sur site le 3/08/2002---il pleut,il pleut, beau début d'août !
-Témoignages : je veux raconter
texte de Jean-Claude Kessler
aea n°76, mars 2002

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-------Depuis quelques jours une espèce d'hystérie collective s'est emparée de la presse et de l'audiovisuel mettant en cause le comportement de l'armée Française durant la guerre d'Algérie. D'anciens soldats du contingent éprouvent aujourd'hui, disent?ils, un besoin impérieux de parler..., de dénoncer certaines dérives qu'aurait pu commettre notre armée durant ce conflit. Aussi j'ai décidé à mon tour de parler, de raconter...
-------Tout ce qui va suivre est un témoignage destiné aux générations présentes et à venir, afin de ne jamais oublier le martyre qu'ont subit ces Français d'Algérie, véritable génocide que la France a caché.


-------Je veux raconter... Les toutes premières victimes innocentes, qui au lendemain de la Toussaint sanglante, pour la plupart des femmes et des enfants, étaient retrouvées affreusement mutilées, mais ceci n'allait être que le prélude d'une extermination qui devait durer plus de sept ans.
Alors que je me trouvais avec mon unité en Oranie, nous étions chargés d'assurer la protection de fermes isolées et au cours de la journée nous passions les voir afin de les rassurer. Je me souviens en particulier d'une famille de cultivateurs dont leur ferme n'était qu'à une vingtaine de kilomètres de notre base, elle était composée du père, de la mère et de quatre enfants dont l'aînée, une fillette de quatorze ans et le dernier âgé seulement de quelques mois, ils avaient installé sur le toit une sirène à air comprimé qu'ils devaient déclencher en cas d'attaque. Je me souviens de cette nuit où le hurlement lugubre de la sirène semblait nous dire " dépéchez-vous ". Je veux vous raconter ce que nous avons retrouvé ; à notre arrivée la grange était en feu, dans la cour la fillette était au sol, morte et entièrement dévêtue, après l'avoir violée ils lui avaient tranché la tête et déposée entre ses jambes nues, mes hommes et moi étions pétrifiés, incapable de bouger, le plus jeune du groupe a vomi et a refusé d'aller plus loin, nous nous sommes dirigé vers l'entrée de la maison et là, dans la grande pièce qui servait de séjour j'ai découvert ce qu'on appelle l'horreur... le père était étendu près de la grande table qui occupait le centre de cette pièce, son visage, les yeux grand ouvert disaient encore sa souffrance et sa bouche entrouverte avait vainement tenté de prendre un peu d'air quand ils l'ont égorgé, son pantalon était rabattu sur ses chaussures, il était émasculé et il y avait du sang partout sur le sol, sur la grande table gisait sa femme, la jupe retroussée sur sa poitrine, une grande plaie allant du pubis jusqu'à la taille et par où s'échappaient ses viscères qui pendaient le long de la table, un peu plus loin sur le sol, une " bouillie " sanguinolente, qui de prime abord ne ressemblait à rien, était en fait les deux garçons sur qui les terroristes s'étaient acharnés probablement à coup de barre transformant leur tête en une espèce de galette rouge dont la cervelle striait de blanc cette flaque, enfin je dois raconter aussi comment nous avons découvert le quatrième enfant, un bébé d'une quinzaine de mois, comment décrire la scène tant cela est hideux, dans la cheminée éteinte ils s'étaient servi du tournebroche pour empaler l'enfant, la pique qui traversait son corps ressortait près du cou, sa tête pendait et ses mains touchaient les cendres du foyer.
-------Il flottait dans la pièce une odeur fade, et je sais à présent ce que l'on appelle l'odeur de la mort ; les corps étaient encore chauds preuve que le massacre venait d'avoir lieu, les salopards ne devaient pas être bien loin. Nous avons roulé les cadavres dans nos toiles de tente afin de les ramener à notre camps, et j'ai dû personnellement retirer le pique qui empalait le bébé car les hommes qui m'accompagnaient ont refusé de toucher le petit corps meurtri et je ne voulais pas, par respect pour cet enfant dont le seul crime avait été de naître européen, que d'autres le voient.
-------Peut-on imaginer que des êtres humains puissent commettre de tels actes au nom d'une quelconque idéologie sans devenir eux?mêmes des animaux.
