ur site le 26-03-2003
-Tribune libre
Les Français d'Algérie au risque de se perdre
pnha, n°95, novembre 1998
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-----Parmi la communauté des "Pieds-Noirs", parmi le million de ceux qu'on a osé appeler des "rapatriés" comme si ces départements d'Algérie (français avant Nice et la Savoie) étaient une terre étrangère, un lieu d'expatriation - , une majorité, une grande majorité a choisi hélas de "tourner la page" sur l'Algérie et tout ce que nous y avons connu. Je n'ai évidemment pas qualité pour porter un jugement moral sur ce choix.
-----Intellectuellement cependant il me paraît assez naïf. Tout d'abord parce que tourner la page sur le destin de son passé et de sa terre natale, c'est un peu s'ensevelir soimême sans attendre l'heure de son inhumation. Et puis c'est naïf parce que l'histoire n'a pas tourné la page : les tueurs et les bandes du FLN, auxquels le gaullisme a remis le pouvoir en 1962, viennent maintenant chez nous et c'est une Algérie misérable mais terriblement vivante, forte de ses trente millions d'habitants, de sa jeunesse foisonnante, qui nous arrive en masse et qui ouvre une nouvelle page, ô combien plus terrible que celle que d'aucuns cherchent à tourner.
-----Parmi les hommes qui ont vécu les dernières années de l'Algérie Française et de la guerre d'Algérie - l'Algérie haineuse -, nombreux sont ceux qui dès maintenant nous ont quittés et les moins âgés de ceux qui restent sont déjà largement quinquagénaires. Or ces témoins de la colonisation et de l'agonie des départements français d'Algérie ont une responsabilité écrasante. Ils sont les derniers à posséder les souvenirs irrécusables des évènements vécus, à bénéficier de la mémoire des faits face à une formidable opération de désinformation. Oui, nous sommes les derniers. Car même nos propres enfants et petitsenfants, auxquels nous avons essayé parfois de faire part de notre expérience, de nos souvenirs, de la réalité, n'auront plus, pour déceler le mensonge et combattre la calomnie la mémoire personnelle qui est le seul ancrage inébranlable.
-----Il n'est pas déplacé de parler de formidable opération de désinformation. Il est vrai que le phénomène n'a pas la même ampleur que l'occupation réussie en Occident des monstruosités des régimes soviétiques ou chinois, de leurs dizaines de millions de victimes et de la désertification spirituelle qui en ont résulté sur ces immenses empires. Mais la désinformation à laquelle nous devons faire face au sujet de notre terre natale n'en est pas moins remarquable par sa durée - une quarantaine d'années actuellement - sa persistance et son redoublement présent près d'un demi-siècle après les évènements. Elle est remarquable par le triomphe quasiment absolu des "vérités à croire" envahissant totalement les médias. Il s'agit de tous les médias, télévision et radio en particulier (les chaînes nationales spécialement), la production littéraire (romans, essais, histoire, etc...) des grandes maisons d'édition, la quasi-totalité des films, les manuels scolaires, etc... Par ailleurs tous les niveaux de l'enseignement sont atteints, où des enseignants trop souvent indignes ânonnent ce que leur ont martelé les médias. Enfin, cette désinformation gangrène les propos du grand public. Et ce triomphe du mensonge a quelque chose de stupéfiant et d'effrayant quand on songe qu'il y a eu, au début des années soixante, près d'un million de témoins déracinés et jetés en France et que cette multitude a dû laisser parler en son lieu et place les professionnels de la pseudo-histoire, de M. Courrière à M. Vidal-Naquet et M. Stora, les promoteurs de l'Islam tolérant et pacifique comme M. Berque, les universitaires comme M. Mandouze, les personnalités (?) médiatiques comme M. Bedon, M.Daniel, M. Roy, M. Elkabach, M. Moatti, et j'en passe parmi les quelques dizaines de pseudo-témoins qui sont les seuls à être interwievés, interrogés, sollicités et qui plastronnent, qui jugent, qui condamnent, qui parfois mentent et calomnient depuis tant de décennies.
-----La terrible responsabilité qu'il me semble que nous portons ne concerne pas que le passé, la qualité de notre oeuvre colonisatrice, l'honneur de notre race. Elle porte bien plus encore sur l'actualité et sur l'avenir prévisible de la France, de ses habitants, et par conséquent de nos fils. Grâce à l'enracinement parfois séculaire de nos familles dans cette terre d'Algérie, grâce à notre expérience de ce pays, de ses populations, de leurs mentalités, je n'hésite pas à dire que nous devons être les mieux armés des Français pour évaluer et comprendre les évènements dramatiques que connaît la France de cette fin de siècle, pour en apprécier la gravité, pour mesurer les conséquences prévisibles de la politique du chien crevé au fil de l'eau, menée avec une constance digne d'une meilleure cause, et enfin pour définir ce qu'il faudrait faire avant qu'il ne soit trop tard.

