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LE QUOTIDIEN D'ORAN du jeudi 27 avril 2006: L' " Etranger " de Camus n'est plus le pied-noir
Par Kamel Daoud

sur site le 1-7-2006

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Qu'est-ce qu'un pied-noir ? Officiellement, c'est un étranger qui a mis le pied ici en écrasant ceux qui y habitaient et qui remet aujourd'hui le pied au pays pour ne rien écraser à nouveau, sauf sa présence. Revenus au pays, les pieds-noirs sont reconnaissables à leur manière de se déplacer doucement comme les feuillages intelligents d'un automne cérébral, de se promener sans bruit comme des nuages piétons, de marcher avec respect comme sur des tombes et de s'arrêter en silence devant ce qui reste d'eux-mêmes, là où il ne reste que nous à leur place, pour les regarder comme l'on regarde les livres en vitrine. Officiellement donc, justice est faite : on va se soigner du colon chez eux et eux reviennent se soigner de leur mémoire chez nous. La question est : que se passera-t-il le jour où tous les pieds-noirs seront vraiment morts ? Réponse : rien puisque biologique-ment tous les anciens moudjahidin les auront rejoints. Officiellement, il ne restera personne de vivant à l'intérieur du problème franco-algérien sauf la Méditerranée. La solution du problème du traité d'amitié franco-algérien est peut-être là ou dans cette direction inattendue : il faut en signer un avec chaque pied-noir qui pose le pied au pays, au départ ou surtout au retour. Et un autre avec chaque ancien moudjahidin algérien qui va se soigner là-bas, à l'entrée de l'hôpital ou surtout à la sortie. Techniquement, il ne restera du problème franco-algérien, au fil du temps, que ceux qui veulent l'utiliser et le revendre. Ceux qui l'ont vécu, n'ayant plus le temps de le revivre mais seulement de s'en souvenir et ceux qui l'ont subi, n'ayant plus que le souci de ne pas se faire oublier avec. Aujourd'hui, les pieds-noirs sont des touristes qui jouent le jeu de l'étonnement face à l'exotisme consenti d'un pays pseudo-étranger : la terre, ils ne l'occupent pas mais elle les occupe encore un peu. Slogan de l'époque ? La géographie de l'Algérie est indépendante mais
pas son histoire puisqu'elle dépend de tous. Le premier regard d'un pied-noir sur le pays, devant donc être un grand moment qu'il faut saisir pour tout comprendre, sans rien dire. Non pas pour le pied-noir, poliment enfermé dans l'univers de la valise qu'il traîne depuis 62, mais pour le local national qui doit y tirer le bilan exact de son propre reflet dans la réserve de l'autre. Les pieds-noirs, lorsqu'ils revisitent le pays qui les visite parfois la nuit, ne disent rien de l'Algérie d'autrefois et pas un mot de l'Algérie qu'ils rencontrent aujourd'hui. Tout est pourtant dans cette politesse intime. Ils savent ce que nous savons : l'Algérie n'est ni le pays qu'ils ont voulu, ni le pays que nous avons attendu. L' " Etranger " de Camus est désormais un Algérien qui n'a pas de chagrin lors de l'enterrement de sa mère, tue un passant et va au café, faute de pouvoir aller à la plage.

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