ur site le 21-03-2003.....c'est le printemps
-Tribune libre
L'honneur retrouvé
pnha, n°90, mai 1998
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-----Une nuit de décembre 1970 au Québec, assis au coin du feu, mes camarades de promotion racontaient des histoires de leur coin de pays.
-----Comme à l'habitude, je restais en retrait et silencieux, perdu dans mes pensées envahi par la nostalgie de mon pays perdu. Depuis mon arrivée au Québec, soucieux de "m'adapter" , j'évitais de parler de l'Algérie, de notre souffrance et du déracinement. Mais j'en étais profondément malheureux et honteux. Je pensais que mes confrères ne comprendraient pas, prisonniers de leur propre souffrance collective. Ignorants de notre lutte, pris dans leur désir légitime de voir leur pays accéder à l'indépendance. Ils avaient plutôt tendance à soutenir les fellaghas en portant des jugements très durs et sans nuances, à l'encontre de la colonisation et de ses artisans... Certains avaient même tendance à faire des parallèles avec le F.L.N. Surtout depuis le trop fameux cri de "vive le Québec libre" de "notre cher De Gaulle" qui semblait me poursuivre et me nuire jusqu'en terre d'Amérique où je me sentais relativement à l'abri.
-----Soudain André et Sylvain me disent, comme d'habitude pour me taquiner, car ils pensaient qu'encore une fois, je répondrais par la négative.
-----"Eh ! L'Africain t'as rien à conter ?". "Pas africain, mais pieds-noirs, je l'ai répété plus de cent fois, dis-je agressivement, les pieds-noirs, les Français d'Algérie oui, les bâtisseurs de pays". Ce soir-là les larmes me montaient aux yeux, il me fallait parler, raconter sous peine de me perdre définitivement.
-----Vous voulez vraiment entendre parler de mon pays, de la terre de mes ancêtres, construite en suant sang et eau. Ma voix était déjà étranglée, pleine d'émotions et d'espoirs déçus.
-----"Eh bien oui, essaie de nous convaincre, dirent-ils ironiquement l...".
-----"Alors, comme vous, je vais commencer par une histoire vécue. Vous nous reprochez, vous et les patos, les soi-disant ratonnades, vous allez en entendre une, mais dans le contexte de l'époque. Voilà maintenant plus de dix ans, par une journée radieuse de printemps, une famille pieds-noirs d'origine grecque se faisait brûler, rôtir dans leur voiture par un groupe de manifestants pro-FLN dans un quartier périphérique d'Oran, ma ville natale. On raconte que, malgré les cris de souffrance et les appels au secours des occupants de la voiture, on dansait autour, comme s'il s'agissait d'un feu de joie. Les femmes poussaient leur fameux youyous. Chaque fois que je les entends, j'ai encore la chair de poule et l'envie de crier, de faire mal, me prend, le souvenir de cette famille brûlée vive à l'intérieur de leur voiture me revient douloureusement à la mémoire, mais je ne veux pas oublier.
-----Il y avait cinq personnes, deux adultes et trois enfants. Si c'est cela la guerre de libération d'un peuple, moi je refuse d'être libéré, ni d'appartenir à ce peuple d'assassins. Un long silence enveloppait la pièce où seul le feu grésillait, comme un fond sonore, rappel de cette horrible tragédie, un massacre de victimes innocentes. En ville la colère grondait, au coin de chaque rue, dans chaque bistrot, au moment de la sacro-sainte heure de la kémia, l'indignation était à son comble. Bien sûr, aucun écho de ce massacre aux informations nationales, des morts piedsnoirs même horriblement et atrocement brûlés vifs, cela avait peu d'importance et n'intéressait pas nos compatriotes de métropole. Les morts n'ont pas le même poids devant l'histoire, nous dit-on. Et je racontai l'attentat de l'OAS contre Malraux membre du gouvernement De Gaulle, proFLN suivi de la campagne médiatique de salissage contre les Pieds-Noirs et l'OAS. Tout simplement parce qu'une petite fille avait été légèrement blessée à l'oeil. Les journaux faisaient croire faussement à la population qu'elle allait perdre un oeil. C'était l'hystérie collective en France. Il y avait une différence de fond et de genre entre une mise au bûcher publique voulue et orchestrée par le FLN et une blessée légère et par inadvertance.
------Mais revenons au massacre de cette famille. Des funérailles furent organisées auxquelles la population se joignit massivement dans le calme, la dignité et la douleur silencieuse.
