sur site le 17/01/2002
-MOI JACQUES CASANOVA FRANÇAIS D'ALGERIE
TRIBUNE LIBRE pnha n°28 septembre 1992
Jacques CASANOVA.

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--------Le temps passe, nos grands-pères et nos pères dorment parfois encore sous cette terre d'Algérie qu'ils nous ont fait aimer. --------Nos mémoires ont sans doute embelli leurs exploits, mais nous leur devons d'avoir forgé nos caractères à l'enclume de l'exigence et de la volonté. Nous n'étions ni plus forts ni plus intelligents que d'autres. Autant qu'ailleurs cohabitaient courage et paresse, grandeur et mesquinerie, richesse et pauvreté, pourtant nous avons ensemble défriché, organisé un pays immense, nous l'avons doté d'infrastructures modernes, nous l'avons construit, fécondé, ouvre difficile, remarquable dont l'histoire, j'en suis convaincu, nous créditera. Si nous avons pu le faire, c'est qu'il y avait en nous une flamme, que nos valeurs étaient fortes, agissantes, que nous suivions la trace de nos anciens. Que grâce leur soit rendue !
--------Nous avons vécu notre Far-West mais sans exterminer les Indiens. Au contraire, nous avons instruit les populations musulmanes, nous avons respecté leurs coutumes et les deux communautés, quoi qu'on ait pu dire, vivaient enharmonie.
--------Ainsi coulait la vie dans mon petit village des hauts plateaux près de Constantine. Les Français d'origine européenne n'étaient pas nombreux en pays Chaouïa mais nous dormions portes ouvertes ! Ce qui serait peu prudent ici. Il y avait bien un colon ou deux qui faisait parfois "suer le burnous" mais moins qu'on ne le fait suer aux Turcs dans certains ateliers parisiens. Ma mère, fontaine de générosité, encourageait ses employés à voler des légumes dans les champs où ils travaillaient dur pour les leur acheter. Je revois ces ânes roués de coups, couverts de plaies et bruissants de mouches, chargés de tomates, de salades et de dattes clandestines et qui repartaient gavés d'eau fraîche avec de beaux pansements neufs à la pointe des oreilles ! Les vieux des montagnes qui ont survécu au socialisme en rient encore, j'en suis sûr, avec émotion. A l'école, on comptait un petit Européen pour 20 petits Arabes. Certains allaient à l'école coranique. Il n'y avait pas de haine. L'institutrice était sévère car elle savait qu'elle fabriquait des hommes. Elle exerçait son beau métier avec amour et compétence et développait en nous l'esprit civique et l'exigence morale, aujourd'hui étudiés par les archéologues, et qui donnaient du sens aux actes et à la vie sociale Il me souvient même qu'elle parlait de vertu. Vieille maladie coloniale ! La barbe de monsieur le curé avait blanchi en Chine où il avait passé trente ans. Il valait mieux ne pas manquer la messe à cause d'un cuir de Shangaï qui bleuissait les mollets. Je dois tant à ce prêtre héroïque qui nous châtiait un peu parce qu'il nous aimait beaucoup, qui nous enseignait nos devoirs ici-bas et entrouvrait nos cours d'enfants aux splendeurs de la création. Le chant du muezzin, en haut du minaret voisin, ne lui fut jamais hostile. Le tout-puissant ne lisait pas encore la presse de gauche.

 

------Tout a basculé une nuit de novembre 1954. Attentats, nuits armées. Le camp militaire à cent mètres de la maison et les superbes auto-mitrailleuses où je grimpais.
------Le 20 août 1955 et son sillage d'horreurs, enfants déchiquetés, tortures inouïes et la peur, la nuit venue dans la maison cadenassée. Mon père chaque soir, revenait de Constantine, à 20 kilomètres, pistolet à portée de la main, car souvent, à la sortie d'un virage, la nuit crachait la mort. Quand à 20 h 00 il n'était pas rentré, l'anxiété était insoutenable. Nous alertions le commandant et une colonne blindée partait vers l'inconnu. Le 7 Janvier 1956, il n'est pas revenu, il a perdu la vie, avec deux autres hommes, sur 1e piton du Chettaba dans une plâtrière où il avait été appelé dans l'après-midi. Son corps collait à la boue rouge, criblé de balles, de coups de poignard et démantelé par une barre à mine Ma soeur avait douze ans et ma mère entrait dans une longue vie de deuil. Le temps passe...
------13 mai 1958, le fameux "je vous ai compris" et les clameurs d'espoir ; puis le doute, l'amertume et la révolte. L'OAS, la clandestinité, le maquis, la prison, j'y ai passé 4 ans. Ce voyage au bout de la nuit, beaucoup de Pieds-Noirs y ont écorché leur vie. Certains n'en sont pas revenus. Je pense à vous frères Harkis abandonnés, recalés au concours des droits de l'homme. 100.000 d'entre vous, 150.000 peutêtre, égorgés, bouillis. Et nos ministres qui se flattent d'avoir traîné les valises de vos tortionnaires ! France ! profonde est ta blessure... II y avait en 1962 plus de 200.000 supplétifs musulmans, volontaires armés pour la France, quand le FLN rassemblait moins de 6.000 hommes dont un tiers d'adolescents enrôlés de force. Mais notre destin se jouait au Café de Flore ou ailleurs, à Saint-Germain- des-Près, dans le confort, des idées toutes faites, ou fabriquées pour détruire ceux qui n'offraient à la jeunesse de France que l'hypnose d'un marxisme assassin, ceux qui s'étaient toujours trompés mais qui croyaient savoir, ceux qui savaient mais ne disaient rien, ceux là traçaient en terre d'Afrique et dans les coeurs des sillons de sang. Que reste-t-il de leur société mythique au nom de laquelle ils nous ont condamnés ?
------La plainte froide des goulags, des milliers de cadavres et, parmi les vivants d'aujourd'hui, de plus en plus, des hommes sans substance, comme sculptés par Giacommeti, et les corridors vides des idéologies mortes.
France, ma France, réveille-toi.

Jacques CASANOVA.