| Prologue
Cette histoire familiale débute
par le voyage vers lAlgérie de ces migrants parisiens et
piémontais : lespoir dune vie meilleure et son cortège
dillusions les accompagnant tous. Devant ces pionniers parisiens
sétendent de grands espaces sans chemins et en friche. La
première étape concerne la plaine de la Mitidja : elle se
présente comme un combat acharné entre les pionniers et
dimpitoyables ennemis naturels, à côté desquels
les Hadjoutes font presque pâle figure. Si la triste plaine est
leur tombeau, les fièvres en semblent les principales responsables
et lenjeu de la lutte porte essentiellement sur la transformation
de ce lieu pestilentiel en « jardin des Hespérides ».
Les grandes innovations culturales constituent également des hauts
faits de leur histoire. Limplantation de leucalyptus, grâce
à la création dune espèce spécifiquement
algérienne, procure à ces colons un auxiliaire dans la lutte
contre les marécages. Le développement de la culture des
primeurs dans le Sahel est spectaculaire, ainsi que les succès
de la viticulture et lélaboration de grands crus algériens
: ils inspirent une énorme fierté. Quant aux Italiens, les
aléas de lunité de leur pays ont joué un rôle
dans leur arrivée. Cest la grande époque de la mise
en valeur de lAlgérie : entre 1860 et 1900, lAlgérie
est un gigantesque chantier avide de main-duvre : «
Sans la collaboration des Italiens, le gouvernement français naurait
pu exécuter le vaste programme de travaux publics », affirme
Gaston Loth dans son livre sur le peuplement italien en Algérie.
Les migrants ne sont là ni en voyageurs ni en spectateurs, mais
en acteurs : à leur manière, ils entendent participer à
la conquête du pays.
Les accords dÉvian, le 18 mars 1962, créent lirréversible
: jamais les aspirations des Français de métropole et des
Français dAlgérie nont été aussi
divergentes. Cest la guerre après la guerre ; les pieds-noirs
vivent un enfer de feu et de sang. Tout autour deux, les trottoirs
se jonchent de cadavres : les parents, les amis, les voisins, les passants
tombent de plus en plus nombreux. Le tumulte samplifie avec la fureur
dévastatrice : explosions lointaines ou proches font tressaillir
les entrailles. Le crépitement des armes devient affreusement anodin
ainsi que les cris de désespoir devant les corps mutilés
et les gorges béantes. Dans les campagnes, il faut y ajouter les
poteaux électriques sciés, les récoltes détruites,
le bétail massacré, les colons surpris et tués en
lisière de leur champ. Sinstallent même laccoutumance,
labattement, la routine. On ne voit plus les flaques pourpres sur
les trottoirs et dans lesquelles on marche par inadvertance. De cette
apocalypse, les pieds-noirs conservent à tout jamais limage
dune figure détestée, celle de De Gaulle, la «
grande Zohra », le bradeur de lAlgérie. Sa forfaiture
et son machiavélisme lont transformé en ennemi mortel
: cent trente ans dhistoire rayés dun trait de plume.
Une histoire dont nous avons tout lieu dêtre fiers, car cest
lhistoire dun pays, celui de nos ancêtres. Cest
lhistoire dun pays qui nexistait pas et que nous avons
construit.
Loin dêtre accueillis en France comme des frères dans
le malheur, nous le serons avec indifférence, voire hostilité.
Nous crûmes, nous les pieds-noirs, y retrouver une patrie, mais
nous navons plus de patrie, ni ici ni là-bas. Nous avons
eu une enfance particulière dans une province française
qui, en raison de la géographie et de lhistoire, était
en décalage par rapport à la métropole. Cétait
une chance de vivre dans un pays à la beauté lumineuse,
où se côtoyaient plusieurs peuples et plusieurs cultures.
Il reste toujours présent dans nos curs et il impose de remplir
notre devoir de mémoire pour le faire revivre. LAlgérie
dont les pieds-noirs se souviennent nexiste plus que dans les récits.
Elle néveille lintérêt que dun cercle
restreint dinitiés. Néanmoins, chez ceux-là,
la volonté de transmettre reste vivace. Perpétuer et faire
connaître ce qua été leur pays perdu leur paraît
essentiel, précisément parce quil a disparu et que,
avant de disparaître à leur tour, ils tiennent à lui
bâtir un mausolée. La blessure est si profonde que le récit
sert la même finalité : ne pas oublier.
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Étienne Tosi (1875-1962), sa mémoire en héritage
Le bâtisseur
Il naît le 18 janvier 1875 à
Divignano (Italie du Nord). Il est le second dune famille piémontaise
composée de sept enfants : trois garçons et quatre filles.
Son père, Giovanni, mort en 1896, fils de Stefano et de Lina (?),
et sa mère, née Fagnoni Domenica Madalena, sont de modeste
condition. Leur vie est dautant plus rude que la petite famille
à nourrir est nombreuse. Elle se compose de :
Gaudenzio (1871-1960), marié à Costa Rosa, Eugénia
: sa petite-fille est Paule Tosi, épouse Garcin.
Stefano (18/01/1875-07/12/1962) : Grand-père.
Maria (25/08/1876-../../1976), mariée à Tosi Nicolas.
Cest tante Marie pour nous tous.
Giovanni, marié à Maria (?) : père de Roger
et Yvonne.
Maria Madalena, mariée à Biondetti Dalmazio : morts
tous les deux en
1915.
Catarina (../../1888-12/05/1915), mariée à Fagnoni
Rocco (frère de ma
grand-mère).
Jeanne Giovannina (../../1889-25/03/1933), mariée à
Parachini Giuseppe.
Comme des millions dItaliens, Grand-père
doit émigrer pour chercher un monde meilleur loin de sa terre natale
et échapper à une pauvreté inexorable. Humbert Ier,
fils de Victor-Emmanuel II, est alors roi dItalie, de 1878 jusquen
1900 où il sera assassiné par un anarchiste. Il rétablit
danciens impôts, ce qui accroît les difficultés
quotidiennes et cause de graves mouvements sociaux : la répression
du syndicalisme ouvrier est rude et lémigration devient massive.
Elle se fait principalement vers la France, mais aussi vers lAlgérie
et lAmérique.
Cest vers la France que Grand-père se dirige : en mars 1887,
il est à Bandol, sur la côte méditerranéenne,
il na que douze ans. Quy fait-il ? Il loue certainement ses
bras. Comme il le montre très tôt, il est dun caractère
bien trempé et dun volontarisme à toute épreuve.
La colonisation de lAlgérie a besoin dune nombreuse
main-duvre : tout est à bâtir. Il se lance alors
dans cette nouvelle aventure : le 2 mai 1888 au soir, il débarque
à Alger du paquebot Ville
de Rome venant de Marseille. Très vite, il est embauché
par un entrepreneur de travaux publics, M. Tucci, basé à
Mouzaïaville (60 km dAlger) : il y reste neuf ans après
avoir été rapidement nommé contremaître.
De septembre 1895 à novembre 1898, il doit retourner en Italie
pour effectuer son service militaire. Il est versé dans le 1er
régiment de grenadiers (granateri) de Novare, 2e compagnie, comme
deuxième classe : il passe première classe en juin 1897.
Une année après la fin de son devoir civique, il regagne
à nouveau lAlgérie : le mardi 21 novembre 1899 au
soir, il débarque du paquebot Maréchal Bugeaud de la Compagnie
générale transatlantique venant de Marseille. Mais cette
fois, il est accompagné par une jeune fille de Divignano, dà
peine plus de seize ans : Madeleine Pierrine Fagnoni, née le 26
août 1883. Elle na pas connu son père, Pierre, qui
est décédé le 25 mars 1883, cinq mois avant sa naissance.
Sa mère, de son nom de jeune fille Colombo Marie, est née
vers 1853. Madeleine a un frère, Rocco, né le 15 novembre
1878, qui épouse une sur de Grand-père le 9 février
1907, Catarina. Cette dernière décède le 12 mai 1915
à Marengo. Elle laisse deux enfants qui sont alors élevés
par mes grands-parents : Pierre (oncle Pierrot) et Jeanne (tante Jeanne),
épouse Despaux Marcel.
Grand-père et sa jeune compagne sinstallent à Boufarik
(30 km dAlger), une petite bourgade dans la plaine de la Mitidja.
Une annonce parue dans La Dépêche algérienne du 15
septembre 1901 le confirme : « On demande à louer avec promesse
de vente ou non petite propriété avec construction et terrain
irrigable. Sadresser à Tosi Boufarik ». Puis, début
1904, ils repartent à Divignano pour se marier : la cérémonie
a lieu le 23 janvier 1904. À leur retour à Boufarik, ils
habitent route de Staoueli : leur premier enfant, Jean Pierre, mon père,
y naît le 26 janvier 1905. Grand-père participe comme contremaître
à la construction du premier groupe scolaire du village. Quelques
mois plus tard, son employeur enlève un nouveau marché concernant
également la construction dun groupe scolaire, mais à
Cherchell cette fois (80 km dAlger), et le lui confie. Il rejoint
alors, avec son épouse et son fils, leur nouvelle destination :
cest dans cette petite ville chargée dhistoire, lantique
Césarée, que naît leur deuxième enfant, une
fille, Marie-Claire, le 30 mai 1907.
Très actif, énergique et tenace, dun caractère
systématique il est vrai, mais dun courage et dune
intelligence qui ne manquent jamais, il a pour objectif de créer
sa propre entreprise. Cest chose faite à partir du second
semestre 1907 : il sinstalle à Marengo, bourgade à
75 km dAlger, entre Boufarik et Cherchell. Marengo est un village
dont le plan, signé par le colonel de Malglaive le 29 décembre
1848, est un petit chef-duvre de précision : un plan
en damier avec une place centrale où se côtoient léglise,
la mairie, la gendarmerie, le presbytère et lécole.
Le village est un rectangle : les deux rues principales et les rues secondaires
se coupent à angle droit. Un abreuvoir et un bassin circulaire
occupent la croisée des deux voies principales au centre du village.
Ils céderont leur place à un monument aux morts (guerre
de 1914-1918) qui sera inauguré le 17 mai 1931 par M. Muller, maire
de 1905 à 1947, et sera rapatrié en 1968 à Paris.
Il se trouve aujourdhui à la Réunion, commune des
Avirons.
Dès octobre 1907, lentreprise Étienne Tosi enlève
son premier marché public : travaux dagrandissement de lécole
de filles dAmeur-el-Aïn. Il sera suivi par celui de Zéralda
en mai 1908 : construction dune école de garçons.
Le 12 février 1909, Grand-père obtient sa naturalisation
ainsi que celles de son épouse et de ses deux enfants. Il est alors
admis à la Chambre syndicale et commerciale de lAlgérie.
Toujours en février, il est retenu pour la construction dun
bâtiment pour ladministration, la pharmacie, la lingerie et
les dépendances de lhôpital-hospice de Marengo. Le
4 mai 1910, il remporte à nouveau deux lots : il sagit pour
le premier de la construction à Kouba, banlieue dAlger, dune
école de garçons à trois classes et pour le second
de la construction dune école enfantine à Kouba-Vieux.
Fin mai, il est chargé de la construction dun groupe scolaire
à Hussein-Dey.
Il essuie un premier échec le 8 décembre 1910. Il sagit
de la construction dun mur de soutènement à La Colonne
(Hydra) et dun égout collectif : sa soumission nest
pas retenue. Sur un de ces chantiers sest produit un accident :
en effet, par une ordonnance du 23 décembre 1910, le tribunal le
condamne à 50 francs damende pour homicide et blessures par
imprudence. Cest à cette époque quil achète
lusine Azaïs et Cie à Marengo, spécialisée
dans la construction de cuves. Son objectif est sûrement déjà
lédification de caves coopératives : il se lancera
deux années plus tard. Pour le moment, il poursuit ses activités
habituelles : il décroche la construction dune nouvelle école
à Kouba. Cependant, en mars 1912, cest un nouvel échec
: sa soumission à un marché public lancé par le maire
de Desaix, adjudication pour un réseau dégout et une
canalisation deau, nest pas retenue.
Pour mener à bien son projet de construction de caves coopératives,
il doit encore développer son entreprise. Loccasion se présente
en 1912 lorsque
M. Ludovic Gay lui propose une parcelle bâtie de 4 000 m² pour
le prix de 40 000 francs, payable en quatre versements de 1912 à
1915, comprenant une maison de 150 m², de nombreuses dépendances
dont il fera ses bureaux, un magasin pour le stockage des matériaux,
un immense hangar où seront parqués camions et automobiles,
deux cours et un jardin dagrément. Cette parcelle se situe
sur la voie principale nord-sud, à cinq cents mètres du
centre du village.
Je me souviens avoir joué des heures durant avec les autres petits-enfants
dans la Citroën Rosalie, la Renault Celtaquatre et la Salmson, ou
dans les camions Berliet, Delahaye et Panhard & Levassor, témoins
abandonnés dune époque révolue. Deux autres
souvenirs ressurgissent : la réquisition du hangar et dune
cour par les FFL (Forces françaises libres) ou les FFI (Forces
françaises de lintérieur) entre 1940 et 1945, et celle
pour un dépôt dentretien de matériel roulant
militaire pendant la guerre dAlgérie.
Quelques mois après cette acquisition, Grand-père construit
sur 800 m² de la parcelle huit logements de deux et trois pièces
destinés à la location, avec cour au milieu, buanderie,
hangar et débarras. Sa sur Marie occupera gratuitement
lun de ces appartements jusquà son départ forcé
à lindépendance de lAlgérie en 1962.
Le vendeur de cet ensemble, M. Gay, est le fondateur de Chenoua-Plage
(lieu-dit Boumachouk, au pied du mont Chenoua). Il y possède un
terrain de 600 m² dominant la plage sur lequel est construite une
maison dhabitation, le tout situé à langle de
la rue principale qui monte vers la corniche et du chemin qui mène
au tennis et à la crique des galets. Grand-père le lui achète
début 1913 et, dès juin-juillet, se lance dans sa restauration
: il en fait un genre de villa, élevée dun simple
rez-de-chaussée et divisée en six pièces plus cuisine,
salle deau avec WC et véranda. Jai retrouvé
sur Internet un message de 2008 dune certaine Fabienne qui décrit
lenvironnement : « Ma grand-mère Andréa, mariée
à Louis Chantreaux, avait acheté une des premières
maisons de Chenoua-Plage qui se situait derrière lhôtel
Alcaraz et face à lépicerie Grisafi. Jai aussi
des photos des années 1930-1940 de la belle jeunesse du Chenoua
où jai identifié quelques noms : les Keller, Lili
Galibert, Yolande Tosi (nos voisins mitoyens). »
Pour un entrepreneur de travaux publics, lendroit est riche en matières
premières : carrières de pierres et de marbre rose, fours
à chaux, et sable, bien sûr, dont une tribu de nomades du
sud, les Guebli, fait le commerce à lembouchure de loued
Nador, entre Chenoua-Plage et Matarese, où se dressent une dizaine
de chalets en bois sur pilotis. Détail amusant, Grand-père
participe en août 1923 à linstallation de la première
cabine téléphonique.
Tout en poursuivant ses divers chantiers, Grand-père se spécialise
dans la construction de caves coopératives : il décroche
en 1913 ladjudication de la cave de Montenotte, village à
10 km de Ténès. Des articles élogieux paraissent
dans la presse algérienne relatant son inauguration. LÉcho
dAlger, par exemple, écrit dans son édition du 13
mai 1913 :
Montenotte : le voyage du gouverneur. Vendredi, vers onze heures du matin,
nous recevions la visite de M. le Gouverneur Général venant
dans notre centre pour y poser la première pierre de notre cave
coopérative. La cérémonie fut charmante et un parchemin
signé des principaux membres de la cave fut contresigné
par MM. le Gouverneur Général, le directeur de lAgriculture
et le sous-préfet dOrléansville, après quoi
il fut placé dans une cavité de cette première pierre
et scellé au mortier par les soins de M. Tosi. Cette cérémonie
terminée, le maire M. Lemoine donnait, plan en main, de nombreuses
explications à M. Lutaud et à M. le directeur de lAgriculture
sur les avantages de vinification que comporte cet édifice coopératif.
Ces messieurs suivaient très attentivement toutes les explications
de M. Lemoine et le félicitèrent ensuite chaudement de son
heureuse initiative. Une coupe de champagne fut ensuite offerte par M.
le maire de Montenotte sous un hangar de lentrepreneur, transformé
pour la circonstance en un joli coin fleuri. [
] M. Lutaud ajoutait
: Votre cave sera la perfection du genre, car vous avez su, M. le maire
ainsi que M. Tosi, entrepreneur, profiter de tous les perfectionnements
de la vinification moderne, en éliminant de votre construction
tout ce qui nétait pas absolument pratique. Avant ma venue
ici,
lorsque javais à recommander un modèle de cave, jadressais
les intéressés à quelques établissements de
la Mitidja, mais à lavenir, cest Montenotte que lon
devra copier.
En août de la même année, il achète la fabrique
de tuyaux en ciment et de moellons en mâchefer appartenant à
M. Spozio, face à la gare des CFA, et en octobre, associé
à M. Domart, il prend la direction de la briqueterie de M. Glu
pour son usage personnel mais aussi pour la vente.
