Lettre de la nuit.
Histoires du quotidien.

Pierre-Jean BANULS
sur site le 10-2-2007

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Hier la nuit m'a habitée.
Froide et tumultueuse à la fois.
Révoltante pour l'essentiel…
Je vais vous dire, vous expliquez l'inexplicable.
Quelque chose au croisement des chemins de Kafka et Ubu réunis
Je les vois tous les deux à se bidonner de rire pour ne pas en mourir
de haines et de désespoirs
sur un thème central : celui que d'être Français.

Exploration…

Le papier qui j'attache à tous mes déplacements date du … ( Où l'ai-je mis encore dans mes pérégrinations…) .. ah oui…du 15 décembre. Déjà…Quarante cinq jours passés pour une validité d'un délai de deux mois… c'est une attestation qui me sert de " papiers ". Pour dire aux " autorités " qui souvent m'arrêtent au prétexte que je n'irais vite pas seulement dans ma tête, que je serais Français au-delà du doute et du regard sur ma seule apparence. Nous sommes tous en ce monde des délits de gueule…
Je me plie comme ce petit bout papier " officiel " au fond de mon portefeuille.
Comme chaque jour ou presque tant il nous faut plier aux décisions des règles administratives, qui font qu'une entité et notre pays existent.
Et nous et moi avec…
Enfin… Presque…

Certes, je sais.
Je sais qu'à tous moments, car venant de là-bas, je dois chaque fois " prouver " être français. Alors dominé par ce qui m'exècre, je vais vers Nantes, demander que la pièce portant le n°1331 me soit adressée dans les plus brefs délais. Mes exigences ne sont là que pour me plaire… Je parle à une machine courant sur mon clavier .. Et cela marche bien. Bien dans le cadre de la loi n°78-17 du 06 Janvier 1978 qui vise les fichiers informatisés concernant " sous réserves des lois et des règlements en vigueur " permettant d'obtenir ce que nous serions, ce que je serais. L'ordre informatique évite dorénavant autant les désordres des hommes que mes propres pulsions.

J'ai reçu ce document.
Ce fameux n° 1331 que je devrais marquer, inciser dans ma peau comme une autre étoile où je pourrais imaginer en regardant vers là-bas, plus précisément Alger, tous les soleils y venir s'y mirer. Etre français cela se mérite. Je sais et je partage cette douce nécessité d'être partie entière de cette communauté d'hommes et de femmes, et de cette Marseillaise, et de ce bleu et ce blanc et ce rouge, accolés, couleurs de notre histoire et de ses confusions.
Je sais…

Lire ce papier n'est d'autre qu'une invitation au voyage. Et si je me concentrais que sur ces balades qu'il me donne à vivre, je pourrai sincèrement remercier les autorités et nos élus en place pour me permettre à chaque occasion ces chemins qui me ramènent aux miens. Toute chose
a de belles choses quand même
au cœur de ses propres désagréments…
Là, je retrouverais alors quelque chose
d'une mémoire active et même poétique.

Fils de Pierre-Joseph (des mercis à la bible…) né le 13 mai 1923 à Alger
et de Lucianna (je ne comprendrais jamais pourquoi ma Mère a toujours refusé cette belle intonation au prénom qu'elle transforme en un Lucienne qui manque de senteurs… ?) Lucianna Gatti née le 09 septembre à Castelnuovo-Magra.. Quelque part en Italie.
Les deux sont domiciliés au 06 rue Mercurie. " We are the champions ! ! ! "…
Madeleine Cazali, la demi-sœur de ma Grand mère Emmanuelle dite " Manette " m'aurait donc déclarée 48 heures après ma naissance. Et donc le 20 avril, dernier jour du troisième fuseau du signe du bélier.
Elle avait 27 ans et habitait le 8 rue Gustave Mercier là, où une fois qu'elle partit vivre en France avec Maurice, son mari, mon parrain,
(vous suivez ? ?….)
nous accostâmes alors, Pierre-Joseph et Lucianna et moi.
Au cœur de Bab-el-Oued
Au cœur du populaire.
Au cœur des réfugiés de Franco et de Mussolini unis-réunis.
Dans cette maison que j'ai tant racontée par ailleurs…
Redite.
" L'image du couloir arabo-mauresque de mes seize premières années de vie réapparut… me menant de facto aux Teboul, Adjed, Bouchara, Asensi et Zigliara, débouchant là-haut sur la terrasse, chez Monsieur Kasnadji et Zaïa sa femme. Bruits. Odeurs. Fêtes juives, chrétiennes, musulmanes. Tourbillons d'humanités…. "

Je passe ici, pour ne me les rappeler qu'à moi seul, sur ces deux mariages et autant d'enterrement qui me (ra)mènent à elles…