-------Je veux raconter... Quelques mois plus tard j'ai reçu une nouvelle affectation qui m'a conduit dans la casbah d'ALGER et avec mon unité nous étions chargés de maintenir l'ordre et la sécurité dans cette ville où le terrorisme faisait de nombreuses victimes innocentes. De gardes en patrouilles et de patrouilles en interventions, le temps s'écoulait rythmé par le bruit des explosions et le hurlement des sirènes jusqu'à cette terrible journée du 30 septembre.
-------Ce jour-là avec ma patrouille je devais assurer le maintien de l'ordre dans le secteur de la rue d'Isly. Vers 18 h 30 nous avons entendu une terrible explosion qui a ébranlé le sol, nous nous sommes rendus immédiatement sur les lieux ; une bombe de forte puissance avait explosée place Bugeaud au Milk-Bar. Comme son nom l'indique on n'y servait que des boissons non alcoolisées, c'était donc un lieu privilégié par les mamans et leurs jeunes enfants. En moins de quatre minutes nous sommes arrivés sur les lieux, une fumée épaisse sortait par la porte éventrée et nous avons été les premiers à y pénétrer, quel massacre... il y avait des petits corps partout, que l'on distinguait mal à cause de la fumée, il nous fallait enjamber ces débris humains et puis toujours ce sang, du sang partout, même au plafond, j'avais envie de hurler devant ces corps d'enfants disloqués, des cris et des gémissements emplissaient la salle, il fallait faire vite pour les évacuer avant qu'ils ne soient vidé de leur sang tant leurs blessures étaient graves, je me suis baissé pour ramasser le corps qui se trouvait tout contre ma botte, c'était une petite fille de sept ou huit ans dont je distinguais mal ses traits tant la fumée était dense, j'avais passé un bras sous la nuque et l'autre sous les fesses, j'étais surpris de sa légèreté mais j'ai compris en arrivant sur le trottoir où la fumée commençait à se dissiper que la fillette que je tenais contre moi n'avait plus de jambes, quelques lambeaux de chair adhéraient à mon avant bras, sa jambe gauche, celle qui n'était pas contre moi, avait était arrachée laissant apparaître un trou d'où sortaient des viscères, cet enfant ne souffrait plus, elle était morte mais je n'arrivais pas à détacher mon regard de ce petit corps meurtri à tout jamais, avait?elle souffert longtemps ? à quoi avaitelle pensé quelques instants avant que la mort ne la prenne - a-t-elle compris ce qui lui arrivait ? Pourquoi toutes ces questions me harcelaient ? Encore aujourd'hui je ne saurais le dire... Mais il fallait que je rentre à nouveau dans le Milk?Bar, d'autres blessés attendaient du secours. Durant plus d'une heure, mes hommes et moi avons vécu un cauchemar au contact de tout ce sang, de tous ces corps mutilés. Ces voyous avaient pris la vie à sept enfants et mutilé presque cinquante autres ce jour-là.

--------Parmi toutes les horreurs que j'avais côtoyées durant ces dernières semaines, le carnage du Milk-bar m'aura profondément traumatisé, car on s'en était pris à des enfants et à leur mère, c'est pour cette raison que je ne pourrai jamais leur pardonner.
-------Les années de guerre passaient avec son cortège de meurtres et d'assassinats pour atteindre son paroxysme cette terrible journée du 26 mars 1962 où la bête immonde avait programmé l'extermination des Français d'Algérie par un bain de sang.
------- Vers 9 h30 ce jour-là ma section avait été mise en alerte et dès 11 h 30 je me mettais en place à l'entrée de la rue d'Isly, légèrement à gauche face à la grande poste, je devais interdire l'accès à des escaliers permettant d'accéder au Gouvernement Général par des manifestants. Nous avons disposé en travers des chevaux de frise (parallélépipèdes de barres métalliques entourés de fils barbelés) et puis nous avons commencé à attendre le début de la manifestation.
-------Petit à petit les gens sont arrivés, c'était pour la plus grande majorité des femmes, des enfants et des personnes d'âge mûr car il ne fallait pas provoquer les troupes qui se mettaient en place. La place était encore très clairsemée quand mes hommes et moi avons vu arriver une compagnie du 41 Rg. de tirailleurs qui arrivait du bled, bardée de mitrailleuses (A.A.52) un affreux pressentiment m'a envahi car face à une foule désarmée on ne mettait pas des mitrailleuses, sauf comme je pouvais l'imaginer si on avait prévu ce massacre.