Son fort caractère se manifeste aussi dans la vie de tous les jours.
En 1914 se déroulent les élections législatives en
Algérie : il prend parti pour le général Bailloud,
défenseur de la « cause franco-musulmane », qui sera
battu par le député sortant Broussais, partisan des intérêts
des colons. Un affrontement sensuit avec un supporter de ce dernier
; La Dépêche algérienne du 4 mai relate sa violence
:
Marengo, lâche agression. Les sectaires du parti radical-socialiste
unifié, les amis de M. Broussais peuvent être fiers des résultats
de leur politique néfaste. Ils ont troublé la vie paisible
des honnêtes citoyens, ils ont semé la haine et la discorde,
et le sang a coulé. Malheureusement les chefs de la commune se
sont disqualifiés en se mettant à la tête des factieux
et ils ont perdu lautorité nécessaire pour faire entendre
utilement leur voix. Voici le fait : un citoyen jouissant de la considération
et de lestime publiques, M. Tosi, entrepreneur à Marengo,
très connu dans la région, a été attaqué
chez lui, par un adversaire politique, chaud partisan de M. Broussais,
qui a voulu punir M. Tosi davoir voté pour le général
Bailloud. Sous un futile prétexte le sieur C..., flanqué
de deux ouvriers, est allé chez notre ami et, sans provocation,
la frappé. Sévèrement blessé à
la tête, Tosi est tombé et, sans lintervention des
personnes présentes, C... parvenait à arracher une tavelle
à un chariot et achevait le malheureux. Nous souhaitons un prompt
rétablissement à M. Tosi, qui a été obligé
de saliter et qui sera souffrant une huitaine de jours, selon le
docteur qui la examiné.
En réponse à cet article, LÉcho dAlger
donne sa version le 7 mai :
Marengo, mise au point. [
] Tout dabord le parti radical-socialiste
na rien à voir dans ce litige de charrue et de balcon. Ensuite
les chefs de la commune sont trop respectueux de leurs devoirs pour avoir
à leur solde des argousins de lespèce payés
par les comités Bailloud, tous gens sans aveu et vivant dexpédients.
Maintenant précisons : « M. C..., entrepreneur et propriétaire
à Marengo, était allé chez M. Tosi pour réclamer
un balcon lui appartenant et que celui-ci détenait par devers lui.
Déjà le matin, il avait envoyé quelquun le
prendre, mais M. Tosi étant absent, sa dame avait prié quon
repassât. M. C... donc, alla laprès-midi réclamer
son bien. Dès quil arriva dans la cour de M. Tosi, celui-ci
connaissant les sentiments de M. C
, commença par lui parler
politique et lui tint ce propos : Cest Bailloud qui passera,
Broussais il est cuit (sic). M. C... lui répliqua quil
ne venait pas pour affaire politique, mais bien pour affaire personnelle.
Si bien que de fil en aiguille, après avoir été longuement
provoqué et bousculé voire même mordu, M. C... se
vit dans lobligation dappliquer une maîtresse gifle
à M. Tosi qui tomba à la renverse. Il se mit à crier
: Au secours !
à lassassin ! et demanda à sa femme de lui porter
son fusil. M. C... navait pas besoin dêtre flanqué
de deux ouvriers comme le dit la Dépêche, car M. C
na besoin ni de tavelle, ni de personne pour laider à
corriger ceux qui le provoquent. La population ouvrière et républicaine
a été enchantée de la leçon donnée
à Tosi et a applaudi au geste de M. C... car ce nest pas
à Tosi, naturalisé dhier, à dicter la leçon
de voter aux Algériens éprouvés, aux républicains
sincères qui font la propagande eux-mêmes et qui ont tous
servi la France, leur Mère-Patrie. »
Quelques semaines plus tard, à laudience du 22 juin 1914,
le tribunal correctionnel condamne, pour coups et blessures volontaires
et réciproques, les sieurs Couly Denis, forgeron, et Tosi Étienne,
entrepreneur de travaux à Marengo, à 16 francs damende
chacun avec sursis, le deuxième par défaut. Certainement
le belliqueux M. C... ?
Appelé en mars 1915 sous les drapeaux, français cette fois,
et affecté au 1er régiment de zouaves à Alger, Grand-père
cesse ses activités professionnelles. Puis, en février 1916,
il est réformé, car il a dépassé la limite
dâge fixée à trente ans et passe dans le service
auxiliaire en septembre 1916. Par une petite annonce quil publie
le 7 juin 1917, « pour retraité ou autre, donne gratis logement
confort contre jardinage petite propriété région
très saine, Tosi Boufarik », nous apprenons quil possède
toujours sa résidence de Boufarik.
En 1919, il achète une parcelle de culture de 1500 m², dite
« La Pépinière », route de Cherchell. Sur 650
m² détachés de cette dernière, il construit
une grande maison à étage, comprenant en rez-de-chaussée
quatre logements de trois pièces, et à létage
un de six pièces, un de quatre pièces et un de trois pièces,
tous à usage locatif, avec cour, écurie et dépendances.
Il acquiert également un terrain mitoyen de 4 000 m² quil
revendra en février 1929. Conséquemment à sa cessation
dactivité et surtout à sa frénésie dachats,
il doit faire en mars 1919 deux prêts dargent : lun
de 40 000 francs auprès dun sieur Gast et lautre de
10 000 francs à une dame Piro, tous deux propriétaires à
Cherchell. Aussitôt il se porte acquéreur sur une adjudication,
suite à la faillite dun M. Azaïs, ex-commerçant
demeurant à Marengo, et lemporte au prix de 74 000 francs.
Il sagit dune maison sise à Saint-Eugène (banlieue
dAlger), au lieu-dit « les deux moulins », ayant une
façade rue Malakoff, avec 581 m² en rez-de-chaussée
et un étage côté mer. Elle comprend quatorze pièces,
des dépendances, un jardin et un garage. Elle sera revendue le
24 mars 1935 par sa banque, la Compagnie algérienne, tous ses biens
ayant été hypothéqués pour la troisième
fois. Il poursuit ses investissements en achetant en 1920 un lot de jardins
de 1700 m² avec logement et puits, quil revend en 1923. À
nouveau, il a besoin de fonds : en janvier 1921, il fait appel une seconde
fois à M. Gast qui lui prête la somme de 130 000 francs.
Grand-père et son épouse (Mamie pour les petits-enfants)
ont leur troisième enfant le 7 avril 1920, une fille prénommée
Yolande, Arlette. Deux mois plus tard, leur fille Marie-Claire et leur
nièce Jeanne sont reçues au certificat détudes
élémentaires.
Cest en 1922 quil reprend ses activités professionnelles
et lannonce dans la presse le 25 octobre : « Marengo, M. Tosi
Étienne entrepreneur informe sa clientèle que sur les sollicitations
dun grand nombre de ses clients, il a repris la construction des
caves, ayant à cet effet un matériel moderne ». Dès
le mois de janvier 1923, il décroche les adjudications des caves
coopératives de Bourkika et de Montebello. En se rendant sur les
chantiers, il a un accrochage avec son véhicule ; la sentence du
tribunal tombe le 12 décembre : « M. Tosi Étienne,
entrepreneur de maçonnerie à Marengo, est inculpé
dhomicide involontaire par imprudence. Le 18 septembre 1923, à
cent mètres avant darriver au pont Bou-Ardoun, linculpé
conduisant son véhicule rencontre un troupeau de bufs. Lun
des bergers, Hadidi Djelloul, voulut traverser la chaussée. Il
fut heurté par le garde-boue et mourut de ses blessures. Le tribunal,
tenant compte de limprudence de la victime, acquitte M. Tosi Étienne.
» Et le 20 octobre, la presse fait état dune condamnation
pour détention illégale darme à 16 francs damende
avec confiscation de larme. En septembre 1923, il enlève
une troisième adjudication : la cave coopérative dEl-Affroun.
Puis il enchaîne avec celle de Meurad en janvier 1924 et, en février
1925, avec lagrandissement de la cave de Montebello. La presse algérienne
loue ses compétences et sa renommée. LÉcho
dAlger écrit dans son édition du 21 février
1923 :
Marengo, caves coopératives. Nous apprenons avec plaisir que la
construction des importantes caves coopératives de Montebello et
de Bourkika vient dêtre confiée à notre sympathique
concitoyen et ami M. Tosi Étienne, entrepreneur à Marengo.
Depuis sa mobilisation, M. Tosi avait cessé ses entreprises mais
les organisations vinicoles ayant fait appel à sa compétence,
il na pas hésité, dans le but dêtre utile
à notre territoire, à reprendre ses travaux où il
excelle. Nous len félicitons vivement. Nos ouvriers du bâtiment
qui souffrent tant du chômage actuel seront les premiers à
se réjouir de cette louable décision.
Et dans un article de La Dépêche algérienne du 22
janvier 1924, on peut
lire :
M. Tosi, spécialiste en la matière, a construit les caves
de Montebello,
Bourkika et El-Affroun, travaux importants qui lui ont valu des éloges
mérités. Il vient dêtre déclaré
adjudicataire des travaux de la cave coopérative de Meurad.
Persévérant dans son extension, il prend en mai 1924 la
direction de la briqueterie de M. Giudicelli et sassocie avec M.
Paul Domard de Pointe-Pescade (banlieue dAlger) : elle devient la
« briqueterie de la Mitidja ». Un an plus tard, les deux associés
se séparent de leur directeur, M. Henri Nicolas, pour malversation.
Deux mois après le départ du directeur, Grand-père
entre en conflit avec son associé qui quitte lentreprise
avec fracas : son fils Jean (mon père) en prend la direction. Ils
font paraître, le 16 décembre 1925, dans la presse algérienne,
lannonce suivante : « M. Tosi à Marengo informe les
entrepreneurs et propriétaires de la région que les livraisons
de la briqueterie de la Mitidja, située à Marengo, reprendront
dès les premiers jours de janvier. Tosi Marengo tél 0-22
». Ce communiqué nous apprend également que Grand-père
vient de faire installer
sa première ligne téléphonique, le 0-22 à
Marengo. Sa fille Marie-Claire et sa nièce Jeanne, après
avoir été admises au brevet détudes supérieures
avec mention en juillet 1924, intègrent à leur tour lentreprise.
Cette dernière se marie le 21 janvier 1928 et la publication de
mariage parue dans La Dépêche algérienne nous montre
limportance quil attache à son image dans la société
:
Marengo Mariage. Le samedi 21 janvier a été célébré
le mariage de Marcel Despaux avec mademoiselle Jeanne Fagnoni, nièce
de M. et Mme Tosi, propriétaires à Marengo, qui ont eu la
bonté de soccuper de son éducation et de linstruction
de leur jeune parente. Église Saint-Fabius, par M. Boyer, curé
de la paroisse.
En février 1926, Grand-père vend un lot urbain, sis près
de léglise, de 1 100 m² avec constructions, et en mars
un terrain de 1 000 m², également avec constructions, faisant
partie de « La Pépinière », à Mme Miguel
Louise. Il met fin à sa carrière dentrepreneur de
travaux publics lorsquil vend, le 28 janvier 1929, à M. Prieur
Emile et M. Gillo Pierre, son usine pour la fabrication de briques et
tuiles. Elle comprend, sur trois hectares, une maison dhabitation
de deux logements, trois hangars, un grand bâtiment avec le four
continu à quatorze compartiments et une grande cheminée.
Ils lui achètent aussi deux parcelles destinées à
la culture, sises à Marengo, de 1 500 m² et 750 m². Dès
lors, il va se consacrer totalement à lextension du domaine
Haouch-Maânia, projet qui a démarré le 1er octobre
1912 par la location de 3 hectares de terre vierge au lieu-dit Maânia
et qui sétale à ce moment sur 80 hectares.
Le domaine Haouch-Maânia
En 1873, une loi substitue à la
propriété collective des tribus la propriété
individuelle de lautochtone, rendant chaque petit fellah maître
incontesté de son lopin de terre. Peu habitué aux initiatives,
aux directives, il ne peut résister aux offres dachat des
Européens : cest la colonisation libre.
Très rapidement, Grand-père a compris que cest la
terre et la culture de la vigne qui sont sources de profits et de réussite
sociale. Dès octobre 1912, il loue à un indigène,
pour une durée de quatorze ans, 3 hectares avec possibilité
dacquisition en fin de bail, au lieu-dit Maânia, commune de
Marengo. Cest sur cette parcelle quil construira les bâtiments
dexploitation et de logement. Puis en octobre 1913, il loue à
nouveau, pour dix-huit ans, 7 autres hectares, lieu-dit Tamelat, sur la
commune de Meurad. Son premier achat date de juillet 1914 : il est de
6 hectares, lieu-dit Bou-Yersen (Meurad).
Dachat en achat, il crée lembryon du futur domaine
qui sétale sur trois communes : Marengo lieu-dit Maânia,
Meurad lieu-dit Tamelat et Zurich lieu-dit Bou-Rouis. Ces terres sont
occupées dans leur partie nord par des marécages quil
faut assainir, et le reste par des broussailles, quelques oliviers et
des figuiers de barbarie, servant de pacages aux chèvres et aux
moutons. Seules quelques céréales, blé dur principalement,
sont cultivées autour des habitations, les gourbis : les procédés
de culture sont rudimentaires, laraire de bois gratte le sol, souvent
conduite par la femme et tirée par un âne. Les îlots
de palmiers nains sont épargnés, car ils servent à
la fabrication des nattes et des couffins. Pas de fumure ni dassolement,
le fellah cultive toujours la même parcelle. Peu de routes, des
pistes et des sentiers sans pont, des fondrières à la saison
des pluies : les transports se font surtout à dos dânes,
de mulets ou de chevaux. Plusieurs oueds (Bouyersen, Maânia, Nador...)
traversant ces terres obligent Grand-père à construire des
ponts, six en tout.
Dès ses premiers achats, il fait appel aux entreprises de défrichement
et de défonçage équipées de « charrues
à vapeur » : une charrue à bascule, avec un énorme
soc de chaque côté, treuillée par deux locomobiles
à vapeur se déplaçant perpendiculairement au sillon.
Puis, il se lance dans la plantation dun vignoble grâce à
des boutures de vigne affluant de toutes les régions viticoles
de France. Malheureusement, ces dernières sont atteintes par le
phylloxéra : après la France, lAlgérie subit
à son tour lattaque phylloxérique. Jai retrouvé
dans la presse algérienne datée du 7 septembre 1917 cette
décision exécutoire : « Arrêté du 3 janvier
1901 du Gouvernement Général : sont déclarées
infestées par le phylloxéra les vignes appartenant à
M. Tosi Étienne lieu-dit Tosi Zurich et à
M. Duvert Marcel lieu-dit Chemora Zurich. » Les hasards de la vie
réuniront, vingt-six ans plus tard, sa fille Yolande et le fils
de M. Marcel Duvert, Jean. Grand-père doit alors arracher les vignes
atteintes, puis les brûler et les remplacer par des vignes américaines,
importées depuis 1914.
À cette époque, il a déjà créé
une propriété de 57 hectares, dont 12 en vignes françaises,
16 en vignes américaines dun an et 25 défoncés
et prêts à être plantés en vignes, le reste
étant dévolu aux céréales. Il a construit
sur cette dernière parcelle deux logements, lun pour le gérant
et lautre pour le garçon de ferme, trois magasins pour loutillage
et le matériel, un grand hangar, une écurie de 300 m²
et, adossée à celle-ci, une cave avec amphores en maçonnerie
de 3 500 hectolitres, et enfin, un puits avec moulin à vent. Mais
il nest pas encore équipé pour vinifier : jai
retrouvé, datée de novembre 1922, une facture de vinification
dun M. Gilly pour un montant de 784,35 francs. Grand-père
sadonne aussi à la culture et au commerce des céréales
: cette annonce, parue le 31 octobre 1923 dans LÉcho dAlger,
« ferme Tosi Marengo, 1 000 quintaux paille à vendre »,
le confirme. En 1925, les vendanges ont lieu du 19 au 31 octobre et la
vente du vin lui rapporte 50 000 francs : il fait aussitôt un achat
de plants de vigne sélevant à 60 000 francs. Pour
mener à bien tous les travaux, une vingtaine déquidés,
dont il fait également lélevage, occupent la vaste
écurie. En plus de leur travail, ils apportent la fumure nécessaire
aux sols, complétée par lemploi massif dengrais,
participant à laugmentation des rendements.
Pour répondre à laccroissement de sa production viticole,
il procède à lagrandissement de sa cave, dans le prolongement
de lancienne et de lécurie,
afin de permettre un stockage plus important, mais surtout la création
dune unité de vinification où il excelle. En 1926,
il léquipe dun fouloir-égrappoir continu de
marque Blachère, de deux pressoirs hydrauliques Mabille et dun
réfrigérant tubulaire Baudelot, et construit une cuverie
dédiée à la fermentation des moûts. Il sait
par lexpérience acquise dans la construction de caves coopératives
que le problème de vinification est résolu par le refroidissement
du moût en ébullition en fractionnant sa masse en dehors
de la cuve. Cette même année, les vendanges sétalent
du 6 au 19 septembre et donnent 3 200 hectolitres de vin. Toujours à
la pointe du progrès, en 1928, il mécanise ses techniques
culturales en achetant à la Maison Billiard (Alger) deux tracteurs
à chenilles et à essence de marque Oliver Cletrac.
