sur site le 26/12/2001
Lettre aux petits Pieds-gris
pieds - noirs d'hier et d'aujourd'hui, n°27, juin 1992

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J'écris cette lettre pour toi, ma fille qui dort sagement dans ton lit, et pour vous aussi, petits Pieds ? Gris enfants issus de Pieds - noirs et de métropolitains aux pieds blancs. Un jour, vous demanderez à vos parents et à vos grands-parents ce qu'ils faisaient, vous serez curieux de l'histoire de votre famille. Alors, ma fille, ton père te parlera de l'Algérie française...

Il t'en parlera comme d'un pays où cohabitaient en bonne intelligence : musulmans, juifs et chrétiens, il t décrira ce pays étonnant, aussi surprenant que la Palestine des Croisés ou l'Andalousie musulmane... Il te montrera un arbre généalogique patiemment constitué, un album de photos et de cartes postales fruit de plusieurs années de recherches, il te parlera de son voyage effectué "là -bas", vingt - cinq ans après le drame, pour retrouver les lieux où les siens avaient vécu et entendre combien était encore vénérée leur mémoire... I1 te dira que, bien sûr comme dans toute société, il y avait des problèmes et des injustices, mais également une passion, une chaleur humaine et un esprit d'entreprise qui ne sont pas sans réserver de formidables surprises aux historiens honnêtes. Il te dira que l'Algérie française était un pays que la France avait construit et qui, au terme de huit ans d'une guerre qui ne voulait pas dire son nom, s'est séparé d'elle C'est alors que la famille de ton père est partie. Elle se souvient toujours de l'accueil de chien qu'elle reçut en métropole, et souffre encore du déracinement de cette Algérie qui était devenue sa terre...

En revanche, du côté de ta maman, tu entendras un autre discours. Ton grand père paternel a vu son sursis brutalement résilié et a dû participer comme appelé du contingent à une guerre qui le dépassait, dont il ne voulait pas, pour défendre une population présentée à longueur de propagande en métropole comme de sales colons faisant "suer le burnous". Et ce qu'il a connu ne lui a pas donné une meilleure image des Pieds-noirs. Il ne veut pas parler de cette guerre, de ses camarades morts non pas sous les balles du FLN mais dans des attentats attribués à l'OAS (selon les dires qui circulaient alors dans les casernes) et dont lui? même a failli être victime. Pour lui qui l'a vécu dans sa chair, tu comprendras que l'Organisation Armée secrète reste un ramassis de tueurs et de fascistes...

Sa fiancée (ta grand'mère maternelle) restée en métropole ne voulait pas non plus de cette guerre ; elle lisait "La Question", un livre d'Henri ALLEG qui circulait sous le manteau et qui dénonçait la torture qu'infligeaient des militaires français aux populations arabes. Et comment rester sourd aux idées véhiculées à l'époque, selon lesquelles les Algériens voulaient sortir de l'esclavage et aspiraient dans un élan collectif à l'indépendance et à la liberté ?
Te voilà donc, ma fille, en présence de versions contradictoires, sinon irréconciliables en apparence... Mais reste sereine et tente, avec pondération, compréhension et sans condamner d'emblée, de te poser les questions fondamentales pour démêler cet incroyable écheveau. Voici quelques pistes.

Ainsi, sache, ma fille, qu'il était extrêmement difficile, en métropole, d'avoir une information autre qu'orientée dans le sens de l'anti ? colonialisme". Les intellectuels, convaincus de la "justesse" de la cause indépendantiste, fermaient les yeux sur les crimes du FLN ainsi que, plus tard, sur la répression que les barbouzes du Général de GAULLE ont fait subir aux Pieds-noirs (qui refusaient le reniement de la parole qui leur avait été donnée de garder l'Algérie française), et alors que la guerre était pratiquement gagnée sur le terrain.