-------Une de leur section a formé un barrage à l'entrée de la rue d'Isly et mettant en batterie une mitrailleuse devant l'agence de voyage Cook ; ce qui m'a également surpris, c'est que certains avaient mis leur bàfonnette au fusil et mon inquiétude s'était encore accrue.
-------Vers 13 h 00 la place était noire de monde, il y régnait une ambiance de kermesse et chacun transportait soit du lait soit de l'eau minérale pour le donner aux habitants de Bab?El?Oued qui étaient sans ressources et affamés par les troupes gouvernementales qui depuis trois jours bouclaient ce quartier, déjà on signalait la mort de nourrissons car ils ne disposaient plus ni de lait ni d'eau, derrière mes chevaux de frise un groupe de jeunes filles plaisantaient avec les jeunes soldats de ma section.
-------Vers 13 h 30 environ deux coups de pistolet se sont fait entendre, mais assez lointain, un peu comme un signal, aussitôt un déluge de feu et de fer
s'est abattu sur la foule, tous les soldats du 4` RTA tiraient comme des fous furieux, la mitrailleuse lâchait de longues rafales qui faisait de terribles ravages, durant quelques secondes nous sommes restés comme figés puis quelqu'un a crié " les chevaux de frise " en effet, la place de la Grande poste avait été complètement bouclée et la foule, prise sous le feux du 4° RTA, cherchant une sortie, se pressait contre notre barrage et le premier rang se trouvait littéralement écrasé contre les barbelés, nous avons essayé de retirer les chevaux de frise pour leur laisser le passage, mais hélas dans notre précipitation les blocs barbelés se sont verrouillés et il nous a été impossible de les déplacer et là, nous avons été les spectateurs impuissants du massacre. -------Les jeunes filles qui un instant plutôt plaisantaient avec mes hommes hurlaient de terreur et nous tendaient les mains par dessus les barbelés, on a essayé de les tirer par dessus mais leur chair se déchirait au contact de ces maudits barbelés pendant que les balles mutilaient ces pauvres corps, j'avais saisi une main de l'une d'entre elles pour la tirer par dessus mais rien ne venait, je criais de rage et pleurais en même temps, et dans mes oreilles toujours ce bruit des armes qui aboyaient, allaient-elles un jour s'arrêter ? J'ai lâché cette petite main car à présent elle n'était que le prolongement d'un corps sans vie. Tout à coup le feu des armes s'est arrêté et un grand silence s'est abattu sur ce champ de morts seulement troublé par le gémissement des blessés et moi j'étais là, immobile, dans un autre monde, à contempler cette place jonchée de cadavres, la plupart de mes hommes étaient accroupis ou à genoux, se tenant la tête à pleine main, beaucoup marmonnant je ne sais quoi, je n'entendais plus rien mais je voulais voir, pour pouvoir un jour raconter cette forfaiture, crier au monde entier comment une troupe peut anéantir un peuple. J'ai passé les barbelés et me suis avancé sur la place, c'était irréel, des corps partout, certains méconnaissables, plus loin des familles entières étaient au sol avec pardessus le père, les bras écartés dans un geste dérisoire de protection, partout des pièces de vêtement, des chaussures, des sacs à main, des bouteilles de lait dont le contenu s'était répandu sur le sol se mêlant au sang des innocentes victimes, quelle ironie ! ce lait qui devait apporter la vie aux enfants de Bab?El?Oued avait donné la mort à ceux qui le portaient, mes pas m'avaient conduit devant le magasin Prénatal, à l'intérieur des corps, les clientes sans doute venues faire des achats en vu de la prochaine naissance, quatre d'entre elles avaient été massacrées à coup de baïonnette, quelle horreur ! Je voulais crier mon dégoût à ce pays qui avait permis un tel carnage, oui aujourd'hui la France venait de se déshonorer à tout jamais, elle perdait le droit de s'appeler " civilisée, " elle venait de rejoindre les pays totalitaires qui avaient agit de même en d'autres temps et d'autre lieux. Oh combien je regrette, en cet instant, tout ce sang qu'on a versé pour elle.
-------Si un jour quelqu'un me demandait si l'armée de la république avait en Algérie commis des actes contre l'honneur, alors je lui demanderais à mon tour à combien d'enfants il avait retiré le pieu qui l'empalait...

Jean-Claude KESSLER
(34430 St-Jean-de-Védas)