La superficie de sa propriété est alors de 82 hectares,
dont 80 en vignes américaines, 60 en plein rapport et 20 à
la première feuille ; la capacité de sa cave affiche les
7 000 hectolitres. En plus de son éolienne, il a creusé
un puits surmonté dun réservoir. Toutefois, il ne
peut plus faire face financièrement à cette progression
beaucoup trop rapide. Mais au lieu de la freiner, il se met à la
recherche de capitaux. Le 28 mai 1930, il contracte un prêt conséquent
auprès dun particulier, M. Domeck Pierre-Marie, propriétaire
demeurant 49 rue dIsly à Alger : 700 000 francs en espèces,
prêt courant jusquen 1936, avec un intérêt, plutôt
lourd, de 10 %. En garantie, Grand-père hypothèque tous
ses biens au profit de son prêteur. Cest le début de
ses importants déboires financiers qui ne prendront fin quen
1951. Cest un spéculateur : il joue avec le crédit
facilement accordé et sa réussite repose en partie sur lemprunt,
mais aussi sur sa confiance sans limites.
Sa marche en avant se poursuit toujours au même rythme : en 1935,
il est à la tête dune propriété de 151
hectares, dont 101 en vignes américaines et 50 en céréales
et broussailles, ainsi que dune cave de 9 000 hectolitres de logement.
Son fils, Jean, qui soccupe du domaine depuis la vente de la briqueterie,
épouse mademoiselle Renout Renée : ils vont habiter le logement
du gérant, quatre pièces sans sanitaires. Ces derniers seront
construits une dizaine dannées plus tard à la place
dune remise attenante, ainsi quune grande salle sur le devant,
la véranda, ouverte sur la cour par quatre baies vitrées.
Toujours en 1935, sa banque, le Crédit régional agricole
de Marengo, lattaque devant le tribunal civil de Blida : il est
condamné à lui verser la somme de 136 000 francs, plus 14
000 francs pour frais. Comme il ne peut pas faire face, elle prend une
hypothèque sur tous ses biens. Mais Grand-père contre-attaque
aussitôt pour vice de forme : en effet, les inscriptions au bureau
des hypothèques ont été prises par erreur au profit
de la « Caisse régionale de crédit agricole mutuel
de Marengo » au lieu du « Crédit régional agricole
de Marengo ». Le 20 juin 1939, il obtient gain de cause et la main
levée par la banque à son profit. Auparavant, fin août
1936, M. Domeck demande et obtient la saisie de tous ses biens. Grand-père
sadresse alors au Comptoir descompte de Marengo qui lui propose
une ouverture de crédit de 800 000 francs en numéraire pour
suspendre la saisie. En garantie, ce dernier prend une hypothèque
sur tous les biens de Grand-père,
sachant quils sont déjà grevés de diverses
inscriptions concernant la dette de
M. Domeck qui sélève à ce jour à 1 100
000 francs, celle de Mme Pirot de 10 000 francs et ladjudication
de Saint-Eugène de 74 000 francs.
Malgré ce lourd passif, il persiste dans ses investissements et
ses travaux daménagement : il se lance, entre autres, dans
la construction dun nouveau pont. Celui-ci permet de relier la route
Marengo-Zurich au chemin desservant les propriétés Tosi,
Isaac, Wendling
Il en demande le remboursement à la commune
(Zurich), qui le lui refuse. Un article paru dans LÉcho dAlger
du 28 mai 1936 le confirme : « La demande en paiement des travaux
de construction dun pont sur le chemin desservant la propriété
Tosi Étienne au Bou-Rouis est rejetée, le chemin dont il
sagit nétant pas classé. »
Le 19 septembre 1936, sa fille Marie-Claire épouse le docteur Chiapponi.
Sa volonté de tout maîtriser pousse Grand-père sans
cesse à laction. Il ouvre sur la propriété
divers ateliers : une forge avec maréchalerie, un atelier de mécanique
avec pompes à essence et fuel, un pont-bascule
Il emploie
également un maçon à plein temps, chargé de
multiples et diverses constructions. Mais en 1939, sa banque, le Comptoir
descompte, ne le suit plus, aussi se met-il à la recherche
dune autre banque : la Compagnie algérienne accepte alors
de lui ouvrir un crédit de 1 500 000 francs pour rembourser M.
Domeck et un second de 500 000 francs pour le Comptoir descompte,
en prenant à son tour pour sûreté une hypothèque
sur ses biens. Elle nomme aussitôt un séquestre chargé
de la vente de la villa de Saint-Eugène.
Un moment de joie vient lui faire oublier passagèrement ses lourds
tracas : le 8 juillet 1943, il célèbre le mariage de sa
fille Yolande avec M. Jean Duvert. Il accorde en effet une grande importance
au cocon familial : tous les dimanches et jours de fête, il réunit
les siens, grands et petits, autour de repas interminables, dimmenses
sapins de Noël ou de chasse aux ufs de Pâques dans le
jardin. Un autre souvenir me rappelle son besoin dentraide sociale
: entre 1943 et 1945, la France ouvre des camps de travail en Algérie
pour les prisonniers de guerre italiens et en place aussi chez les colons.
Le gouvernement dAlger adopte une attitude punitive à leur
encontre : ils sont considérés comme des ennemis et non
comme des prisonniers. Grand-père en embauche une dizaine et je
perçois jai alors six ou sept ans que les liens
qui se développent entre eux sont forts : ils parlent la même
langue et ont les mêmes origines, cest véritablement
un environnement familial quil leur offre.
Malgré lintervention de la Compagnie algérienne, sa
situation financière est de plus en plus critique : un acte de
maître Bonnet, notaire à Marengo et diligenté par
cette dernière, évalue entre le 18 mars et le 18 avril 1939
à la somme de 122 755 francs les seuls intérêts des
crédits hypothécaires plus les frais de commission. Pour
éviter la mise sous séquestre, son fils, qui vient dhériter
de la somme de 2 350 000 francs, provenant de la vente en 1944 de la propriété
familiale de son épouse, sise à quelques kilomètres
de Desaix en direction de Cherchell, à droite des ruines dune
porte romaine, lui en remet la moitié par
chèque du 18 décembre 1944. Faisant fi une fois de plus
de ses déboires financiers, Grand-père fait lacquisition
le 4 juillet 1945 dune propriété attenante, appartenant
à une dame Duvergé, portant le no 8 du centre de colonisation
du Bou-Rouis, de 60 hectares dont 11 de vignes et 49 en culture et broussailles.
La vente sélève à 700 000 francs, que la propriétaire
exige en un seul versement comptant. Cest linvestissement
de trop : la Compagnie algérienne refuse de le suivre et demande
alors au tribunal de Blida de nommer un séquestre. Cest maître
Rault, de Blida, qui va tenir les cordons de la bourse de janvier 1945
à juin 1951, période terrible et dégradante pendant
laquelle Grand-père perd la maîtrise de ses finances. Il
est même obligé, sous les injonctions pressantes du séquestre,
de faire appel à nouveau à son fils : apport après
apport, le solde de la vente de la propriété de son épouse
y passe. Lorsque Grand-père récupère enfin la jouissance
de ses biens, le domaine sétend sur 220 hectares, dont 107
en vignes et 113 en céréales et forêts, et il récolte
selon les années entre 8 000 et 11 000 hectolitres de vin.
Quelques années plus tard, un drame intime le frappe : son épouse
(Mamie pour les petits-enfants) fait une chute avec fracture. Diabétique,
elle ne peut sen remettre et est obligée de garder la chambre
: elle passe du lit au fauteuil avec une aide. Pour elle, il fait installer
le chauffage central dans la maison, le premier à Marengo et sans
doute le seul. Après de longs mois de souffrance, elle décède
le 23 décembre 1955 : cest la fin de cinquante ans de partage
de moments de bonheur, souvent entrecoupés de périodes très
difficiles, mais aussi dun parcours exceptionnel à ses côtés.
Le choc est rude et il le vit difficilement : il se fait conduire tous
les jours par son chauffeur sur le caveau familial pour sy recueillir
longuement, assis sur la dalle de ciment, seul, ayant donné la
consigne de ne pas le suivre. Il ferme alors sa maison pour rejoindre
son fils et sa belle-fille sur le domaine.
Quatre mois avant la mort de sa mère, Jean achète une propriété
dénommée
« Le Castellum », sise au lieu-dit Sidi-Moussa (Bou-Rouis)
: 114 hectares, dont 32 en vignes et le reste en culture et forêt.
Il y installe son fils aîné Alain qui, quelques mois plus
tard, est appelé pour effectuer son service militaire. Libéré
en janvier 1959, ce dernier reprend lexploitation à son retour
: ce sera une très courte reprise. Il est égorgé
sur sa moissonneuse-batteuse le 11 juillet par un commando de fellagas
de lALN (Armée de libération nationale) ; il venait
de fêter ses vingt-trois ans le 1er juin.
Dès son arrivée sur le domaine, Grand-père retrouve
son âme de bâtisseur en sattaquant à limmobilier
: il agrandit la maison de maître, double la surface des hangars
et construit une cuverie souterraine de 3 000 hectolitres, ainsi que des
logements pour la main-duvre. Je revois ces Berbères
de Tacheta (canton de Duperré), descendus de leurs montagnes pour
les vendanges : la dernière grappe coupée, ils en repartent
à lissue de la fête, après lapothéose
du couscous-méchoui, en nous donnant rendez-vous pour lannée
suivante. Son goût pour le progrès est toujours présent
: entre 1950 et 1960, il fait lacquisition de nouveaux tracteurs
(Hanomag, Fiat
), dun pressoir continu Blachère, dune
moissonneuse-batteuse Mc Cormick, dune botteleuse-presse Case.
Malheureusement, à partir de 1958, la situation sécuritaire
de la région se dégrade rapidement et la peur sinstalle
: le danger est partout. Dans la campagne où ils se sentent isolés,
les colons refusant dabandonner leurs biens tentent de se protéger
: ils font de leurs maisons des blockhaus, avec armes, sirène,
poste émetteur, fusées éclairantes, blindage de toutes
les issues et même tours de guet. Les exactions se multiplient,
de plus en plus violentes, et se terminent souvent par des viols, des
enlèvements ou des tueries dune cruauté insoutenable.
Le scénario est toujours le même : destruction par explosif
du transformateur et sciage des poteaux, plus de lumière ni de
téléphone, puis une fusillade nourrie, les gémissements
du bétail abattu ou égorgé, et les flammes qui sélèvent
dans la nuit. Le flegme de Grand-père me sidère : il se
lève, jette un il à travers les meurtrières
et regagne sa chambre, nous laissant tirailler à laveuglette
dans le noir de la nuit. Cest un homme enraciné, motivé
par une volonté dentreprendre : cest lui qui a construit
des routes, des ponts, des écoles, des hôpitaux, lui qui
a défriché un sol ingrat, assaini des marais, planté
de la vigne, semé du blé là où il ny
avait que des terres incultes. Comment peut-il envisager un nouveau déracinement
après celui quil avait accepté en venant en Algérie
? Les mensonges, les revirements et les reniements du fossoyeur de cette
uvre exaltante, aboutissant à lexode de la population
pied-noire et des autochtones favorables à la France, nébranlent
aucunement son attachement à sa terre. Le 13 octobre 1958, il achète
encore 26 hectares, propriété Taillan, sis sur le douar
Chenoua, dont 10 en vignes et 16 de terre nue.
Le 1er juillet 1962 a lieu en Algérie le référendum
dautodétermination : cest la mort de lAlgérie
française et la naissance de lAlgérie algérienne.
Cette période de transition, durant laquelle sinstalle lanarchie,
est dune extrême violence : les assassinats et les enlèvements
se multiplient. Néanmoins, Grand-père, son fils et sa belle-fille
habitent toujours sur le domaine. Mais quelques jours plus tard, Jean
apprend par son beau-frère quun groupe de lALN a programmé
son enlèvement : il regagne aussitôt Alger, puis la France,
laissant son épouse et son père sur la propriété.
Effectivement, le soir de son départ sy présente un
groupe armé, ALN ou combattants de la dernière heure, qui,
après sêtre restauré et avoir pillé la
maison, demande à Grand-père de le suivre. De très
longues palabres sensuivent entre le chef du commando et le vieux
gardien du domaine, Djelloul : ce dernier réussit à les
convaincre dabandonner leur sinistre projet. Le lendemain matin,
Grand-père et sa belle-fille regagnent la maison du village. Après
des tractations avec les autorités (?) de Marengo, se soldant par
un accord financier bien sûr, son fils est autorisé à
rentrer en Algérie pour les rejoindre.
Grand-père décède le 7 décembre 1962, quelques
mois avant larrêté no 1939 du 23 décembre 1963
de la République algérienne lui signifiant la nationalisation
de ses biens mobiliers et immobiliers.
Ce fut litinéraire de cet émigrant italien et de son
épouse, venus sans ressources comme beaucoup dautres jeunes
et tombés amoureux de cette terre, de leur Algérie.
Sources et bibliographie :
actes détats civils italiens et français ;
carnets militaires ;
actes notariés des acquisitions, immeubles, terrains et
terres agricoles et plans ;
quelques journaux comptables, dont celui concernant la période
sous séquestre tenu par la Compagnie algérienne sous le
contrôle de maître Rault ;
grosses concernant les emprunts et les ouvertures de crédit
;
consultation de la presse coloniale algérienne sur la base
Gallica de la BnF ;
recherches sur Internet.
Note : les corps de Grand-père,
Mamie et Alain ont été rapatriés et se trouvent dans
la concession no 26 du cimetière Cité Ancien de la ville
de Narbonne.
Du temps des bâtisseurs à lexode précipité,
saga dune famille pied-noire
Ma famille maternelle côté Renout
Symboles utilisés : o naissance
x mariage
+ décès
I Mon trisaïeul :
Renout Alphonse Désiré x
Barrat Catherine Victoire (menuisier)
o 1808 o 1801
+ 1/07/1849 à Tefeschoun + 2/10/1874 à Tefeschoun
II Leurs enfants :
Renout Alphonse Constantin o 1829 à
Dreux
+ 7/10/1886 à Castiglione
Renout Léon Paul x Boucher Marie-Françoise
o 1839/1840 à Paris o 1842 à Paris
x 26/11/1864 à Tefeschoun
Renout Charles Constant
Mon bisaïeul x Louhet Louise Clémence
o 9/01/1845 à Paris (Xe) o 3/08/1853 à Koléa
x 6/11/1875 à Bérard
+ 21/05/1916 à Desaix + 1/06/1934 à Desaix
III Les enfants de Renout Charles
Constant et Louise Clémence :
Renout Alphonse Désiré
Mon grand-père x Rieutord Louise Charlotte
Ma grand-mère
o 6/02/1879 à Tefeschoun o 8/03/1881 à Paris (XXe)
x 3/04/1904 à Desaix
+ 28/06/1933 à Desaix + 17/02/1950 à Marengo
Renout Mathilde Clotilde
? 7/03/1881 à Marengo x 9/12/1897 à Desaix
+ ? à Tipasa
Renout Émilie Clémence x Lecrosnier Edouard Louis
o 17/08/1883 à Bérard o 04/08/1877 à Castiglione
x 27/10/1900 à Desaix
+ 5/03/1974 à Marseille + 1955
IV Les enfants de Renout Alphonse
Désiré et Louise Charlotte :
Renout Clémence x Blanc Albert
Fernand o 28/02/1912 à Desaix
x 01/08/1931 à Cherchell
+ 28/03/1992 à Montfaucon
Renout Renée Irmine x Tosi Jean Pierre
o 3/04/1914 à Desaix o 26/01/1905 à Boufarik
x 20/07/1935 à Marengo
+ 1/11/2006 à Narbonne + 16/08/1967 à Narbonne
V Les enfants de Renout Renée
Irmine et Tosi Jean Pierre :
Tosi Alain Jean Étienne
? 1/06/1936 à Marengo
+ 11/07/1959 à Marengo
Tosi Jean Daniel x Chapuis Élisabeth
Marie
? 1/11/1938 à Marengo o 23/06/1946 à Descartes x 8/03/1969
à Narbonne
Tosi Jeanine Renée
? 1/07/1944 à Marengo
+ 20/08/2022 à Narbonne
Ma famille maternelle côté Rieutord
I Mon trisaïeul :
Rieutord Alexis x Pontet Rosalie Geneviève
o à Chamborigaud
II Mon bisaïeul :
Rieutord Alexis x Maurin Marie Ursule Appolonie o 1/09/1837 à Chamborigaud
o 1845
x 23/07/1866
+ 15/04/1889 à Tipasa
III Leurs six enfants :
Rieutord Némorin
? 1867 à Chamborigaud
+ 6/04/1889 à Marengo (hôpital)
Rieutord Alexis x Dorveaux Angéline
o 30/09/1869 à Paris o 8/08/1871 à Bérard
x 19/07/1900 à Desaix
Rieutord Marthe Estelle x Isidore Pierre
o 5/11/1875 à lîle des Pins (N.-C.)
x 1895 à Tipasa
Rieutord Jules René
? 5/05/1878 à lîle des Pins (N.-C.)