Cette copie d'acte délivrée donc selon un procédé informatisé (les erreurs ne sont donc plus même humaines..) me vient de Nantes, signée par l'Officier de l'Etat Civil, Marie-Françoise Barteau, en date de ce dernier 23 janvier 2007. Signalons au passage quelques anicroches dans quelques escapades de ce si simple document administratif qui retrouve là - excusez moi du peu… - mes traces, mes sources et mes refuges…Ainsi une courte et leste annotation rouge portée en marge blanche, ( " Reçu par erreur " ) me signalerait que l'origine de ma vie se serait fourvoyée quelques temps et perdue dans le cabinet d'un Xavier Demortreux, Notaire au 67, Bd St-Germain 75005.
Je vous le dis encore : là où sont les hommes , les erreurs sont…

Je prends.
Je copie.
Je range.
Je cours, je vole, j'arrive devant le bureau de ma nouvelle Mairie surmontée du drapeau de notre si belle France. Je sors mes deux photos de l'énergumène à priori " apatride " que je serais encore à ce moment précis dans l'attente excitante et non feinte de retrouver enfin les chemins de mon âme… Enfin d'être en règle…
J'y joins un relevé de facture de ce qui est encore Electricité de France.
J'ai l'air ainsi… mais je suis au courant…

C'est que je me sens ici à vous emmener dans quelques autres diversions. " Etre au courant ", c'est le devoir minimal du pouvoir d'un Maire. Je le fus. Disons plus simplement que je fus un Elu de notre République. Un élu de ce que nous sommes : des citoyens français.
Ma simple carte électorale attesterait à elle seule ma nationalité.
Car, vous le savez bien, pour pouvoir voter, il nous faut être reconnu et identifié comme un membre de la communauté française… C'est pourquoi dans la même Mairie, je suis dorénavant inscrit comme électeur… Cela devrait pouvoir ici suffire.
Bon, bon prince je me laisse aller donc à quelques nouveaux voyages connus et reconnus et chaque fois usités, de ce côté de Nantes… Car il faut vous le dire ici : l'attestation dont je devrais inciser le n°1331 dans ma peau, n'a qu'une courte durée de vie.
Trois mois.
Trois c'est tout.
D'ailleurs j'avoue ici une erreur certaine : j'aurais dû profiter de cette perte nouvelle (je suis un récidiviste en matière de toutes ces petites pertes si diverses…) pour faire refaire mon passeport autrement périmé… Sinon si je traîne comme je traîne de ma manière naturelle, dans trois mois, je serai contraint d'aller une fois encore, me transporter vers Nantes au 11 rue de la Maison Blanche.
Je ne disserte pas sur cette adresse là…
J'aurais tant à dire entre Alger la Blanche (El Djezaïr)
et ce nom symbolique à mon cœur que je fis porter à Evry à un bâtiment (rose) destiné aux personnes dites âgées, inscrite dans le parc Pompidou…
D'Alger à Pompidou en passant par Evry… Toute une fresque d'images diversifiées qui se glisse là, dans les étoiles qui forment la couleur de mes yeux….

Subitement mes étoiles ternirent.
Après ce long chemin, j'en apprends de bien bonnes… ! ! !
La loi s'est " renforcée "…
Question d'immigration
Et de tricheries aussi.
J'essaie sagement de trier encore car je ne méconnais pas le penchant des hommes…
Je questionne…
Dialogues.

- Quoi de nouveau encore Madame, que je vous fournirais ?
- Une attestation que votre père serait bien français…
- Mais mon père fut comme moi : un français de l'Algérie Française…
- Ah… oui… c'est vrai… C'est marqué là…Vous n'avez pas de chance… Alors votre Grand- père… Enfin le père de votre père si vous me suivez…
- Mais je vous suis Madame…Mon grand-père est aussi né en terre d'Algérie française … Français de droit du sol au nom de la France et de la République
- Ah !… Et votre arrière grand père… ?
- Idem… je m'excuse… et son Père encore paraît-il… Et plus loin… je ne sais…
- C'est pour vous… Ne vous excusez pas… sinon, alors faudrait voir du côté de la mère de votre père…
- Emmanuelle… ? … sauvée de chez Franco…il paraît.. Ou quelque chose comme ça…
- Pas française alors…si je comprends bien…
- Non. Enfin Oui… de l'Algérie française…
- Ah… Ah bon… c'est pas simple votre affaire….
- Mon affaire c'est la vôtre… Vous même m'avez inscrit sur votre liste électorale lors du recensement 2007 …Alors suis-je Français ?…
- Ah… Oui mais là c'est pas pareil…
- Comment ? …Faut bien être reconnu Français pour pouvoir voter…
- Oui… Oui mais " ya là " d'autres procédures…
- Dur… dur…vos procédures… Mais vous n'y êtes pour rien…
- Merci… Question d'immigration…
- Alors il faudrait voir du côté de votre mère à trouver " enfin " quelqu'un de " bien " français…Oui, c'est çà…(me dit-elle révélée…)
- Vous avez vu où est née ma Mère… ?
- Castelnuovo et quelque chose encore… Italie … Ah.. Ah oui… Alors elle n'est pas française elle " aussi "… Et son père….Oui, son père… ou sa mère… ou leurs parents à eux…