L'expression de la vérité qui s'effrite

-----C'est à ce dernier carré des Français d'Algérie, ceux qui aiment toujours leur terre natale, ceux qui ne tournent pas la page, ceux qui sont toujours décidés à défendre la France, en France désormais comme en Algérie jadis, que je m'adresse ici. Car cette sorte de "camp des saints" est en danger de plus en plus manifeste. Trop souvent en effet, même si les convictions profondes sont à peu près inaltérées, le discours comme l'expression écrite s'amolissent, la vérité même la plus certaine ne s'exprime plus de façon aussi catégorique, aussi tranchante. On constate, même chez les personnalités les plus respectables, l'adoption de positions qui ne sont plus celles que nous savons vraies. Le plus souvent, le propos compose, au moins dans sa forme, avec le mensonge de l'idéologie triomphante. Mais, à ce jeu, la désinformation étant de plus en plus totale, les témoins de moins en moins nombreux, les faits d'histoire de plus en plus occultés, la dérive de nos positions est un phénomène qui ne peut aller qu'en s'aggravant et qui finira par la déroute intellectuelle et spirituelle de ce camp des saints.

La pollution idéologique

-----A l'origine de cette dérive, deux mécanismes jouent : l'un est surtout intellectuel, l'autre surtout matériel. Le mécanisme intellectuel consiste évidemment en une sorte de pollution de notre esprit, de nos convictions, de nos souvenirs, par les opinions contraires hégémoniques, généralisées, imaginées par l'intelligentsia et admises et propagées par tous. Est-il facile de s'affirmer, toujours et partout, formellement opposé à de prétendues vérités aux
quelles chacun croit en France ? Est-il facile, dans le milieu professionnel, avec des amis, à l'occasion de n'importe quelle conversation avec des jeunes, voire avec ses descendants, de déclarer que l'émission de la veille était mensongère, que tel film ou tel livre à la mode et admiré par tous véhicule un message pervers et diffamatoire ?Est-il facile - et souhaitable - de dire à l'enfant que son professeur se trompe et que son livre d'histoire ment ? Mais, au-delà de cette immense difficulté à exprimer le vrai, n'y a-t-il pas plus grave encore ? Ne finit-on pas, malgré la fidélité de nos souvenirs et leur caractère irrécusable, par douter devant cette unanimité bétonnée dans l'opinion inverse et l'interprétation opposée ? Quelle que soit la fermeté de caractère, ne risque-t-on pas à la longue de craindre d'être le jouet de notre orgueil, d'être affecté du délire de la persécution ou la victime d'illusions ? Et puis est-il facile de rester toujours en dehors du troupeau, fusse le troupeau des hommes... ?
-----Malheureusement, cette dérive intellectuelle ne reste pas un phénomène individuel. Car si les tout-puissants menteurs n'invitent pas au débat sur l'Algérie les Français susceptibles de témoigner, par contre, malheureusement, dans nos associations, il semble de plus en plus fréquent de voir faire appel à des désinformateurs avérés. Et cette politique folle s'abrite derrière des prétextes du genre : "il faut laisser parler les intellectuels"... Ou encore : "Je sais que Monsieur Untel profère des opinions qui ne sont pas conformes à ce que nous savons, mais il faut être objectif (sic)"... Ainsi, l'objectivité n'est plus la recherche de la vérité sur le phénomène réduit à l'objet et ainsi débarrassé de tous les sentiments qui peuvent être portés par la subjectivité ; l'objectivité devient le fait de donner simultanément la parole au témoin et au désinformateur.

 

-----Précisons encore au sujet de la désinformation que cette entreprise - qui est un des fondements de la guerre psychologique qui peut être menée contre une nation, contre un peuple, contre une communauté - n'est pas synonyme de mensonge. Il ne s'agit pas seulement d'un mot nouveau pour dire la même chose, d'une cuistrerie de pédants ou de spécialistes. On peut faire de la désinformation en ne disant que des vérités. Il suffit de trier ces vérités et d'occulter toutes les autres vérités même beaucoup plus importantes mais qui ne vont pas dans le sens de ce que l'on entend démontrer. L'effet global biaise totalement la réalité d'une façon plus perverse et plus machiavélique que n'importe quel mensonge. On peut ainsi parler de la colonisation en Algérie ou de certains de ses aspects en écrivant certaines vérités correspondant aux lacunes ou aux méfaits qui existent dans toutes les réalisations humaines, à plus forte raison dans celles de grande ampleur. C'est de la désinformation dans la mesure où l'on occulte les vérités essentielles correspondant aux immenses apports bénéfiques de la colonisation par rapport à l'état antérieur ainsi que par rapport à l'état postérieur. Il a suffi de biaiser sciemment le bilan global pour que l'effet soit atteint.