+ 8/02/1931 à Desaix
Rieutord Louise Charlotte
Ma grand-mère x Renout Alphonse Désiré
Mon grand-père
o 8/03/1881 à Paris o 6/02/1879 à Tefeschoun
x 9/04/1904 à Desaix
+ 18/02/1950 à Marengo + 28/06/1933 à Desaix
Rieutord Irmine Valérie
? 19/02/1888 à Tipasa
+ 15/02/1943 à Marengo
Lhistoire du convoi n° 4 de 1848, de Paris à Tefeschoun
Cest le récit du lancement
par la France dune véritable entreprise de peuplement en
Algérie. Il sagit de soulager Paris de nombreux chômeurs
victimes de la crise qui sévit et de diminuer la tension créée
par la fermeture des ateliers nationaux. Une propagande présente
la « Nouvelle France » sous les couleurs dun pays de
cocagne. À cela sajoute la promesse du décret du 18
septembre 1848 : une terre de sept à dix hectares à mettre
en culture, une maison construite aux frais de lÉtat, le
transport gratuit jusquà la colonie agricole et la nourriture
assurée pendant trois ans au colon et à sa famille. Des
listes sont ouvertes dans les mairies, cest la ruée : le
8 octobre, 36 000 volontaires sont déjà inscrits ; fin octobre,
plus de 100 000 personnes se sont portées volontaires. LAlgérie
représente, pour ces ouvriers souvent sans emploi, la promesse
dun avenir prospère et radieux. Cest donc une émigration
de la misère ; il faut même donner 20 francs à de
nombreux candidats pour retirer du mont-de-piété, qui un
matelas, qui des objets de première nécessité. Certaines
professions paraissent avoir été plus touchées par
la crise, les ébénistes et les menuisiers par exemple. Le
plus curieux, cest que bon nombre de traditions familiales en feront
plus tard des déportés politiques, alors que seules la misère
et laspiration à une vie meilleure les poussèrent
à partir.
Le départ
Cest le dimanche 22 octobre 1848
que part du quai Saint-Bernard à Paris le convoi no 4 destiné
aux villages en projet de Castiglione, Tefeschoun, El-Affroun et Bou-Roumi
: 843 colons adultes avec enfants de plus de deux ans. Dans ce convoi
se trouvent Renout Alphonse Désiré, mon trisaïeul,
quarante ans, menuisier, son épouse, née Barrat Catherine
Victoire, quarante-sept ans, et leurs trois fils : Alphonse Constantin,
dix-neuf ans, Léon Paul, neuf ans, et Charles Constant, trois ans.
À quelques jours de lembarquement, Alphonse, lheureux
élu, voit son admission au prochain convoi confirmée par
le courrier que lui adresse le maire de larrondissement où
il a déposé sa candidature. Il reçoit précisément
une carte blanche où figurent son nom, son numéro matricule
(1166) et le nombre de membres de sa famille (4) qui laccompagnent.
Un feuillet dinstructions précisant lorganisation du
départ des péniches et certains aspects de la vie à
bord lui est remis. Il rassemble les effets, les bagages et quelques outils
quil réunit en ballots aisément transportables, abandonnant
les meubles trop encombrants pour cet exode. Dès quil le
peut, il se rend alors au quai Saint-Bernard pour remplir la formalité
du pesage des bagages ; les colis trop volumineux pour accompagner notre
homme et sa famille à bord des péniches sont tassés
dans le bateau fourgon. Il est avisé que les familles qui désirent
voyager ensemble doivent se présenter en
même temps au bureau dembarquement : tout le monde aura des
places à bord du même bateau. Une fois le problème
des bagages réglé, il échange sa carte dembarquement
contre le billet rose où sont reportés non seulement les
classiques renseignements didentification, mais aussi les numéros
du bateau et des places réservées à bord. Sur ce
billet figure également le nombre de pièces de sa future
maison. Il sait le nom de son village agricole, Tefeschoun, qui de plus
est brodé sur le drapeau flottant au mât de son bateau. Tout
cela peut lui faire croire que maison et village sont prêts à
le recevoir : il aura bien des désillusions. Le jour du départ,
dimanche 22 octobre 1848, les quais et les ports environnants sont couverts
dune foule immense de spectateurs, quarante mille environ, qui emplissent
aussi une multitude dembarcations pavoisées sillonnant dans
tous les sens le bassin de la Seine entre la passerelle de Constantine
et le pont dAusterlitz. Des discours enflammés et patriotiques
des représentants de lÉtat exaltant la
« mission des colons » au bénéfice de la France
et de la civilisation sont prononcés. Il y a là M. Claude
Anthime Corbon, vice-président de lAssemblée nationale,
MM. Victor Considerant, Edgar Quinet, Auguste Ceyras, Ulysse Trélat,
représentants du peuple, et MM. Aimé Dupuis et Latapie,
maires darrondissement. Une personnalité ecclésiastique,
Mgr Sibour, archevêque de Paris, accompagné du clergé
de Notre-Dame, procède à la bénédiction du
drapeau portant le nom de la commune qui allait être fondée
en Algérie et dispense de pieuses paroles qui émeuvent profondément
tous les assistants. Le drapeau est alors confié à un certain
M. André, colon du convoi et ancien officier de la Garde nationale,
qui le hisse au mât du bateau de létat-major. Il porte
sur une face linscription « Liberté, Égalité,
Fraternité, colonies agricoles de lAlgérie, départ
de Paris le 22 octobre 1848 », et sur lautre face «
République Française, province dAlger », suivie
du nom des villages. La direction du convoi est confiée au Cdt
Durrieu, chef descadron au 3e régiment de spahis et directeur
des affaires arabes de la division militaire dAlger. Lorganisation
sanitaire est dirigée par le Dr Mounier, chirurgien-major, professeur
à lhôpital du Val-de-Grâce, tandis que
M. Gay, adjudant des subsistances militaires, représente ladministration.
Litinéraire
Le voyage des Parisiens se déroule
successivement par canaux sur des péniches à fond plat tirées
par des haleurs ou des chevaux, puis par la Saône et le Rhône
sur des bateaux à vapeur et par chemin de fer dArles à
Marseille, avant dembarquer sur des bateaux à vapeur pour
lAlgérie. Tout le long de ces quatre étapes sont présents
des officiers accompagnateurs et des médecins.
Les bateaux à fond plat, tirés par des haleurs et navigant
en file indienne, reliés rigidement lun à lautre,
remontent la Seine jusquà Moret, empruntent ensuite le canal
du Loing jusquà Montargis, le canal de Briare, le canal latéral
à la Loire et, de Digoin, sur ce fleuve, le canal du Centre jusquà
Chalon-sur-Saône. Ce premier tronçon, dune longueur
de cinq cents kilomètres a demandé douze
jours, soit quarante à cinquante kilomètres par jour. Les
bateaux sont surchargés : quatre rangs de banquettes, deux appuyés
aux parois et deux placés dos à dos au milieu de la barque,
les matelas et les paquets encombrent les deux allées. Les enfants
dorment sur des planchettes fixées en hauteur, les « voltiges
». Les nombreuses écluses, vingt-sept, qui jalonnent les
cinquante kilomètres du canal du Loing permettent aux femmes de
devancer le convoi pour aller dans les ruisseaux faire de petits savonnages.
Le calme dune navigation lente et régulière, la liberté
de pouvoir circuler à terre presque à volonté après
les contraintes inconfortables de la navigation en Seine rassérènent
nos migrants. Mais certains en profitent trop souvent pour fréquenter
les auberges et revenir ivres, ce qui, étant donné les conditions
du voyage, représente un réel danger : risque de chute dans
leau. Malgré les conditions matérielles précaires,
celles dhygiène déplorables, aggravées par
les intempéries, et quelques vifs conflits avec les haleurs qui
empêchent les passagers voulant gagner quelque argent en halant
de le faire, cette partie du voyage se passe dans la bonne humeur. La
plus grande gaieté, souvent bachique, règne parmi les colons
qui sont pleins despoir et de bonne volonté. Un bateau par
convoi comporte une infirmerie et une chambrette pour lofficier,
le médecin et lofficier dadministration. Le carnet
de bord mentionne pour ce tronçon la chute dans leau de seize
personnes, six angines, cinq entorses, deux abcès au cou, une luxation
et laccident dune femme dont le pied sest coincé
entre deux bateaux nécessitant une amputation de lorteil,
mais létat sanitaire des futurs colons est satisfaisant.
Le convoi se souviendra de cette courageuse femme qui, de la seule inspiration
de son cur, sest vouée aux fonctions dinfirmière
durant le voyage. Malheureusement, en passant dun bateau à
un autre pour le service quelle sest imposé, elle a
le pied pris et écrasé entre deux plats-bords. À
Marseille, elle doit subir lamputation dun orteil, ce qui
ne lempêchera pas de poursuivre son aventure en Afrique.
La partie du voyage la plus pénible commence à Chalon-sur-Saône
: les bateaux sont de plus en plus étroits et les mariniers, brutaux
et méprisants. Entre Lyon et Arles, les passagers assistent, inquiets,
à des courses de vitesse que se livrent les bateaux à aubes
affrétés par ladministration et ils sont particulièrement
satisfaits, au débarquement, de sentir un sol sous leurs pieds.
Le trajet de Lyon à Avignon leur donne aussi quelques souffrances
: ils subissent lhostilité de la population, ce qui entraîne
des difficultés dapprovisionnement et dhébergement.
À Lyon et à Arles, ils dorment sur de la paille humide,
à même le sol. À Arles, cest un nouveau transbordement
pour prendre le chemin de fer. On a enlevé les vitres des wagons
de peur que les colons ne les brisent : beaucoup denfants, mais
aussi dadultes, prennent froid. Enfin, le train diminue sa vitesse
et sarrête sur une immense esplanade : ils découvrent
Marseille, la mer, le port et sa forêt de mâts. Nous sommes
le samedi 4 novembre en fin daprès-midi : la durée
du transport par fer a été denviron cinq heures. Les
colons sont conduits à pied dans un centre dhébergement
au confort très discutable, lécurie dun vieux
lazaret dont le sol est recouvert dune paille humide. Pour satisfaire
quelques besoins vitaux, ils dépensent leurs faibles ressources
en achats de première nécessité.
Cest le lundi 6 quils embarquent pour lAlgérie
sur la frégate à roues le Montezuma, commandée par
le capitaine de vaisseau Cunéo dOrnano.
Larrivée à Alger
Après trois jours de mer, le jeudi
9 novembre 1848, exténués, ils arrivent à bon port
: Alger. À nouveau, là, une réception en grande pompe,
commandée par le gouverneur général, est organisée
pour leur remonter le moral. On peut lire dans le Moniteur algérien
du 10 novembre le récit de cet accueil : « Ce matin, 9 novembre,
à 6 heures 30, trois coups de canon annoncent à la population
algérienne que la frégate portant le convoi destiné
aux colonies agricoles dEl-Affroun, Tefeschoun et Bou-Ismaïl
est en vue. Depuis trois jours, la population dAlger qui a préparé
à ces nouveaux hôtes un accueil fraternel attend ce convoi.
Au premier coup de canon, toute la ville est sur pied. Les troupes de
service ont pris les armes. Dès que le Montezuma a jeté
lancre dans le port, M. le gouverneur général Charron,
M. le directeur général des affaires civiles, Mgr Pavy,
lévêque dAlger, le contre-amiral commandant supérieur
de la marine, M. le chef de létat-major général,
le maire dAlger et dautres autorités supérieures
se dirigent vers la frégate. La musique salue le passage du contre-amiral,
les colons hissés sur les bastingages et les tambours de la frégate
agitent leurs chapeaux en lair et chantent des hymnes républicains.
» Sur dimmenses entassements de bagages sagitent une
multitude de têtes : des hommes debout, la face animée par
la vue de cette terre quils viennent féconder, des femmes
assises et allaitant des enfants, dautres se cramponnant aux bras
dun père, dun frère ou dun mari. Des chefs
de famille réunissent autour deux toute leur lignée
et paraissent la montrer comme gage de ce quon attend deux.
Le cortège des visiteurs senfonce dans ces masses épaisses
qui se pressent pour ouvrir un passage. Le commandant Durrieu présente
au gouverneur général les passagers qui ont rendu des services
pendant le voyage : cette courageuse femme, surtout, qui sest vouée
par la seule inspiration de son cur aux fonctions dinfirmière
et qui a dû subir à Marseille lamputation dun
orteil, ce qui ne la pas empêchée de continuer son
voyage, supportant avec une admirable énergie la douleur physique
et le sacrifice dont son dévouement a été la cause.
Pendant cette revue, une flottille pavoisée croise, musique en
tête, autour de la frégate, portant deux bannières
en lhonneur des villages quils vont fonder. Les colons répondent
au salut fraternel de la population par des acclamations et par de nouveaux
chants.
Après les discours, la cérémonie daccueil achevée,
les autorités se retirent. Cest alors que commencent les
opérations de débarquement, effectuées sur des chalands
chargés de soixante-dix colons qui abordent sur le terre-plein
du nouveau quai Bab-Azoun, lancien port turc de la jetée
Meredine sétant depuis longtemps révélé
trop exigu. Le débarquement terminé, Mgr Pavy bénit
les nouveaux colons, ainsi que leur drapeau porté par M. André.
Une estrade est dressée pour cette cérémonie ; devant
elle et faisant face à la mer, lemplacement réservé
aux colons,
et à gauche, la longue file des prolonges destinées au transport
des femmes, des enfants et des bagages. À ce moment solennel de
la bénédiction, toutes les têtes se sont découvertes
et les genoux fléchis. La municipalité fait distribuer du
lait aux enfants et offre collations et rafraîchissements aux parents.
À voir lempressement avec lequel ils sont accueillis, les
Parisiens croient rentrer de plain-pied dans le paradis. Mais cet accueil,
à lenthousiasme plus ou moins commandé, saccompagne
dune certaine méfiance à leur égard. Puis le
défilé du convoi commence en suivant la rampe de Bab-Azoun
: les femmes et les enfants sont mis sur les prolonges. Il y a une pauvre
vieille dame qui, depuis Paris, ne se meut que portée sur les épaules
de son fils. À peine le chargement des prolonges terminé,
la place est laissée libre au public : aussitôt, la population
se mêle aux colons et la marche commence. Les hommes prennent lavant-garde,
alignés quatre par quatre, drapeaux et musique en tête, les
femmes et les enfants fermant le cortège sur les prolonges. Dans
le convoi qui sengage dans la montée sinueuse du Fort lEmpereur,
un Bourguignon est chargé dun fagot de sarments quil
apporte de sa région pour les planter en Algérie. Ils arrivent
ainsi à la grande caserne des Tagarins où un gîte
leur est préparé pour le temps quils doivent passer
à Alger. Ils reçoivent alors des vêtements mieux adaptés
à la région que ceux quils portaient depuis Paris.
Le samedi 11 novembre, dès six heures trente, le détachement
destiné à El-Affroun se met en marche, musique en tête,
accompagné dun bataillon qui doit laider dans les travaux.
Les hommes font le chemin à pied, tandis que les femmes, les enfants
en bas âge et les bagages sont sur des voitures tirées par
des chevaux et sur les prolonges dartillerie. Les airs militaires
alternent avec les chants patriotiques et les vivats adressés en
actions de grâces aux autorités et à la population
dAlger. Il convient de noter le changement de comportement de ces
hommes et ces femmes, exaspérés par le chômage et
la dureté des conditions de vie à Paris, abordant en Algérie
une phase incertaine de leur existence.
Arrivé à El-Biar, le convoi trouve sur sa route M. le curé,
revêtu des insignes sacerdotaux, entouré dun chur
de jeunes filles vêtues de blanc et portant une bannière
de la vierge. À cette vue, les cris « chapeau bas »
couvrent les chants patriotiques. Le clergé dEl-Biar marche
ainsi en tête du convoi jusquà un tertre sur lequel
M. le curé monte pour prononcer une touchante allocution et donner
sa bénédiction. Tout le monde, colons et soldats, sagenouille
pour la recevoir et toutes les voix sunissent à celle du
clergé pour chanter le cantique religieux qui suit cette cérémonie.
Après la bénédiction, le convoi se remet en marche
jusquà Ben-Aknoun, où il sarrête pour
les adieux qui sont échangés avec effusion. Les premiers
vivats se renouvellent et sétendent au clergé dEl-Biar
qui y répond avec une émotion toujours croissante. Le même
accueil attend le détachement de Bou-Ismaïl et Tefeschoun,
celui de la famille Renout, parti à huit heures. Ils déjeunent
le premier jour à Douera et couchent à Boufarik. Cest
la mauvaise saison et les chemins sont détrempés par de
lourdes pluies. Le lendemain matin, ils partent de Boufarik à huit
heures. Leur entrée à Beni-Mered saccompagne encore
dune de ces scènes qui simprovisent sur leur passage
:
rangés en cercle autour de la colonne élevée à
la mémoire du sergent Blandan et de ses vingt-deux frères
darmes qui sillustrèrent par leur défense du
lieu-dit, ils entonnent, tête nue et les drapeaux inclinés,
le refrain du Chant des Girondins :
« Mourir pour la Patrie ». Après la traversée
de Blida sous le soleil, ils arrivent enfin le lundi 13 novembre dans
leur colonie agricole de Bou-IsmaïlTefeschoun. Le 5 décembre,
Bou-Ismaïl prendra le nom de Castiglione.