Comment ? me diras ? tu. Eh oui, la politique est ainsi faite ! Sache par exemple que ton grand ?père pied-noir a failli être tué par l'armée française le 26 Mars 1962 à Alger, lors de la monstrueuse fusillade de la rue d'Isly. Seul un miracle lui a permis d'en réchapper. Sur ce crime, et l'abandon délibéré de Harkis, les hagiographes du Général d GAULLE sont étrangement silencieux Pour eux, la fin tragique de l'Algérie française est due au terrorisme des factieux de l'OAS...

Alors, réfléchis m fille : il y avait des gens bien à gauche, des communistes, des Harkis dans l'OAS. Parce que lorsqu'il s'agit d défendre son foyer et sa famille quand tout est ligué contre soi, dans un climat d'insécurité inimaginable, les clivage n'existent plus, on réagit avec ses tripes. Malheureusement, il y a eu des horreurs et des exactions qui n'ont pas contribué à améliorer l'image des Pieds-noirs au yeux d'une métropole indignée (mai quel dommage qu'elle ait pratiqué un indignation bien sélective !).

Avec le recul du temps, l'histoire d l'Algérie te paraîtra un vaste marché de dupes et d'occasions manquées, un tromperie perpétuelle, à cause des incohérences de la politique française durant 132 ans bien plus que par la faute des seuls Pieds-noirs. Si bien que les Arabes ont fini par avoir une réaction de violent dépit amoureux envers une France qui les refusait. Mais sache que nombreux étaient les dirigeants FLN qui voulaient dans leur for intérieur, l'indépendance en gardant les Pieds-noirs (Houari BOUMEDIENNE notamment).

Surtout, ma fille, interroge-toi de savoir par quel mécanisme intellectuel un pays a pu renier ses enfants d'Outre Méditerranée pour ne voir en eux qu des exploiteurs et des criminels. Que le FLN ait eu des revendications valables, qu'il y eût de grands problèmes politiques, démographiques, économiques, qui le nierait ? On peut poser la question de la viabilité et de la rentabilité de l'Algérie française. Mais pourquoi a - t - on fait des Pieds - noirs des boucs émissaires et considéré les Harkis comme traîtres à leur patrie ?

C'était commode, facile, intellectuellement confortable, mais complètement erroné. Et l'Histoire de l'Algérie indépendante démontre, à contrario, que le départ des Pieds - noirs n'a pas fait le bonheur des populations algériennes également trompées et qui, trente ans après, se réfugient dans l'intégrisme islamique en croyant y trouver leur salut. Tu vois la complexité de l'Histoire...

Pour l'instant, dors bien ma fille. Dormez bien, petits Pieds ? gris. Puisse un jour de vos cœurs et vos yeux innocents jaillir une sérénité et une honnêteté intellectuelle qui a fait défaut à vos aines. Ce ne sera pas facile. Vous allez vous heurter à des documents de désinformation, de mensonges et de passions mal éteintes. Je vous souhaite beaucoup de courage.

Car, sache -le, ma fille : même ton père a les nerfs à vif ! Il te dira que dans cette triste histoire ceux qui ont le plus souffert sont, de loin, les Pieds - noirs et les Harkis ! Eux ont perdu leur pays, et leur mémoire a été longtemps salie, voire méprisée par une métropole qui leur était largement hostile. Leur droit de vivre en Algérie a été nié et c'est contre cette négation qu'ils ont réagi durant cette guerre avec la violence parfois aveugle des désespérés. Et c'est pour la réhabilitation de leur mémoire qu'ils agissent aujourd'hui encore.

Aussi, petits Pieds - gris, n'ayez pas honte du sang pied - noir qui coule dans vos veines ni de l'œuvre française en Algérie. N'ayez pas honte non plus de votre sang métropolitain. A leur niveau, vos grands -parents de l'Hexagone ont eux aussi été manipulés. N'ayez donc pas honte de vos aïeux, quelle que soit leur origine ou condition. C'étaient des êtres humains, qui vivaient comme ils pouvaient, comme ils savaient.

Cherchez à comprendre leur histoire, avec tout l'amour de votre cœur. Je vous embrasse, petits trésors.


Jean-Louis DONNADIEU