Pression et chantage de la nomenklatura

-----A cette pollution des esprits, presque inévitable étant donné l'idéologie hégémonique qui règne sur la France, s'ajoutent des mécanismes plus bassement matériels. N'est-il pas évident que, pour un historien, il est beaucoup plus difficile de faire carrière si l'on s'en tient à la vérité que si, hurlant avec les loups, on adopte, on commente, on illustre les pseudo-vérités imposées depuis des décennies par l'intelligentsia. Pour quiconque veut publier sur l'Algérie de notre temps, sur la réalité des réalisations de la France ou des évènements qui ont mis à mal nos départements, n'existe-t-il pas une pression psychologique redoutable ? N'est-il pas évident que l'expression de la réalité crue fermera à l'auteur toute possibilité auprès des grandes maisons d'édition, toutes tenues au collier par les lobbies que nous savons ? N'est-il pas évident que, faute de composer non pas avec une autre approche des évènements mais avec le mensonge - pour appeler les choses par leur nom -, il y aura bien des difficultés à publier dans une revue autre que tout à fait intimiste ? Qui ne céderait à la longue à cette situation ? On connaît l'argument pervers mais combien puissant : certes on ne peut pas tout dire mais mieux vaut faire passer un message partiel que rien du tout.A ce train évidemment, au fil du temps, le message est de plus en plus partiel et le discours tend à se mouler sur celui imposé par l'intelligentsia.
-----Mais la pression ne s'exerce pas que sur les auteurs et sur leurs publications. Même une association qui se fixerait le plus vertueusement comme objectif la mémoire et le rappel de notre culture est soumise à des nécessités matérielles. Ses adhérents ne sauraient tenir leur assemblée sous des ponts ou sur l'agora. Et, quand le local tant souhaité pour le secrétariat est obtenu, ou quand une salle municipale est mise à disposition pour la réunion des adhérents, nous fera-t-on croire que nous ne risquons pas d'en être redevables ? Quand ces subventions, indispensables à toute activité humaine, sont enfin obtenues de tel ou tel niveau des pouvoirs publics, nous fera-t-on croire que nous n'avons pas une dette à l'égard des hommes politiques qui en sont les dispensateurs ?
-----Récemment, lors de la réunion d'un cercle d'une association que je ne citerai pas, l'adjoint au maire de la municipalité qui avait mis la salle à notre disposition s'est adressé à nous en préambule de la réunion. Et nous avons pu entendre que "le contentieux était en passe d'être réglé". J'ai cru comprendre que, sous le prétexte de quelques nouvelles promesses sur l'indemnisation des expatriés et du fait du règlement de l'attribution du numéro 99 de certaines immatriculation INSEE, nous allions enfin pouvoir tous tomber dans les bras les uns des autres. Comme si ces problèmes - malgré leur indéniable importance - n'étaient pas d'une parfaite insignifiance par rapport aux centaines de milliers de morts de la guerre d'Algérie, par rapport à la perte de nos départements français, par rapport aux désastres de la solution finale. Par rapport au déshonneur dont on couvre l'oeuvre de la France en Algérie. Et j'ai même entendu, au cours de la même réunion, dans la bouche du même adjoint au maire, au milieu d'une assistance médusée - mi-résignée, mi-consternée - qu'à l'évidence la solution adoptée par De Gaulle en 1962 était celle qui s'imposait... De tels propos et la passivité dans laquelle ils sont tombés chez eux qui par excellence auraient dû réagir, sont à vous faire regretter de ne pas être de ceux qui ont "tourné la page". C'est à se demander si nous représentons le dernier carré des fidèles, de la mémoire, ou si nous sommes les derniers des cocus qui, après avoir tout gobé et tout subi depuis plus de quarante ans, venons en redemander aux gaullistes actuels qui sont les continuateurs directs de la politique de duplicité, de trahis
on et d'abandon...

Sauver son âme

-----Quand j'allais à l'école communale de Saint-Eugène, je passais quatre fois par jour devant le petit monument aux morts du Boulevard Maréchal Foch, encastré dans le mur de soutènement du cimetière principal de l'agglomaration algéroise. J'y voyais tous les jours la double inscription : en
haut, "gloria victoribus" ; en bas, "vae victis". Le "gloria victoribus" m'apparaissait aller de soi. Mais, enfant que j'étais, l'imprécation du "malheur aux vaincus" me paraissait bouleversante dans l'acharnement dont elle portait témoignage. Ainsi, le malheur de la défaite, les sacrifices inutiles des morts et les ruines infécondes, la tristesse des espoirs déçus et perdus ne suffisaient pas aux dieux. Il fallait encore cette imprécation qui perpétuait le malheur. Avec la solution finale qui a mis un terme à la guerre d'Algérie, nous avons été vaincus : malheur à nous. Avec près de quarante ans de désinformations qui falsifient l'histoire, calomnient notre oeuvre, avilissent notre passé, déshonorent notre peuple, nous avons été vaincus : malheur à nous. Pour boire jusqu'à la lie, il manquait un élément, le plus important sans doute : que la pensée ambiante, mensongère, hégémonique, vienne s'infiltrer dans nos consciences et souiller jusqu'à notre âme. C'est le dernier combat. C'est l'épreuve ultime du malheur aux vaincus. Il est impossible que nous démissionnions encore et que maintenant nous laissions souiller jusqu'au sanctuaire de notre esprit. A cette ultime défense, je veux rester fidèle jusqu'à mon dernier souffle.

Georges Dillinger