Linstallation
Après les réceptions exaltantes
depuis leur arrivée à Alger et les discours galvanisants,
cest la prise de contact brutale avec la réalité :
des buissons, des broussailles, des aloès, des figuiers de Barbarie
épars dans une campagne bien nue. Le mythe de lEldorado,
déjà passablement éprouvé, sécroule
totalement et les beaux discours du départ ont maintenant un goût
amer. Devant eux, au-dessous de la falaise, la mer sétend
à perte de vue ; à droite, à gauche et derrière
eux, on ne voit rien dautre que des broussailles : cest dune
tristesse mortelle. Labsence darbres frappe Alphonse et laffecte
sensiblement. Il remarque très vite que lemplacement, très
pentu, choisi pour le futur village a un vice de conformité dont
il ne pourra jamais se corriger : le génie militaire la placé
entre deux ravins dans une situation qui est peut-être inexpugnable,
mais qui est à coup sûr fort incommode. Les déceptions
des colons sont manifestes lorsquils découvrent que les maisons
promises et espérées nexistent que dans les discours
officiels et que le terrain na même pas été
préparé pour les recevoir. Au détriment des travaux
des champs, les hommes sont de corvée deux jours par semaine pour
construire maisons et conduites deau. Il est impossible de se procurer
le moindre matériau de construction faute de moyens de transport.
Dans limmédiat, il faut se contenter de tentes militaires
dites « tentes marabout ». Chaque tente abrite deux ou trois
familles : lune delles est réservée aux célibataires.
Cest dans ces installations plantées sur un versant que les
futurs habitants de Tefeschoun passent leur première nuit en terre
promise. Tandis quà la lueur des falots chacun se met à
la recherche de ses effets de couchage, les fourriers du convoi font une
distribution de vivres. La pluie se met à tomber : une semaine
durant, cest un déluge qui transforme le campement en bourbier.
Pendant plus de quatre mois, de novembre aux premiers jours davril,
il faut endurer ce cauchemar aggravé par les querelles qui surgissent
entre les familles dans la promiscuité dune cohabitation
forcée.
Cest vers le début du mois davril que démarre
la mise en chantier des baraques provisoires. Des habitations sortent
de terre, toutes construites sur le même modèle, sans élégance
et dune grande fragilité, les entrepreneurs ayant employé
des matériaux à bon marché et commis des malfaçons.
Comme on ne sest pas donné la peine de traiter le sol, on
verra des palmiers nains pousser sous les lits. Jusquà six
ou sept familles étant logées dans la même baraque,
il a fallu aménager des séparations : elles sont si légères
que les occupants peuvent tenir des conversations de voisin à voisin
sans se déranger de chez soi. En plus, faute
de joints, ils ont lagrément de voir chez les autres et le
désagrément dêtre payés de retour par
la même curiosité. Pour se prémunir des regards indiscrets,
surtout ceux des célibataires, ils bouchent les interstices avec
des bandes de papier. Quiconque tente dimposer le silence aux indélicats
ne fait que les exciter davantage. Cette promiscuité rend la vie
difficile : le bruit, la turbulence des enfants provoquent des disputes.
Les maisons définitives ne seront construites par le génie
quau bout de plusieurs mois avec laide dentrepreneurs
civils. Elles souffriront de la hâte qui préside à
leur construction et de lavidité des entrepreneurs qui économisent
au maximum sur les matériaux : les tuiles mal jointes et labsence
de plafond rendent létanchéité très
relative, la terre battue pour plancher laisse ressurgir le têtu
palmier nain au milieu des chambres. Il ny a pas dabri isolé
pour les animaux, ni pour loutillage et les semences : tout cela
sentasse dans les deux pièces attribuées pour une
famille. Ni hangar ni grange, les colons doivent en financer la construction
sur leurs propres deniers, de même que le creusement dun puits.
Deux hectares de broussaille et un lot de jardin, également en
broussaille, sont attribués à Alphonse et sa famille. Ils
commencent par défricher le jardin, puis ils se mettent bravement
à arracher les souches, ne comptant que sur eux-mêmes. Il
leur faut quatre à cinq mois pour conquérir un seul hectare
en état dêtre cultivé. Le matériel de
culture arrive tardivement et le cheptel est insuffisant : un buf
par famille, alors quil en faut quatre pour tirer une charrue des
plus légères. Ils doivent sentendre avec dautres
colons possédant un buf chacun pour former un attelage et
pouvoir labourer. Dautre part, les premières semences, graines
fourragères et potagères, tels le blé, lorge,
la pomme de terre, le tabac, ne sont pas fournies à temps et les
récoltes sen ressentent. Ces premiers défrichements
étant quasiment impossibles pour ces hommes étrangers à
la culture et souvent inaptes physiquement à ces durs travaux,
chaque famille reçoit deux hectares complètement défrichés.
Un « almanach des colonies agricoles » est rédigé
puis remis entre leurs mains pour leur apporter des notions simples sur
les travaux agricoles, et des leçons de labourage leur sont données
pour apprendre à tenir les manches de la charrue. La nourriture
est assurée pour trois ans : pain (de munition), viande de buf,
riz, sel et un quart de litre de vin, mais pas de légumes. Devant
leur dénuement, on leur remet une petite somme quotidienne (six
centimes) pour les achats de savon et de tabac. Des effets militaires
hors de service leur sont attribués, ainsi que des sabots. Ils
demandent aussi un complément de travail qui puisse leur procurer
quelque argent : le directeur de la colonie accepte de les associer aux
travaux communautaires.
Le régime dencadrement militaire aggrave les conditions dadaptation
: on va au champ dès laube, réveil au son du tambour,
à 5 heures du matin (lété à 3 heures),
départ en escouades pour le travail obligatoire, un ton dur, brutal
mais efficace avec privation de nourriture en cas de mauvaise volonté.
Il faut une autorisation de lofficier directeur du village pour
sabsenter et, en cas de délit, on passe devant une juridiction
spéciale. Les Parisiens, avec leur franc-parler, supportent mal
lautoritarisme du capitaine directeur du village. Dautre part,
léloignement des grands centres, qui fait que le village
se trouve isolé, sans
communication facile, alourdit les frais de transport des matériaux,
et labsence de bois se fait sentir pour les constructions. Une consolation
: il est situé en bord de mer et est pourvu deaux abondantes
et dexcellente qualité.
Des taches sombres apparaissent au loin sur le fond vert de la campagne
: cest dans la broussaille vierge le terrain déjà
nettoyé, remué dans tous les sens par la pioche infatigable.
Le défrichement savance, bousculant tout devant lui avec
une inflexible régularité. Il ne connaît ni les vallées
ni les collines : il va toujours en avant. Les indigènes, quant
à eux, ne défrichent pas, et si on les voit parfois arracher
une souche de lentisque qui, par lexubérance de sa végétation,
rend leur labour impossible, on ne les voit jamais sattaquer aux
racines des palmiers nains. Tout autour de leur campement, on naperçoit
que de la broussaille rabougrie, dévorée par les chèvres.
Outre les nuisances dans leur foyer, les colons se trouvent confrontés
à lhostilité du milieu dès quils sortent
: ils sont cernés par les fauves et les bandits. En ces temps-là,
les fauves pullulent en Algérie : les chacals infestent la région,
des bandes de sangliers dévastent les premières cultures,
les hyènes au ricanement sinistre flairent les charniers et les
tombes fraîchement refermées, les panthères abondent
dans les environs. Les bandits en burnous se risquent en plein campement
pour piller, razzier, assassiner les colons jusque dans leurs demeures.
Les chacals et les porcs-épics fourmillent dans la broussaille,
mais ne sortent que la nuit. Des vols innombrables détourneaux
et de cigognes aux longues pattes et au long cou tournoient dans le ciel.
Il faut labourer le fusil à lépaule : colons et indigènes
ont peur les uns des autres, sépient, se méfient,
interprètent de travers les mouvements les plus inoffensifs.
Au début de lannée 1849, une épidémie
de choléra sabat sur le Sahel et la Mitidja : presque tous
les colons de Tefeschoun sont touchés par la fièvre et quelques-uns
décèdent. Ils doivent faire appel aux surs de charité
à qui est confiée linfirmerie. Par chance, ils bénéficient
dune situation privilégiée : la proximité de
la mer et un plateau bien aéré exposé à tous
les vents. Malgré tout, la vie sorganise tant bien que mal
dans la colonie, sous la direction dun capitaine qui cumule les
pouvoirs de maire, dofficier détat civil, de juge et
dhuissier. Au cur de la tourmente, les colons de 1848 se défoulent
en pimentant lordinaire de divertissements : ils dansent beaucoup,
un bal tous les dimanches.
Alphonse meurt noyé le 1er juillet 1849 : un triste accident, il
est allé se baigner après son repas. Fin 1850, le directeur
de la colonie complète les lots de terre : chaque colon reçoit
six hectares et un lot de vingt-quatre ares à consacrer à
la vigne, situés près du village, plus deux hectares de
prairie. Chaque famille a donc été pourvue de dix hectares
cultivables. Les distributions de vivres cessent à cette époque
et la population se retrouve livrée à elle-même. La
construction du village débute en 1851 : sont aménagées
une mairie, deux écoles, une de garçons et une de filles,
une chapelle desservie par le curé de Castiglione (Bou-Ismaïl)
et la maison de linstitutrice. Une fontaine abreuvoir et un lavoir,
construits à lune des extrémités du village,
suffisent aux besoins des colons ; des chemins le relient à Koléa
et à Castiglione. À cette date, le village se compose alors
de soixante-quatre familles et cent quatre-vingt-quinze âmes. En
1853, Catherine, la veuve
dAlphonse, et ses enfants obtiennent une nouvelle concession : la
63. Une bonne moitié des colons est partie et a été
remplacée par des cultivateurs venant dautres villes dAlgérie
; en février 1864, il ne reste plus que sept familles du quatrième
convoi. Le fils cadet, Léon Paul, se marie le 26 novembre 1864
avec une Parisienne de naissance, Marie-Françoise Boucher. En septembre
1865, le village est entouré par les flammes : armés de
branches de lentisque, les habitants frappent les broussailles pour étouffer
le feu. Les meules de paille brûlent, les chaumes disparaissent,
laissant voir la terre nue ; des broussailles, il ne reste plus que quelques
bois brûlés. On rencontre partout des cadavres de lapins,
de perdrix et de sangliers. En cause, les Arabes qui, tous les ans vers
la fin de lété par coutume traditionnelle, allument
des feux pour sépargner la peine de défricher.
Le 19 avril 1866, venues des régions subdésertiques encore
inconnues et poussées par le simoun, les premières nuées
de sauterelles et de criquets pèlerins envahissent le littoral
: il en reste infesté jusquau 27. En un clin dil
le ciel est obscurci, les bataillons se succèdent à linfini,
des milliards de milliards de sauterelles recouvrent le sol. Blés,
vergers, potagers, prairies, tout devient jaune foncé. On entend
un bruit étrange qui ressemble au crépitement dun
incendie ; ce sont les mandibules de ces insectes. Les arbres sont dépouillés
de leurs feuilles, les légumes disparaissent. Des vignes ne restent
que les souches, feuilles et sarments ont disparu. En lespace de
deux heures, la désolation a succédé à la
vie. Ces insectes ne respectent rien, pas même les aloès
et les figuiers de Barbarie. Toute la récolte est perdue. Dans
les mois qui suivent, leau des puits et des abreuvoirs est infestée.
Deux ans durant, lolivier, le figuier, la vigne et tous les arbres
fruitiers ne produiront rien. Aussi tous les moyens sont bons pour écarter
le nuage empoisonné. Le combat commence dans le tintamarre des
ustensiles de métal ; puis cors de chasse, trompes de pâturage
et jusquaux youyous des Mauresques sont mis à contribution.
Une fois à terre, les criquets sont accueillis à coups de
pelle et de pioche, et plus efficace encore par lusage du feu. Les
plantations de tabac et de vigne, dont la culture est encore bien peu
avancée, ont disparu ; les vergers sont dévastés
par le féroce appétit de ces insectes. Deux nouvelles catastrophes
vont sabattre sur la région début 1867 : le tremblement
de terre du 2 janvier 1867 et le choléra de lété
suivant. Le 2 janvier, la terre tremble : à sept heures quinze,
une première secousse ébranle les habitations, et à
neuf heures trente, deux nouvelles secousses plus violentes que la précédente
achèvent de disloquer le village. La population se retrouve de
nouveau sous les tentes en attendant la reconstruction du village. Encore
est-ce peu de chose au regard de lépidémie de choléra
dont les premiers cas éclatent en juin : on compte un décès
sur sept habitants. Le village est rebâti à neuf : ses maisons
de briques rouges sont plus élégantes que les anciennes
bâtisses grossièrement construites avec les cailloux trouvés
sur place. Les embellissements portent sur les maisons, mais aussi sur
lenvironnement. Ladministration du domaine autorise les colons
à défricher trois ou quatre hectares de broussaille au-dessus
de la source qui donne à boire au village. En quelques années,
il est sorti de là un admirable jardin maraîcher déjà
planté çà et là de bananiers et dorangers.
Les maisons, qui
tombaient en ruine, sont restaurées et blanchies ainsi que les
caves et les hangars ; quelquun a même posé à
lentrée de sa cour une grille de fer. Tout un côté
du village est abrité par une rangée deucalyptus et
plusieurs hectares de vignes ont été plantés. Par
contre, il ny a plus de route pour rejoindre Koléa à
dix kilomètres. Depuis dix ans environ, le nombre de chèvres
diminue, alors que celui de bufs et de vaches ne cesse daugmenter
: cest la preuve que laisance saccroît sensiblement.
Le village a du lait, des ufs et des cochons. Avec de leau
et cinq à six ans de patience, les colons peuvent récolter
poires, pommes, pêches, figues, cerises, noix, raisins, grenades,
coings, oranges, nèfles. Il faut ajouter que, grâce au climat,
les dépenses en vêtements et chaussures sont faibles. Bref,
Tefeschoun se relève : il se produit ici ce qui a lieu pour la
plupart des autres villages algériens.
Le Journal des colons relate le 26 février 1870 la comparution
de Charles Constant Renout, âgé de 25 ans, cultivateur à
Tefeschoun, comme témoin au sujet dun vol dâne.
Catherine, sa mère, décède le 2 octobre 1874 à
Tefeschoun ; quant à lui, il épouse le 6 novembre 1875 à
Bérard Mlle Clémence Louhet. Son frère aîné,
Alphonse Constantin, meurt le 7 octobre 1886 à Castiglione. Après
une demande de concession à Tipasa (six cents hectares avec engagement
de peupler en quatre ans deux villages de dix familles) restée
sans suite, il sinstalle avec son épouse Clémence
à Desaix et participe à sa création qui a débuté
en 1877. Ils y obtiennent quelque temps plus tard une concession. À
sa mort, le 21 mai 1916, cest son fils Alphonse, mon grand-père,
qui prend la suite avec son épouse, Louise Charlotte, la fille
dAlexis Rieutord : ils en font une propriété de soixante
hectares, dont vingt-neuf en vigne, huit en céréales et
le reste en forêt. Limmobilier, maison de maître et
du commis, écurie, hangar et cave de deux mille hectolitres, est
construit autour dune cour carrée et fermée, typique
des constructions de la colonisation. Ils donnent naissance à deux
filles : Clémence, le 28 février 1912, et Renée,
ma mère, le 3 avril 1914. Alphonse décède le 28 juin
1933 à Desaix et, en 1944, Louise ne pouvant sen occuper
seule la vend. Jen ai gardé un souvenir merveilleux : un
couple de paons bleus et ses petits traversant la cour, le mâle
à la longue queue nous gratifiant dune immense roue multicolore.
Louise meurt à Marengo le 17 février 1950.
Cest une histoire au goût amer de sueur et de larmes couleur
de sang : elle fit naître de magnifiques réalisations et
des villages prospères qui navaient pas fini de tenir leurs
promesses lorsque leurs descendants durent, en 1962, abandonner cette
terre quils avaient rendue heureuse, leur Algérie. La valise
ou le cercueil.
Le cimetière de Desaix a été
profané dès la proclamation de lindépendance,
début juillet 1962 : tombes saccagées, cercueils éventrés
pour piller ce qui pouvait lêtre. Aussi, aucun corps na
pu être ramené en France.
Extrait de la liste des colons du convoi no 4
4e RENOUT Alphonse Constantin 19 Tefeschoun
4e 1166 RENOUT Alphonse Désiré 40 Tefeschoun
4e 1166 RENOUT BARRAT Catherine Victoire 47 Tefeschoun
4e RENOUT Charles Constant 3 Tefeschoun
4e RENOUT Léon Paul 9 Tefeschoun
TEFESCHOUN (143 actes).
Village créé par le 4e convoi des émigrants parisiens
de 1848.
Voici les naissances, puis les mariages et enfin les décès
de TEFESCHOUN. Mais, là aussi, les relevés ne vont pas très
loin.
Le 4e convoi précité a alimenté la création
des villages de CASTIGLIONE (Bou-Ismaïl) et TEFESCHOUN, mais aussi
celle de deux autres centres (El-Affroun et Bou-Roumi).
