sur site le 05/01/2002
MESSAGE A MES FRERES PIEDS - NOIRS
PNHA n°33 février 1993
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------Nous portons en nous, tout au fond de notre être, une marque indélébile, une plaie ouverte. Oui. Je le sais. Nous le savons. Le temps qui passe, les jours qui succèdent aux jours, restent en cela, un baume complice, une apaisante contribution, à certain oubli des morsures d'hier et à l'éclosion des sérénités de demain.
------Sérénités de demain : un sourire, dans la brûlure de nos larmes, une clarté dans l'épaisseur de la nuit. Ce chemin, qui fut montant et rocailleux ; ce chemin que nous avons parcouru ensemble, la main dans la main ; ce chemin là doit nous mener, et il faut qu'il nous y mène, vers des horizons toujours plus fraternels, toujours plus constructifs.
------Et c'est pourquoi, il nous faut puiser sans contrainte, dans nos sources vives, dans ce creuset où s'amalgament, et notre volonté, et notre résignation, et nos énergies.
------Ah !ils l'ont bien compris, tous ceux qui, autour de nous, ont décidé de mener le bon combat, de porter et de maintenir constamment plus haut, le prestige de nos couleurs, et de sauvegarder la pérennité des jours enfuis.
------Ils l'ont compris, ces hommes de bonne volonté, ces pionniers du souvenir, ces mainteneurs inspirés de notre idéal : un idéal pas comme les autres. Ils sont allés de l'avant, ne ménageant ni leur temps ni leur peine. Ils ont semé la bonne parole et bâti, pierre sur pierre, ces assises où s'élève leur prétoire. Et leur parole, forte et passionnée, s'en est venue jusqu'à nous, riche d'une incomparable sève.
------Oui, amis de là - bas, par trop meurtris pour avoir marché, longtemps, sur les pentes abruptes de l'indifférence ou de l'incompréhension.
------Oui, mes frères des matins clairs, serrons nos rangs, unissons nos déterminations farouches, à celles de nos guides. Par l'esprit et par le cœur, donnons à nos réunions, à nos regroupements locaux, les moyens de clamer à tous les échos, et, afin que nul n'en ignore, notre désir total de tirer de l'ombre et de remettre en lumière, les témoins, les artisans de cette prodigieuse poussée culturelle, qui a marqué notre passage, notre présence, sous le soleil algérien.

-----Ne laissons jamais le voile de l'oubli, tomber sur ces bâtisseurs, sur ces ouvriers de la première heure qui, chacun dans sa discipline ou son idéal, parvint à donner à notre Algérie bien aimée, sa part incontestée, dans la primauté de l'esthétique et de la pensée profonde, sa place dans le concert des valeurs humaines. Mais, au delà de nos préoccupations de l'heure, Pied-noir mon ami, médite sur ce dernier appel que je t'adresse et qui m'obsède ; médite sur mon message.
------Mets à profit le moment favorable et qui passe ; penche- toi sur cette jeunesse qui porte en elle, encore et en puissance, les ressouvenances vécues ou transmises ; forge avec patience et amour, ces liens qui l'attachent à nos fastes et à nos propres misères d'hier, à notre désespérance et à nos rancœurs ; aussi, à notre fierté d'être et de demeurer.
------Car il ne faut pas que le flambeau s'éteigne. Il ne faut pas que le souvenir se meure. Trop, beaucoup trop des nôtre, dorment leur ultime sommeil, sous cette terre chaude et devenue plus lourde. Cette terre que nous avons asservie, fouillée de notre soc généreux, jusqu'en ses profondeurs les plus secrètes et que nous avons nourrie de notre sueur et de notre sang. Et cela, sans désemparer ; depuis les vestiges impassibles de Carthage, jusqu'aux fluctuantes bornes océanes.

Fernand Arnaudies
(Décédé en 1989)

Auteur de " Esquisses historiques et anecdotiques du vieil Alger "
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