Je suis exténué.
Moi qui dansais si bien et ne danse plus que sur des mots pour subjuguer ma vie, je me retiens au sol pour ne pas subitement m'élever sur le bureau de mon Officier d'Etat Civil et plus piétiner que je ne danserais sur tout ce qui s'y trouve…
Je me sens …
Je me sens… D'abord ulcéré…
Fondamentalement méprisé…
Pas pour ce que je suis (je m'aime et cela parfois me sauverait… !)
Pour les miens d'abord……
Je suis un " quelque part "… un " sans papiers "…
Je ne cherche même pas pour ma part à tricher… Il doit y en avoir ma foi… Non je suis un français méconnu et sans papiers…

- Vous devriez aller au Tribunal d'Albi…

Diversion.. ?
Invitation à la promenade.. ?
Détour juridico-administrativo-cul-turel… ?
J'ai le droit de rêver…

- Pourquoi " le " Tribunal d'Albi… ?
- Parce qu'eux, ils savent -eux- les autres pièces en plus…
- Parce que cela ne suffit… Nantes c'est déjà nécessaire et dépassé… ?
- Ouais…Question d'immigration…
- Ah…
- Ah…Ouais..
- Ah … bon…
- Vous devriez y aller, " nous " gagnerons du temps…
- Non. Je vais suivre la procèdure-dur-dure… Je vais voir comment tout cela se passe…C'est trop intéressant… et puis j'ai dorénavant le temps…Je n'aurais même que cela…
- Nous perdons du temps… Moi vous savez…
- Je sais…. je sais… oh oui que je le sais…Vous n'y êtes pour rien…Personne n'est " quelque chose… ".. Même moi je suis ici en dehors de l'Ordre… Je suis presque comme vous : un RIEN…
- Ouais… On va faire… On va faire…Mais vous verrez , vous serez obligé d'aller au Tribunal, demander…
- Quémander…
- Demander, si vous me permettez de parler, comment " on " fait…
- Mais ici, je suis inscrit… Je ne pourrai pas voter alors.. ? Remarquez que c'est ce que je m'apprête à faire…
- Ben oui.. (rire)… Vous voyez bien que vous n'avez pas besoin de papiers…
- Alors, ici, de ce côté de moi, je suis bien français…
- Ben non… enfin oui et non… Pas totalement.. Enfin vous me comprenez..

J'ai entr'aperçue la moitié de la main de mon Père découlinate et délaissée sur le Mont Casino …Les hommes de Leclerc…
J'ai vu sortir les poumons de mon Grand-Père dans les glaces de sa campagne de Russie… Il en mourra…
J'ai vu les dents cramées aux fourneaux de Victor le Père de ma Mère du temps de la guerre et au sein de Gaz et Electricité de France… Elle me dit qu'il était si fier d'être là à travailler en France. ?.. Et " enfin " d'être Français…
J'ai vu ces défilés sur notre front de mer et tous ces cris de " Vive la France " … et mon petit drapeau flottant fier et heureux..
J'ai vu cette écharpe portée à mon cou : bleu, blanc, rouge…même si je tente de ne plus la voir…
J'ai revu le mot de cet ami m'écrivant être fier d'être ce que l'on tant de temps ici à me reconnaître : fier " encore " d'être Français…
J'ai vu aussi ma terre, ma source et mon refuge, cette Algérie Française un peu plus s'éloigner…
J'ai vu , si jeune déjà, pleurer aux sons de " notre " Marseillaise…
J'ai vu tous nos cimetières et nos morts qui se trament là-bas dans les sombres et confus sillons de nos pensées d'ici..
J'ai vu cette douleur nous saisir tous la gorge, cette colère à faire perdre ses propres couleurs…
J'ai vu toutes ces classes bretonnantes, languedociennes, alsaciennes, et tutti quanti…et ces revendications si multiples et si inconvenantes à demander à " être " autre chose que tout ce que notre République leur permet de pouvoir exprimer…
Moi, octroyiez mon droit de n'être que français et puis je vous promets qu'alors je me tairais…
J'ai vu ces défilés, ces corses et ces bobos et ces gays et ces demandeurs de papiers et ces " tous " défiler .. Je les ai vus " être "…quand moi je ne suis RIEN…
J'ai vu dans ce drapeau tous nos désespérés,
les chagrins de l'azur,
le ciel d'après la nuit..
les brouillards du matin…
le jour est plus poignant qui point entre les pleurs…
J'ai vu… J'ai vu…
Je sais … je mélange tout… Je sais…Je sais… C'est comme cela que le malheur arrive : par dépit… Par dépit…
Question d'identité…
J'ai vu ce paradis retrouvé reperdu…
Et j'aurais
peut-être
intérieurement
pleuré…

Mercredi 31 janvier 2007 à 10:28:06
Cordes-sur-Ciel.