(Source : http://sgranger.pagesperso-orange.fr/Page5.html)
Liste des familles du 4e convoi (1848)
pour TFESCHOUN :
BAGUE BALLU BEAUSENT
BECK BERTINIER BOISSEAU CAVE CHAILLOU
CHEVALOT DREVON DUCROCQ DUMONT DUVAL
ECKERT FERRE FIAQUE FOURNIER FRANCOIS
GABALDOT (ou GALBADOT) GADAN GARNIER GAVELOT
GRENOT GUILLEMAIN HEBERT HOURY JUBREAUX
JUMAIN KERMADEC LAMBERT LEDOUX LENGLET
LENICOLAS LEPRET (ou LESPERT) LEVEILLE MANOURY
MATHET MENAGER
MERVILLE MEUNIER MONGEON MORIN MOUGEOT
MOYNAT
PATOUILLOT POINCELIN RENOUT RIBRION
ROBERT ROCHEREAU SEVIN TETU THIBERT
TONDEUX TROCHARD VILLEMOIT WERNDL.
De la France à lAlgérie, ou laventure rocambolesque
dAlexis Rieutord, mon arrière-grand-père
Alexis Rieutord naît à Chamborigaud
(Gard) le 1er septembre 1837 dans le quartier de lApostaly. Son
père, Alexis Rieutord, mon trisaïeul, venait du mas dAnolet,
commune de Génolhac, à quelques kilomètres. Sa mère,
Geneviève Pontet, était native de Chamborigaud. Il se marie
le 23 juillet 1866 au Collet-de-Dèze (Lozère) avec Marie
Ursule Appolonie Maurin. Leur premier fils, Némorin Émile
Samson, vient au monde à Chamborigaud en 1867.
Alexis ouvre un commerce, une épicerie, à Chamborigaud,
mais ses affaires ne sont pas florissantes, doù le départ
de la famille pour Paris. Elle sinstalle dabord dans le Ve
arrondissement où leur fils Alexis naît le 30 septembre 1869.
Elle habite ensuite dans le XIIIe, 21 rue Dunois, puis au 75 boulevard
de la Gare, actuel boulevard Vincent Auriol. Alexis sert dans le corps
des sergents de ville pendant un an environ. Ayant quitté ce corps,
il est employé comme homme déquipe, successivement,
à la gare de Bercy, à celle dIvry et à la Compagnie
du chemin de fer de Paris à Orléans, située à
lemplacement actuel de la très grande bibliothèque
François-Mitterrand. Puis il travaille à la raffinerie Constant
Say, appelée « Raffinerie de la Jamaïque », boulevard
de la Gare, pendant un an environ.
En même temps, il fait son service de Garde nationale à la
1re compagnie du 184e bataillon comme sergent. Vers le 18 mars 1871, il
est nommé lieutenant sous les ordres du général de
la Commune Jaroslaw Dombrowski, ancien officier polonais de larmée
russe. Il aurait adhéré à cette époque à
la franc-maçonnerie, au Grand Orient de France. Son bataillon est
envoyé à Gentilly, au fort de Bicêtre, puis participe
à la défense de la redoute des Hautes-Bruyères, au
sud de Paris. Sa compagnie rentre alors à Paris : il est nommé
capitaine le 19 mai, au moment où il se trouve à larchevêché,
puis à la préfecture de police. Le 26 mai 1871, lors des
derniers combats sur la rive gauche (place Jeanne-dArc), il dépose
les armes et échappe aux massacres perpétrés par
larmée versaillaise.
Il quitte Paris le 15 juin avec laide de labbé Parguel,
curé de la paroisse Notre-Dame-de-la-Gare (actuellement église
Jeanne-dArc), accompagné de son fils Némorin pour
se réfugier à Chamborigaud où il se croit à
labri. On retrouve la trace dun échange de courrier
avec son épouse, restée à Paris, lui expliquant en
détail le trajet pour le rejoindre dans les Cévennes, ainsi
que des lettres de voisins de la capitale qui linvitent à
fuir à létranger et lui donnent des nouvelles dautres
communards. Son épouse et son deuxième fils, Alexis, le
rejoignent quelques jours plus tard. Mais il est dénoncé
comme communard par Mme Lefebvre, sa propriétaire de la rue Dunois,
à qui il navait pas payé son loyer
en application du moratoire sur le paiement de trois termes décrété
par la Commune pour les locataires.
Le ministère de lIntérieur lance, le 26 août,
un ordre darrestation du nommé Alexis Rieutord, ex-capitaine
de la 1re compagnie du 184e bataillon fédéré de Paris.
Le 31 août, à six heures du matin, la Gendarmerie nationale
du Gard se présente à son domicile à Chamborigaud
: après quelques paroles de dénégation de son épouse
et de sa mère, il apparaît, selon le procès-verbal
des gendarmes, en costume de cotonnade bleue, coiffé dun
képi noir avec cinq galons. Il leur relate en détail son
séjour à Paris et est conduit en fin de journée à
la maison darrêt dAlais (Alès). Acheminé
vers Versailles, il est interné au camp de Satory : le séjour
est de courte durée. En effet, peu après son arrivée,
il fait lobjet dune première interrogation par le 5e
conseil de guerre. Cest le tout début des procès des
communards, lorganisation est sommaire et expéditive : les
commissaires de police délégués à cet effet
travaillent sur des planches placées sur des tonneaux, assis sur
des bottes de paille.
Il est condamné le 1er décembre 1871 à la déportation
simple en Nouvelle-Calédonie, malgré sa demande de soutien
au Grand Orient et une pétition en sa faveur des habitants de Chamborigaud.
Les termes du jugement retrouvé dans son dossier, le 105, sont
ceux quon retrouve le plus souvent : « coupable davoir
exercé un commandement dans des bandes armées, davoir
porté des armes apparentes étant revêtu dun
uniforme militaire »
Il est alors transféré
avec les prisonniers « fédérés » sur
les pontons de Saint-Martin-de-Ré : le voyage se fait en wagons
à bestiaux fermés, dans des conditions sanitaires déplorables.
Il passe près dun an dans ce centre pénitentiaire
où son incarcération, excepté la nourriture, est
plus acceptable : il dispose dun lit de camp, dun traversin
de crin, dun matelas, de deux draps et de deux couvertures, et bénéficie
également de deux rasages par semaine et dune coupe de cheveux
tous les mois.
Fin décembre 1872, vers quatre heures de laprès-midi,
les condamnés embarquent dans quatre chaloupes qui attendent dans
le petit port situé face à lentrée de la citadelle.
Ces chaloupes sont remorquées par un canot à vapeur, Le
Mouche, qui se dirige vers un vieux bateau, La Comète, pour les
transporter dans la rade dAix. Puis, le lendemain matin, 1er janvier
1873, ils gagnent la goélette LOrne, bateau à voile
et à vapeur, sous les ordres du capitaine de frégate Vignancourt.
Le transbordement se fait au moyen du même Mouche, remorquant les
mêmes canots, et à midi, tout le monde est à bord.
Alexis a le matricule 1862 et il fait partie du 5e convoi qui transporte
cinq cent quarante déportés. Le bateau a été
aménagé pour les recevoir : la batterie haute est composée
de deux cages, lune à tribord pour cent déportés,
lautre à bâbord pour quatre-vingts, et la batterie
basse de deux grandes cages contenant deux cents prisonniers à
tribord et cent soixante à bâbord ; en outre, une cage spéciale
a été installée pour recevoir les prisonnières.
Chaque détenu dort dans un hamac, quil replie le matin invariablement
dès six heures. Il a droit de respirer lair libre quelques
heures par jour, en principe deux fois une heure de promenade sur le pont
si la météo le
permet. Le capitaine darmes et le gardien-chef inspectent les cages
chaque jour pour sassurer de leur conservation en état de
propreté.
Après des escales à Quiberon et à Brest pour embarquer
dautres communards déportés, le 16 janvier à
dix heures le foc et la trinquette sont hissés, et à dix
heures trente LOrne passe le goulet : cest le début
du grand voyage. Le 19, il est à hauteur de Porto, puis jette lancre
le 30 en face de Dakar sur lîle de Gorée quil
quitte le 5 février après avoir chargé vivres frais,
eau et charbon : en effet, la propulsion se fait avec la voile quand le
vent le permet, sinon le moteur à vapeur est démarré.
Jusquà la fin février, la santé générale
de léquipage et des déportés est assez bonne
et rien ne semble annoncer le scorbut. Pourtant, les prisonniers qui sont
placés dans la batterie basse ont eu beaucoup à souffrir
au moment de traverser cette zone que les marins désignent sous
le nom pittoresque de « pot au noir » : les pluies torrentielles
et la chaleur étouffante rendent le séjour très pénible.
Les premiers cas de scorbut sont constatés vers le début
de mars, un mois après leur départ de Dakar. La frégate
passe le cap de Bonne-Espérance le 12 mars. Pour lanniversaire
de linsurrection, le 18, les déportés se sont endimanchés
et chantent la Marseillaise et le chant des exilés dans lindifférence
de létat-major. LOrne fait une deuxième escale
le 18 avril à Melbourne : après avoir embarqué six
bufs, dix-sept moutons, plusieurs cages de poules, ufs, légumes
et fruits, il lève lancre le 23. Cette relâche, en
leur procurant des vivres et des végétaux frais, a fait
disparaître les manifestations scorbutiques. Une ration supplémentaire
de vin est accordée à tous ceux qui présentent les
symptômes du scorbut : en effet, le vin est considéré
comme un antiscorbutique puissant. Le 28 avril, la frégate vogue
vers Nouméa, où elle arrive le 5 mai après cent neuf
jours dun voyage éprouvant, dans des conditions pénibles
et douloureuses, voire dramatiques : le 6, les condamnés à
la déportation en enceinte fortifiée quittent le navire.
Le 9, le bateau se dirige vers lîle des Pins, où sont
débarqués deux cent onze déportés le 10, cent
trente-deux le 11 et cent neuf le 12.
Lîle, possession de la France depuis 1853, est divisée
en deux : à louest, le domaine pénitentiaire, et à
lest, les tribus canaques. Cette demi-île-prison lointaine,
en pleine mer, entourée de requins, na pas besoin de murs.
Surveillés, les déportés jouissent dune certaine
liberté, bien que les réalités matérielles
du quotidien soient rudes. À son arrivée, Alexis est lâché
sur les petites plaines broussailleuses et sans chemins, le long du plateau,
nanti de son hamac et de sa toile de tente : il doit se contenter de campements
de fortune. Pour un Parisien du XIXe siècle, déraciné
contre son gré et affaibli par le long voyage, lépreuve
est pénible. Bien plus dures sont les pensions alimentaires : la
ration du déporté est maigre, lard salé et biscuits.
Mais lordinaire est vite amélioré grâce aux
fruits, légumes et ufs quil achète aux Kunié,
population autochtone. Le manque de vêtements et de chaussures ne
nuit pas : on vit pieds nus et avec un paréo sur lîle
des Pins. En revanche, labsence de soins est certainement plus grave
devant laffluence des malades qui débarquent des transports
et dont beaucoup sont scorbutiques. Mais ce sont les souffrances morales
nées du dépaysement brutal, de la séparation des
familles, de la nostalgie de la capitale et de lhumiliation de
la défaite quAlexis trouve les plus sévères.
La phase initiale, quoique libérale, lui est la plus douloureuse
de la déportation. Cette dernière sorganise cependant
vaille que vaille, et il constate des progrès à chaque arrivée
des grands transports : le logement, les vêtements, la nourriture
et les soins sont notablement améliorés. Divers matériaux
sont fournis et, très vite, il se construit une paillote à
la manière autochtone. Le problème des chaussures est bientôt
réglé par les fournitures dun atelier de cordonnerie.
La nourriture saméliore grandement grâce, non seulement
aux fournitures des autochtones, mais au ravitaillement à peu près
régulier en viande et en pain par les soins du boucher et du boulanger.
Des cantines dirigées par des déportés restaurateurs
fleurissent et Alexis crée la sienne : ce sont parmi les commerces
les plus prospères de lîle. Et même un important
hôpital est rapidement construit.
En permission provisoire sur la Grande Terre, Alexis embarque le 17 octobre
1873 sur le navire Le Cher pour Nouméa, quil atteint le 19.
Le jour même de son arrivée, il part pour lîle
de Maré sans autorisation de résidence et regagne Nouméa
le 1er janvier 1874. Peu après son retour, le 8 exactement, ladministration
pénitentiaire le renvoie sur lîle des Pins par le bateau
La Ramée.
En 1874, chaque déporté, sil le veut, est logé,
vêtu, nourri et soigné à peu près convenablement.
Il nest astreint quà un appel dominical, reçoit
son courrier et peut disposer de son argent personnel. Une bibliothèque
publique fonctionne assez rapidement. Mais surtout, il a la possibilité
de faire venir sa famille aux frais de ladministration, la direction
des colonies ayant besoin de femmes pour coloniser lîle. Des
ateliers de cordonnerie et de tailleurs sont ouverts rapidement ; il y
a même des instituteurs qui font lécole aux jeunes
enfants. Vers le milieu de 1874, la déportation à lîle
des Pins a atteint un stade à peu près tolérable.
Alexis fait une demande de concession et singénie à
soigner sa demeure entourée dun jardin : son objectif est
de faire venir son épouse et ses deux enfants. Après avoir
reçu lautorisation de sy installer, sa famille est
dirigée gratuitement vers la Nouvelle-Calédonie par les
bâtiments de lÉtat : elle se rend sans frais par les
voies ferrées au port dembarquement, Le Havre. Là,
elle reçoit un secours de 50 francs et il lui est alloué
en outre une somme de 25 francs pour chacun des enfants. Enfin, un trousseau
est délivré au moment de leur embarquement. La traversée
seffectue sur le navire à vapeur Le Fénelon : elle
dure quatre-vingt-huit jours. La commune lui apparaît comme un petit
bourg de la France métropolitaine, dominé par son église,
avec son hôpital, sa mairie, sa prison, ses ateliers qui groupent
des maçons, des charpentiers, des forgerons et même une marchande
de poissons. On note un salon de coiffure « À linstar
de Paris », une fabrique de jouets denfants et une pâtisserie
; un marché couvert a été édifié à
lentrée de la commune. Ébénistes, tourneurs,
menuisiers, fabricants de pipes, sculpteurs, graveurs sur nacre, dessinateurs
exposent leurs travaux.
Cest aux Pins que naît leur troisième enfant, une fille,
Marthe Estelle, le 5 novembre 1875.
Sur lîle, les déportés tentent aussi de se cultiver,
de se divertir et de sinformer : en 1877 vont naître un théâtre
et une presse. Le théâtre fonctionne en plein air, dans une
clairière : le public est nombreux, officiers et surveillants sont
mêlés à la foule des condamnés. Les représentations
ont lieu le dimanche et la troupe est composée dartistes
bénévoles, le rôle des femmes étant tenu par
des hommes. Le succès est énorme : on passe là des
heures de joie franche et dattendrissement naïf. Cest
une trêve aux chagrins, aux soucis, aux querelles, aux récriminations.
Des journaux sont également imprimés, dabord en cachette,
que les déportés sarrachent, puis avec laccord
de ladministration : en 1877, le Premier Album de lîle
des Pins, Le Raseur et Les Veillées, en 1878 et 1879, Le Parisien
hebdomadaire, Le Parisien illustré et lAlbum de lîle
des Pins.
Le 5 mai 1878, la famille sagrandit : cest la naissance de
leur quatrième enfant, un garçon, Jules René.
Alexis obtient enfin une grâce partielle le 12 octobre 1878 avec
obligation de résidence en Nouvelle-Calédonie, suivie dune
grâce complète le 15 janvier 1879. Avant leur départ
de lîle, ses camarades et lui ont le geste de bâtir
au milieu du cimetière des déportés un monument très
sobre qui porte la simple inscription :
« À leurs frères morts en exil, souvenir des déportés
de 1871 ». Rayé des contrôles le 20 avril, il abandonne
définitivement la Nouvelle-Calédonie avec sa famille en
embarquant le 17 octobre sur la goélette La Creuse : elle quitte
Nouméa le 1er novembre. Jamais voyage de Nouméa en France
ne leur parut aussi long, malgré une seule escale à Sainte-Hélène.
Partie de Nouméa avec une température de 40 °C, la goélette
double le cap Horn par 15 °C. À la moindre brise, le commandant
ordonne de carguer les voiles. Trois mois après lembarquement,
au lieu de se trouver à Brest, son port de débarquement,
La Creuse est devant Sainte-Hélène. Une fois les soutes
remplies de charbon, le commandant ordonne le départ. Deux mois
et demi se sont écoulés depuis Sainte-Hélène
lorsque la vigie crie
« terre à bâbord avant ». Cest le 4 avril
1880, cent cinquante-six jours après le départ de Nouméa,
que La Creuse franchit le goulet de Brest. Sous des acclamations plus
que nourries, le soir venu, suivis par un flot de population, les déportés
parisiens gagnent la gare où un train spécial est préparé
à leur intention : le train des rapatriés de La Creuse pour
Paris. Après une nuit passée à rouler, à laube,
ils aperçoivent les remparts de la grande cité : la vue
de Paris, revoir les leurs et leurs amis
ils ont hâte de sortir
du train.
