ".
Ses funérailles ont lieu le dimanche 6 juillet à 11
heures et se déroulent dans une cohue indescriptible; le convoi
funèbre est coupé à plusieurs reprises entre
le centre-ville dépouillé depuis peu des derniers vestiges
de sa ceinture de remparts et le funeste enclos du chemin de Saint-Saturnin.
Les temps héroïques des généraux d'Empire
et des défenses médiévales étaient décidément
révolus.
Le 18 août 1874 et à 1 heure du matin, soit deux ans
et demi après son fils et un an après son époux,
expirait à l'âge de 60 ans et dans sa demeure des Cinq
Cantons, Marie-Joséphine Orsini, épouse Buisson d'Armandy,
général de division à la retraite, veuf de Marie,
Gabrielle Tiron - mention qui permet la supposition d'une troisième
union contractée par ce dernier entre 1835 et 1841. La défunte
était la fille de feu Joseph, Marie Orsini et d'Angéline
Giudicelli. Le décès, n° 182 au registre d'état
civil, fut déclaré par deux proches amis de la famille
: Philippe Gaudibert, rentier (55 ans) et Jules Terris, aspirant au
notariat (26 ans).
Le défunt le plus haut
gradé inhumé dans la nécropole de Carpentras
Cette vie singulièrement aventureuse
et périlleuse du citoyen général Buisson d'Armandy
- Pernois revenu finir ses jours, " plein d'usage et raison ",
au pays comtadin natal - se poursuivra, curieusement, post mortem, puisqu'aussi
bien les restes mortels de cette famille décimée en l'espace
de quelques mois seulement ensevelis premièrement dans l'ancien
cimetière Terradou de Carpentras, auront à subir le transfert
tant controversé, avec l'ensemble de la nécropole, entre
1906 et 1925, dans l'actuel
champ du repos dit de la Sainte Famille ou... de la route de Pernes. Pour
que la boucle soit bouclée, en quelque sorte.
Ainsi donc, non plus que la vie, la mort n'est pas une situation immuable!
Le seuil de la chapelle funéraire, construction d'une époque
dépassée, porte la mention: " Concession perpétuelle
" et le petit édifice mortuaire, marqué par les
outrages du déménagement et du temps, fait face, ô
ironie de l'Histoire, à la stèle
commémorative qui perpétue,
quant à elle, le souvenir de toutes celles et tous ceux,civils
et militaires, disparus au cours de la présence française
outre Méditerranée, cent trente-deux ans durant, et qui
reposent - mais pour combien de temps encore ? - en terre algérienne.
Mais... " mektoub "!
Bibliographie
- BARJAVEL (Casimir), Dictionnaire historique, biographique et bibliographique
du département de Vauduse, Imp. L. Devilario, Carpentras, 1841.
- BUISSON D'ARMANDY (Aimé), Mémoires du Général
(extraits), Revue de Bretagne et de Vendée, sept. 1882.
- DUBLED (Henri), Histoire du Comtat Venaissin, C.R.E.D.E.L., 1982.
- DE CORNULIER-LUCINIÈRE (René), général comte,
La prise de Bône et de Bougie, Lethielleux, Paris, 1895.
- ESQUER (Gabriel), Iconographie historique de l'Algérie depuis
le xvi" siècle jusqu'en 1871, collection du Centenaire de
l'Algérie 1830-1930, Plon, Paris, 1929.
- FLEURY (G.), Yusuf " le Flamboyant ", Flammarion, 2005.
- MISTARLET (Mathieu), Essai généalogique sur la noblesse
du Comtat Venaissin et de la ville d'Avignon, tome', imp. Quenin, Carpentras,
1782
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