------Paisiblement des hommes, des femmes de tous âges, des adolescents de toutes catégories sociales ont défilé devant les cercueils de ces martyrs innocents. Les uns pleurant, les autres serrant les poings. Un sentiment d'impuissance envahissait plusieurs.
------Ils ne savaient pas que l'OAS allait apporter, bientôt, l'espoir de rester dans ce pays et que le putsch se préparait en secret. La cérémonie terminée la foule se disperse et redescend vers la ville. Il faut que je vous dise, que le cimetière multi-confessionnel (catholique, protestant et juif) de Tamasouhet jouxtait les quartiers périphériques musulmans.
------De jeunes Pieds-Noirs étaient excédés de ces meurtres quotidiens d'innocents. Certaines semaines le FLN abattait systématiquement en début de journée tous les facteurs qu'il pouvait. Ceci n'est qu'un petit exemple de leur cruauté et de leur imagination bestiale et sanguinaire, dis-je à mes confrères horrifiés, on ne savait pas, murmuraient certains... Ah ! la belle excuse, j'étais hors de moi refusant les remords tardifs.
------Ces adolescents exaltés se montèrent la tête et voulurent se mettre à rosser les musulmans au hasard.
------Très rapidement, d'autres citoyens, nous informent de la situation. Alors, très vite, des patriotes, comme l'écrivit le lendemain l'Echo d'Oran de l'époque : "Tassou Georgopoulos, Jo Sebban, Guy Personnier, Jean-Paul Martinez et Charles Daudet (mort assassiné à Constantine après avoir été horriblement torturé et mutilé par les barbouzes) sillonnèrent la ville à la défense de nos frères musulmans innocents eux aussi".
------Les jeunes Pieds-Noirs que nous tentions d'arrêter, nous disent : "vos innocents sont, peuvent être, ceux qui ont fait flamber la famille Quiricos". A chaque fois, nous expliquons que l'Algérie française est fraternelle et multiculturelle et que chacun doit y avoir sa place, catholiques, musulmans, juifs et protestants. Courageusement, ces futurs chefs de l'OAS ont parlementé inlassablement avec des manifestants hostiles nous traitant souvent de fellaghas. Une femme se jeta sur mon ami Personnier et le gifla en le traitant de communiste.
------Plus tard, près de la gare des jeunes stoppent un autobus pour faire sortir les musulmans qui s'y trouvent. Voyant cela, Tassou Georgopoulos et moi-même, faisant rempart de nos corps, nous empêchâmes une tuerie.
------Ces actes de courage et d'amour fraternel se sont répétés ainsi toute la journée. Des citoyens anonymes qui sauvent ainsi de nombreuses vies humaines, fiers comme nous d'être de ce peuple pieds-noirs. Alors quand on colporte des ragots sur l'OAS en disant que nous organisions des ratonnades, je m'inscris en faux, nous avons d'autres faits d'armes plus glorieux à notre actif. Les musulmans exécutés par l'OAS étaient pour majorité des tueurs du FLN.
------Cette histoire, il faut la raconter souvent car elle montre bien ce que nous sommes, nous les Pieds-Noirs. Et surtout, que nous ne devons pas avoir honte de l'OAS, notre armée.

------
Un long silence suivit la fin de mon récit. Puis, un à un mes confrères se lèvent, certains me serrent dans leurs bras, l'émotion est palpable. Les Québécois sont avares de gestes d'affection surtout entre hommes, ils apprendront, je leur apprendrai la fraternité à la façon pieds-noirs. Enfin je suis redevenu moi-même, le fils de ma terre, de mon peuple un instant oublié en apparence. "Jamais plus, nous n'ironiserons sur le drame des Pieds-Noirs me dirent-ils."
------Alors la nuit fut longue, blanche et arrosée de "shots" de whisky. Ils connurent les noms de Jouhaud, Salan, Degueldre, Daudet, Tabarot, Georgopoulos, Toulouse, Jésus, Nanny, Blondin et les autres... Ils en surent plus sur l'OAS-Oran que la plupart des Algérois qui pensent que l'Algérie française, c'était Alger. Ils comprirent que le Québec français libre et l'Algérie française étaient des terres dont les deux peuples avec une patrie commune la France étaient tous fils de pionniers.
------Depuis, en toutes circonstances, je ne cache pas mon identité, ni ma participation au combat de l'OAS pour la défense de l'Algérie française. Le temps de la honte est révolue. Ce n'est peutêtre pas un conte, mais c'est certainement une histoire bien de chez nous et à notre mesure.

Jean-Paul Martinez
Université de Montréal
Québec-Canada