À leur retour, Alexis et Appolonie sinstallent à Paris,
148 boulevard de Ménilmontant, dans le XXe, où naît
le 8 mars 1881 leur cinquième enfant, Louise Charlotte, ma grand-mère.
Étant donné les difficultés de leur vie à
Paris, Alexis demande le 3 janvier 1881 lattribution dune
concession de terrain en Algérie, dans la Mitidja ou le Zaccar.
Pour obtenir cette parcelle, il sollicite et obtient le soutien de Gambetta,
alors président de la Chambre des députés. Est-ce
au titre dancien communard, puisque Gambetta sétait
battu pour lamnistie ? Est-ce au titre des liens maçonniques
? Gambetta veut-il favoriser linstallation de bons républicains
en Algérie dans le cadre dune colonisation de peuplement
? Lidéologie colonialiste népargne pas les communards.
Toute la famille arrive en Algérie en novembre 1881, puis reçoit
en avril 1882 une concession à Tipasa et une dotation de 1 000
francs pour lachat de matériel agricole. Mais elle semble
vivre dans une très grande pauvreté et un état sanitaire
alarmant : les documents parlent denfants atteints de fièvres.
Une dernière fille, Irmine Valérie, naît le 19 février
1888 dans ce village. Alexis y meurt le 15 avril 1889, neuf jours après
son fils aîné Némorin qui est décédé
à lhôpital de Marengo le 6 avril. Ses enfants feront
souche en Algérie ; quant à leurs descendants, ils vivent
actuellement en France. Malheureusement, lexode précipité,
le déracinement, les incertitudes dues à lexil et
surtout léparpillement sur le sol français nous ont
conduits à la perte du lien avec cette branche de la famille.
Alain, le colon de Sidi-Moussa
Préface
La guerre dAlgérie a été le théâtre
de techniques cynophiles modernes. La France fit appel à près
de 7 500 chiens, principalement achetés en Allemagne par le 10e
groupe vétérinaire de Linx. Les chiens, souvent des bergers
allemands dressés et entraînés par les maîtres-chiens
des pelotons cynophiles, étaient fort appréciés des
unités combattantes et des commandos de chasse lors de certaines
missions particulièrement dangereuses. Ces chiens furent répartis
en une centaine de pelotons cynophiles sur lensemble du territoire
de lAlgérie. Grâce à leurs qualités naturelles,
ces animaux, insensibles à la peur et doués de certains
sens hyperdéveloppés propres à leur espèce,
se révélèrent dextraordinaires éclaireurs
de pointe qui permirent dépargner bien des vies humaines.
Ils progressaient en avant-garde des voltigeurs de pointe et pouvaient
déceler toute présence à une distance de près
de cent mètres mieux que naurait pu le faire un humain. Cest
en silence quils donnaient lalerte à leur maître
qui les suivait en retrait. Ils étaient dressés pour attaquer
et poursuivre lennemi sur ordre et permettaient également
de ne pas exposer inutilement des vies humaines lors des explorations
de grottes ou de fouilles de mechtas suspectes. Certains reçurent
par ailleurs des missions de garde ou de détection de mines. Au
cours de la guerre dAlgérie, plus de cent cinquante chiens
de guerre furent tués au combat et leur sacrifice a sans doute
sauvé beaucoup plus de nos soldats de la mort qui les attendait
au détour de la piste. Le maître-chien et son chien firent
partie des plus exposés : le premier, conscient mais stressé
en permanence, le second, obéissant en dépassant parfois
la seule fidélité à son maître.
Un appelé dans la guerre dAlgérie Novembre 1956
Janvier 1959
Mostaganem, les classes
Le lundi 15 octobre 1956, je reçois
ma « feuille de route » : jai eu vingt ans il y a trois
mois. Ma première affectation est le 31e groupe vétérinaire
de Mostaganem : je dois le rejoindre le jeudi 1er novembre. Le mercredi
31 octobre au matin, mes parents, ma sur et mon frère maccompagnent
à la gare dAlger. Le long des quais, un grand nombre de wagons
brillent sous le soleil : ils sont en inox, de type Mistral. Mon ordre
dincorporation me donne droit à une place gratuite en seconde
classe aux banquettes très inconfortables. La rame de départ
me ramène à la réalité : un wagon avec un
plateau découvert ouvre le convoi. Sur cette plate-forme restreinte,
des militaires armés jusquaux dents observent les abords
durant le trajet, étant prêts à tirer en cas dembuscade
; même dispositif à larrière. Nous avançons
lentement, une draisine a pourtant ouvert peu avant la voie pour repérer
les mines possibles posées sur les rails. Le train traverse Blida,
surnommée la « Ville des roses », capitale de la fertile
plaine de la Mitidja à quarante kilomètres de Marengo, mon
village. Sur ma gauche, japerçois les sommets surplombant
les gorges de la Chiffa, couverts de forêts de cèdres : tout
en haut, culmine à 1 600 mètres Chréa, première
station hivernale de lAlgérie et véritable balcon
dominant la Ville des roses. Du temps des Romains, cette région
fournissait les bêtes sauvages que les gladiateurs combattaient
dans les arènes. Puis, cest la gare Charon dOrléansville
: elle a résisté au terrible tremblement de terre du 9 septembre
1954. Voilà Relizane, gare importante sur notre parcours, en pleine
campagne. Je dois alors prendre la correspondance pour Mostaganem. Quelques
poteaux coupés par endroit, des rails tordus, un pont détruit
me rappellent que je suis embarqué dans une drôle de galère
: les événements, dit-on. Enfin jarrive à Mostaganem,
cest le terminus : la gare donne sur le port. Des GMC attendent
à la sortie, nous sommes nombreux à y monter. Après
un court trajet, nous pénétrons dans le camp, un véritable
jardin où pullulent les bougainvilliers.
Le groupe vétérinaire vient dêtre créé
par la transformation de létablissement hippique no 31 sis
quartier Alexandre-Vallon : en effet, cest la fin de lutilisation
en nombre des chevaux et le développement de lemploi du chien.
Il sera dissous le 3 novembre 1962. Il est dirigé par le vétérinaire
commandant Boyer et occupe une emprise de huit hectares remarquablement
disposée en terrasses descendant en pente douce vers la mer. Nous
devons être quatre cents personnes environ, plus une centaine de
chiens et quelques dizaines de chevaux arabes permettant aux cavaliers
de se rendre dans les alentours en traversant les
vignes. Le lendemain matin, après un interrogatoire (état
civil, niveau scolaire, diplômes
), les vaccins, les mensurations
pour lhabillement, je passe par le magasin du fourrier, où
je récupère mon paquetage, puis chez le coiffeur. Les jours
suivants, cest le début dune préparation de
quatre mois environ : les « classes ». Chaque matin, ce sont
les cours militaires : il faut se familiariser avec les grades, larmement,
la théorie. Des enseignements plus spécifiques sont donnés
sur le rôle et les missions des membres selon le corps darmée
: savoir lire une carte détat-major, utiliser une boussole.
Les après-midi sont consacrés à la pratique : maîtriser
le garde-à-vous, le rompez, le à-droite, le à-gauche,
savoir marcher au pas en cadence, sur fond daboiements et de claquements
de talons. Sajoute le maniement des armes (MAS 34 et MAT 49) : faire
jouer la culasse, mise en faisceaux. La manipulation saccompagne
dexercices de tir à balles réelles sur des cibles
en papier à forme humaine. Après linstruction du lancer
de grenades, le plus dur nest peut-être pas encore fait :
il faut nettoyer son arme, souvent pendant des heures, après lavoir
entièrement démontée, puis la remonter. Je ne peux
mempêcher de penser au sketch de Fernand Raynaud, Le Fût
du canon. Jallais oublier le parcours du combattant, constitué
dune succession dobstacles sous lesquels il faut ramper (troncs
darbres, poutres en béton, barbelés), de murs à
escalader, de planches, de filets à franchir avec son barda sur
le dos, le tout chronométré. Il sagit de renforcer
la cohésion du groupe.
Aussi japprécie les moments de détente, la réception
du courrier accompagné souvent de mandats postaux, les chevaux
arabes permettant de traverser les vignes ou les baignades à la
plage toute proche sans penser au danger. Le dimanche, avec mes copains,
nous nous payons un restaurant et une séance de cinéma au
Vox, au Cinémonde ou au Colisée : je me souviens davoir
vu le film de Roger Vadim, Et Dieu
créa la femme. Ceux qui
ont pris goût au bordel local et en ont les moyens se rendent sans
crainte au Perroquet Vert. Les amateurs rencontrent aussi les filles voilées
qui les abordent dans la rue dune illade habilement lancée
en écartant leur voile. Le plus vieux métier du monde y
garde ses traditions. La guerre semble éloignée : de temps
en temps, je participe au peloton dintervention et déambule
dans les rues de la ville ; complètement ignorant du combat de
rue, je me demande ce que je ferais si je me trouvais nez à nez
avec quelques terroristes.
Vers la mi-février 1957, quelques jours avant la fin des classes,
le capitaine de la compagnie nous « propose » de suivre une
formation de maître-chien : jaccepte sans être vraiment
volontaire, ignorant tout du rôle de cynophile. Nous allons être
répartis en trois groupes vétérinaires différents
: une quinzaine de
« pioupious » reste au 31e groupe vétérinaire
de Mostaganem, une trentaine va au 33e groupe vétérinaire
de Blida et nous sommes une quinzaine à rejoindre le 32e groupe
vétérinaire de Saint-Arnaud. Nous devons y être le
14 mars : adieu exercices, marches, corvées, appels. Je quitte
la gare de Mostaganem avec mon groupe le 11 mars, en direction dAlger
avec une permission de vingt-quatre heures.
Laffectation à Saint-Arnaud
Après ce court séjour chez
mes parents à Marengo, jemprunte de nouveau le 13 mars un
train de la CFA en gare dAlger afin de rejoindre Saint-Arnaud. Prenant
la direction de Constantine, la locomotive pousse devant elle deux wagons
lestés de sable qui doivent protéger le convoi au cas où
les rails seraient minés par les fellagas. Comme elle avance lentement,
elle peut en principe sarrêter sans dommage. Pour rouler lentement,
elle roule vraiment lentement et jai tout le temps de détailler
le paysage. Finie la riche plaine, maintenant la terre est pauvre, caillouteuse
et lherbe rabougrie. De temps à autre, japerçois
un gourbi, une mechta ou un troupeau de chèvres. Le train traverse
les gorges de Palestro où le 18 mai 1956 un commando FLN avait
tué avec une atrocité féroce dix-sept des nôtres
dans une embuscade. Tout le long de la voie gisent des poteaux électriques
et téléphoniques sciés à leur base. Parfois
le train sarrête pour laisser passer un scout-car en se rangeant
sur une voie de garage. Je vois pour la première fois ce type de
véhicule blindé et armé de mitrailleuses, dont les
pneumatiques sont remplacés par des roues ferroviaires : ils patrouillent
sur rail. Un autre véhicule attire mon attention : il se déplace
à vive allure, puis sarrête net et repart immédiatement
à la même vitesse dans lautre sens sans faire demi-tour.
Japprendrai plus tard quil sagit dun engin blindé
de reconnaissance (EBR) de marque Panhard avec à son bord un équipage
de trois hommes, un tireur et deux pilotes, lun à lavant
et lautre à larrière.
Après avoir dépassé Sétif, jarrive en
fin daprès-midi en gare de Saint-Arnaud, accompagné
par une bonne cinquantaine de bidasses : les GMC sont garés face
à la sortie. Une fois que les hommes sont assis sur les deux bancs
à larrière, les véhicules prennent la direction
de lautre extrémité de la ville, où se trouve
la caserne. Au-dessus de lentrée, je lis sur un panneau «
32e groupe vétérinaire » : je découvrirai plus
tard que, comme à Mostaganem, cest un établissement
hippique, doù son surnom « la Remonte », transformé
en 1955 en groupe vétérinaire cynophile. Il est dirigé
par le vétérinaire commandant Rouquette. Clôturée
par dépais murs en pierres de taille, la caserne est installée
dans une citadelle construite du temps des Romains : cest un labyrinthe
de pierres remanié au fil des siècles. Elle abrite, outre
les bâtiments administratifs, les cuisines et les réfectoires
pour la troupe, le mess pour les officiers et les sous-officiers, le foyer,
les magasins, larmurerie, les ateliers et les garages, les soutes
à munitions et à carburant, linfirmerie, une prison
(le trou) située près du poste de garde, un terrain de sport
et lincontournable parcours du combattant. Les chiens sont attachés
devant leur niche près de lentrée du camp, enfermés
dans des cages grillagées. Une importante écurie abrite
encore des chevaux, car nous cohabitons avec le 7e régiment de
tirailleurs algériens.
Le lendemain matin, après le discours daccueil, je passe
chez le garde-mites (le fourrier) pour rendre ma tenue provisoire et récupérer
mon nouveau
paquetage, un bidon, la gamelle avec fourchette et cuillère, le
casque, plutôt les casques, le léger et le lourd qui semboîtent
lun dans lautre, les brodequins à clous et les guêtres
en toile. On me remet un collier didentification avec mon nom et
le numéro de matricule, le 5691001141, gravé sur les deux
parties dune plaquette métallique. Le port de linsigne
du groupe vétérinaire est obligatoire, mais il ne nous est
pas fourni : nous lachetons au foyer. Il me plaît demblée
: paysage du djebel Braou et du chott Sebkhet-Bazer dazur, le ciel
de même, chargé à droite dun croissant montant
dargent et à gauche des capitales GV de même couleur,
un écusson militaire de pourpre au nombre 32 dargent, brochant
sur la pointe de lécu, soutenu par deux branches de sauge.
Linx : Dolly, ma nouvelle compagne
À peine sommes-nous installés
que le vétérinaire commandant nous annonce notre prochaine
destination : Linx en Allemagne, centre de formation cynophile (10e groupe
vétérinaire) situé sur la frontière rhénane
juste après Kehl, en face de Strasbourg. Chaque élément
du groupe, composé de quinze personnes, doit récupérer
un chien et se familiariser avec lanimal avant le stage de dressage
qui aura lieu à notre retour. Je me souviens de quelques noms :
Broganti, Sanchez, Saunier et le MDL Bresson. Le mardi 19 mars, dès
cinq heures, cest le départ en camion pour la gare de Constantine,
puis le train jusquà Philippeville : barda hivernal sur le
dos, sac marin contenant tente, bottes fourrées, vêtements
chauds, duvet et rations alimentaires préempaquetées pour
le voyage. Après une nuit dans un dépôt militaire
plutôt crasseux, nous embarquons dans la matinée sur le Sidi-Okba,
paquebot mixte moutonnier. Nous sommes dirigés vers les cales où
une multitude de transats placés côte à côte
nous attendent : une foule de militaires grouille sur le navire. La mer
démontée se charge de nous ramener à la réalité.
À peine sorti du port, la tempête reprend de la force, le
bateau senfonce dans la houle et remonte brusquement. Nous sommes
installés sur nos transats non arrimés qui commencent à
glisser : le mal de mer me torture. Personne ne songe à manger
et la traversée se fait le ventre vide. Nous arrivons le lendemain
en fin de matinée dans le port de Marseille où nous débarquons
en sortant des entrailles du paquebot par une ouverture latérale
située sur le flanc. Les GMC nous déposent au centre de
transit : nous y sommes parqués en attendant de prendre le train
pour Strasbourg. Dans la soirée, les bahuts nous conduisent gare
Saint-Charles, et après un long périple par la voie ferrée,
nous arrivons le lendemain matin gare de Strasbourg. Puis cest en
camion militaire que nous franchissons le Rhin en passant sur le pont
de Kehl pour atteindre Linx, distant dune dizaine de kilomètres,
et le 10e groupe vétérinaire : il est chargé dacheter
et de débourrer les chiots.
Dès notre arrivée, le vendredi en début daprès-midi,
un chien berger allemand est confié à chaque stagiaire.
Ces chiens ne manifestent aucune agressivité, certainement des
sujets réformés, insuffisamment hargneux : cela est
préférable. Après avoir partagé linconfort
du transport, nous descendons des GMC avec eux dans un camp perdu. Avant
la nuit, il nous faut monter la tente et nous équiper chaudement
grâce au barda hivernal. Les habitants de la région ont baptisé
lendroit « la petite Sibérie », la température
nocturne avoisinant les - 20 °C : je comprends alors la nécessité
de la tenue fourrée. Les spécialistes nous ont prévenus,
le chien se blottit contre son nouveau maître durant la nuit pour
recevoir un peu de chaleur à travers le duvet : un premier exemple
du couple homme-animal en milieu difficile. Nous ne nous déshabillons
pas et ne faisons aucune toilette. Après quelques jours de nomadisme
et dacclimatation réciproque, de retour au centre de formation
cynophile, crasseux, nous apprécions les heureux effets dune
douche bien chaude effaçant les relents tabagiques et supprimant
les odeurs canines qui imprègnent nos frusques et nos corps.
Un chien nous est alors attribué pour son dressage et son acclimatation
lors de notre retour en Algérie. Le sort ma désigné
Dolly, un berger allemand au pelage sombre. À travers les grilles
du chenil, je crie pour tenter de la dominer : elle grogne, montre les
crocs, bondit sur le grillage. Ce nest quau bout du deuxième
jour que je pénètre dans la cage, harnaché dun
costume matelassé : après quelques longues minutes, je réussis
à la saisir par le collier étrangleur et cest la punition
à grands coups de laisse. Je lui donne de violents coups de pied
dans le ventre, sur la truffe. Je la tiens toujours par le collier, je
saisis la laisse, la bête semble calmée, soumise. Je frappe
de toutes mes forces, elle geint, je redouble les coups, encore et encore
: sonnée et intimidée, elle se couche sur le ventre, la
tête entre les pattes, cest gagné, elle devient docile,
acceptant la domination du maître. Je dépose dans le sas
une gamelle de viande et de riz que jai préparée :
elle se précipite aussitôt sur sa pitance.
Le vétérinaire commandant le groupe nous demande dassister
aux séances dachat des chiots qui leur sont proposés
par les civils : il faut connaître toute la chaîne pour que
la fusion du couple homme-animal soit la plus parfaite. Ils sont soumis
à une batterie de tests éliminatoires : le premier ma
marqué par sa cocasserie. Les chiots tenus en laisse par leur propriétaire
sont alignés et un officier tire soudainement avec un pistolet
chargé à blanc. À la première détonation,
les durs des durs se précipitent, hargneux, vers le tireur, alors
que les hésitants, à plus forte raison les trouillards,
gémissent, pleurent : leurs éleveurs se voient remerciés.
À la fin des tests et des examens sanitaires indispensables, les
sélectionnés regagnent le centre de sevrage et de débourrage.
La veille de notre retour à Saint-Arnaud, nous sommes allés
prendre une dernière bière en ville et jen ai profité
pour macheter un appareil photo : un Agfa 24x36. Le lendemain matin,
les GMC nous transbahutent à la gare de Strasbourg avec cette fois-ci
en plus de notre barda, sac marin et rations alimentaires, les quinze
chiens bergers allemands en laisse et avec muselière, leurs gamelles
et leur nourriture : le trajet jusquà Marseille se fait en
wagons à bestiaux. Le train se met en branle en fin daprès-midi
pour arriver à Marseille le lendemain en fin de matinée
: nous profitons des nombreux arrêts dans les gares pour nourrir
les chiens, faire les pauses « pipi » et quelques exercices
de dégourdissement.
Après avoir passé la nuit, toujours dans un centre de transit
surchargé et crasseux, les camions nous acheminent sur les quais
du port où nous embarquons pour la traversée sur le Sidi-Ferruch,
toujours en fond de cale avec une chaise longue et une couverture pour
passer la nuit. Les flots sont calmes et les chiens également.
Nous accostons à Philippeville le mardi matin : les bahuts qui
nous attendent nous conduisent à la gare où nous grimpons
encore dans des wagons à bestiaux, bien entendu, avec nos chiens,
en direction de Constantine.
En descendant du train, je découvre ébahi un pont gigantesque,
le Sidi-Rached : il enjambe les gorges de loued Rhummel et relie
le quartier de la gare au centre-ville. Majestueux, il est composé
de vingt-sept arches, long certainement dun demi-kilomètre
et haut de cent mètres au moins. Jéprouve un moment
démotion, de peur même, lorsque nous traversons «
les Portes de Fer », un défilé encaissé qui
serpente entre les parois abruptes à la couleur gris métallique
du massif des Bibans : il suffirait dune rafale tirée dun
de ces rochers sinistres pour que mon aventure se termine. Enfin, éreintés,
affamés, crasseux et avec un pressant besoin de sommeil, nous effectuons
les cent derniers kilomètres en GMC.
Saint-Arnaud et le 7e régiment
de tirailleurs algériens
Le lendemain de notre retour à
Saint-Arnaud, le jeudi 4 avril, le commandant nous présente le
stage de formation du maître-chien : sa durée est de trois
mois ; à la sortie nous serons opérationnels en ville, dans
le bled et le djebel. En fonction de ses aptitudes, chaque chien a sa
spécialité : sentir lexplosif, attaquer lhomme,
pister. Le but est de former un peloton cynophile opérationnel
devant rejoindre une unité combattante. La formation est assurée
par un lieutenant vétérinaire, chef du peloton.
Jai pu enfin découvrir ma nouvelle petite ville, sur les
hauts plateaux entre Sétif et Constantine, ville coloniale bâtie
en damier autour de la route nationale qui la traverse. Cest un
véritable camp retranché. Toutes les issues en sont barrées
par des rangées de fil de fer barbelé et on ne peut y entrer
que par deux portes : une à lest sur la route de Constantine,
lautre à louest vers Sétif. Elles sont couvertes
par des chicanes et des sacs de sable. Cest le surlendemain de notre
retour que jai vu mon premier cadavre ou plutôt mes premiers
cadavres, car ils étaient huit. Une image dont je narrive
pas à me défaire : huit corps couverts de sang coagulé
et alignés en plein soleil dans la poussière de la place
du marché, juste au pied du kiosque à musique dans lequel
dhabitude la clique du régiment, la nouba, joue tous les
dimanches, bérets bleus et ceintures rouges, avec son bouc mascotte.
Ils sont restés deux jours. Un adjudant et deux tirailleurs étaient
tombés dans une embuscade à une vingtaine de kilomètres
où ils venaient se ravitailler. Lorsque les renforts sont arrivés,
il était trop tard pour les sauver, mais la bande avait été
rattrapée et huit rebelles avaient été abattus. Une
fois la place nettoyée,
cest au tour de la nouba de rendre les honneurs. Fifres, clairons,
tambourins, grosse caisse égrènent les musiques du 7e RTA,
dirigés par le tambour-major jonglant et projetant sa canne avec
dextérité. Face aux trois cercueils, recouverts du drapeau
tricolore et qui renferment les dépouilles des trois soldats, un
général venu de Constantine les décore à titre
posthume.
Pendant trois mois, jai vécu la routine militaire : lentraînement
et les soins quotidiens à ma chienne, les crapahuts et les patrouilles
avec elle dans les cailloux et les oueds du djebel Braou. Toutes les matinées
lui sont consacrées. Elle est nourrie à six heures trente
: je dépose dans le sas de sa cage une gamelle de riz et de viande
que jai préparée. Lentraînement débute
à sept heures, il dure deux heures, répondre aux ordres,
marcher au pied, attaquer, lâcher prise, défendre son maître,
exercices à chaque fois sanctionnés en fonction du comportement
par des caresses, une bouchée de viande ou des coups de laisse
sur le dos. Les exercices dattaque, de défense et la formation
au mordant sont multipliés avec lhomme dattaque. Ce
dernier est protégé des morsures, la tête dans un
grillage, le reste du corps jusquaux pieds compris dans une tunique
en cuir épais, les mains dans dénormes gants : la
récompense, un morceau de viande, est parfois posée sur
son bras. Pour lhabituer progressivement aux détonations,
la tenant en laisse, je tire plusieurs coups de feu et ne tolère
aucune dérobade de sa part. Cette éducation virile est complétée
par un travail intensif au parc dentraînement où une
voûte a été construite par le personnel du chenil.
À plusieurs mètres du sol, les chiens sélèvent
seuls le long de la paroi, dabord verticale ; ils prennent conscience
de la notion du vide. Ainsi entraînés à résister
à la sensation du vertige, ils deviennent aptes à la marche
en montagne. Au retour, cest la toilette de la bête, douche,
peignage ainsi que la recherche des tiques derrière les oreilles,
puis le nettoyage des cages. Le chenil est composé de nombreuses
cages carrelées, de douze mètres carrés de surface
et de quatre mètres de hauteur. Je lui prépare alors sa
gamelle : en me voyant de retour des cuisines, elle aboie et se précipite
sur sa pitance. En fin daprès-midi, je pars souvent en campagne
et jarpente des terrains pentus. Je dois escalader une trentaine
de marches, crapahuter sur deux cents mètres, en renouvelant cet
exercice plusieurs fois de suite. Quand jarrive en haut, je nai
plus de souffle et pour descendre, cest encore plus difficile. Le
rythme de lentraînement est de plus en plus soutenu, exténuant
: il règne heureusement une certaine complicité entre nous,
les stagiaires, et lencadrement. Les rapports hiérarchiques
sont beaucoup moins marqués quau début : les corvées
et les gardes sont allégées. Une nuit, alors que je monte
la garde sur un mirador dominant Saint-Arnaud, à deux reprises
des rebelles surgissent à lendroit où je me trouve
: la première fois vers une heure et la deuxième presque
aussitôt après, cest ma chienne qui mavertit
et les met en fuite. Avant daller me coucher, je monte au poste
de commandement pour informer le caporal-chef sur ma nuit : il téléphone
aussitôt au gars de service qui lui rapporte quaprès
avoir entendu des bruits suspects, il a braqué le projecteur sur
le mirador où jétais et il a compté cinq fells
à la première tentative dattaque et au moins une dizaine
à la seconde.
Le couvre-feu est à dix-neuf heures : la ville se vide alors, seuls
les militaires circulent. Nous passons nos soirées libres en traînant
notre ennui dans le quartier, à jouer aux cartes entre copains
de chambrée, le transistor à fond déversant des chansons
de Brel, Brassens ou Paul Anka, une caisse de pils ou de Kronenbourg au
sol et les paquets de « troupes trois têtes » fabriqués
à Alger (cigarettes fournies par larmée française).
De temps à autre, le théâtre des armées ou
le camion-cinéma nous offrent un spectacle : dans laprès-midi,
lopérateur installe le matériel. Le foyer aménagé
en salle de projection est comble, au programme un vieux navet. Lécran
séclaire, la lumière séteint et le projecteur
grésille. À la fin de la séance, très vite
les tables et les chaises sont réinstallées et le bar est
ouvert. Nos sorties en ville se font le dimanche : sur les terrasses des
cafés maures, les hommes boivent leur verre de thé avec
un brin de menthe ou une « gazouse » tout en jouant aux dominos
ou aux cartes espagnoles. Ce sont les habitués à ne rien
faire, pas dheure pour jouer, ça fait passer le temps. Le
« galoufa », homme vêtu de peau de bête, arpente
les rues pour attraper au lasso les chiens errants. Laprès-midi,
la ville semplit de la population des environs, paysans, éleveurs,
commerçants qui dormiront la nuit avec bêtes, bagages et
marchandises dans les fondouks pour être là de bonne heure
et se choisir la meilleure place sur le marché. Le lundi à
Saint-Arnaud, il y a deux marchés, celui qui se tient sur la place
de lécole, où lon vend de tout, et lautre,
le marché aux bestiaux, près de la Remonte à lautre
bout du village, où nos vétérinaires viennent se
fournir pour alimenter la troupe et les chiens.
Cest un de ces dimanches, sur la place du marché face à
lécole, alors quOmar, le patron du restaurant, nous
sert un couscous, quune grenade est jetée au milieu des enfants
et de leurs parents qui se rendent à une kermesse organisée
par lécole : sirènes de la ville et celles des ambulances.
Quand nous arrivons, en même temps que la section dalerte,
les gens courent dans tous les sens, il y a de la fumée partout.
Très vite débordés, nous entendons tout à
coup des hurlements : un groupe dEuropéens se précipite
sur un vieil Arabe qui vend des épis de maïs grillés
sur un « kanoun ». Il tente de senfuir, tombe et la
foule se jette sur lui. Lorsque les tirailleurs sont parvenus à
le dégager, il était massacré. Dautres Européens
ont commencé à saccager les magasins indigènes. Il
faut larrivée dune automitrailleuse (half-track) qui
tire une rafale en lair pour ramener un peu de calme. Le sol est
jonché de couffins renversés, de babouches, daliments.
Nous aidons à ramasser les blessés et les morts. Dès
la fin de laprès-midi, cest le branle-bas, mission
de ratissage, jeeps, GMC, half-tracks armés de mitrailleuses et
bien sûr nous accompagnons les tirailleurs avec nos chiens comme
éclaireurs de pointe. En arrivant dans la nuit aux abords dune
mechta, des coups de feu éclatent. Ne pouvant plus progresser,
nous avons nettoyé leur position au mortier. Dès le matin,
nous avons fouillé les ruines et récupéré
un drapeau fellaga, de la semoule, des pataugas de marque étrangère,
des médicaments, mais pas darmes. Les habitants de la mechta,
avec leurs ballots crasseux et leurs bêtes, sont chargés
sur les camions en direction de Saint-Arnaud et sont installés
dans un camp de regroupement au nord de la ville. Cest leur punition
pour avoir hébergé des
rebelles. Au retour, à une trentaine de kilomètres de notre
caserne, après avoir dépassé les ruines dune
ferme incendiée, en arrivant au sommet dune colline pelée,
je découvre une ville romaine au fond dune cuvette : un arc
de triomphe au milieu dune forêt de colonnes de marbre blanc,
un décor de cinéma, Djemila, me dit le capitaine.
Lété sinstalle : à dix heures le soleil
est déjà très haut, cest très dur physiquement.
Un calme relatif règne : les terroristes se contentent de brûler
les récoltes, de scier les poteaux ou de détruire les routes
et les ponts, mais ils évitent laffrontement. Lorsque nous
arrivons sur les lieux, il ny a plus personne et les habitants des
mechtas voisines nont jamais rien vu ni entendu. Alors nous les
réquisitionnons pour réparer les dégâts quils
ont sans doute eux-mêmes réalisés la nuit précédente
sous la menace des fellagas. Et ça recommence quelques jours plus
tard. Le dimanche, je partage avec mes potes les menus plaisirs de notre
petite ville : repas sur la terrasse bondée du Café de France,
rue Saint-Augustin, ou dans un vieux restaurant juif dont jai découvert
la cuisine casher à la mode européenne. Puis laprès-midi,
ce sont les séances de cinéma ou les spectacles au théâtre,
surprenante construction de forme octogonale qui nest pas sans rappeler
les théâtres antiques, et surtout les aubades de la nouba
sur le kiosque à musique où lon drague avec plus ou
moins de réussite les Saint-Arnaudiennes.
Début juillet, dans la cour dhonneur, au garde-à-vous
et en tenue dapparat, Dolly tenue en laisse à mes pieds,
je reçois des mains du colonel mon diplôme et mon nouvel
insigne. Sur ce dernier figure une tête de chien et la mention «
chiens de guerre », ainsi quune branche de feuilles de sauge
rappelant lappartenance au service vétérinaire avec
les initiales GVA du groupe vétérinaire autonome. Le quatorze
juillet, la fête nationale est grandiose : tirailleurs en tenue
dapparat, chèche, ceinture de flanelle rouge enroulée
autour de la taille, godillots cirés, bouc corné en tête,
cuivres, tambours. Pistolet-mitrailleur à la taille, chien en laisse,
nous suivons avec les harkis tandis que les véhicules motorisés
ferment la marche. La population a été rassemblée
de bon matin le long des trottoirs, agitant de petits drapeaux tricolores.
Puis cest la remise des décorations sur le front des troupes
et le dépôt de gerbes au pied du monument aux morts sur lequel
trône un superbe poilu de bronze, sans oublier La Marseillaise.
Un après-midi torride de fin août ou début septembre,
le lieutenant vétérinaire, chef de notre peloton, vient
vers moi et mannonce mon départ immédiat en hélicoptère
: un accrochage a eu lieu, il y a vingt-quatre heures entre une harka
et des rebelles, durée un peu longue pour un pistage. Je prends
ma MAT 49, trois ou quatre chargeurs, quelques grenades, le harnais, la
grande laisse, plusieurs gourdes deau et ma chienne. Lhélicoptère
Sikorsky nous attend moteur en marche, pales tournant en créant
un courant dair : Dolly monte et je la suis. Le colonel est déjà
assis : poignée de main. Dautres troufions attendent dans
lengin. Nous nous élevons porte ouverte, en silence, peut-être
par crainte de ce qui nous attend. La descente commence en tournoyant
vers une mechta. Une fois lappareil posé, nous sautons. Une
section nous attend : nous voilà engagés vers loued
El-Guitoun en passant devant la mechta. La piste commence là où
a eu lieu
laccrochage. Harnachée, la chienne sent le sang des fuyards.
Elle commence à descendre à bonne allure selon son habitude.
La section devant rester au contact, je tente de ralentir dans une pente
sévère. La MAT 49, sur mon dos, me martèle les côtes
: la riposte est impossible pour moi en cas de danger. Les baroudeurs
proches me donnent confiance. Dolly semble aspirée par les traces
qui marquent ici ou là le passage en zigzag des fuyards, ne laissant
planer aucun doute en descendant vers loued. Le temps passe, les
kilomètres défilent. Combien ? Impossible à dire.
Mes pieds me font mal malgré nos entraînements. La sueur
mobscurcit les yeux. Au fond de loued, nous soufflons un court
instant : la chienne boit, puis repart. Une haie de figuiers de barbarie
nous barre le chemin. Dolly sarrête, sabaisse au ras
du sol, immobile. Inquiet, je mapproche delle. Une dizaine
de mètres plus loin, au pied des cactus, un civil ensanglanté
est allongé, un fusil de chasse non loin : lhomme vit, il
ne bouge pas, il a morflé. Il était temps : nous sommes
épuisés. Les gars soccupent du blessé, moi
de ma chienne : sa langue pend, elle halète après ce terrible
effort. Je la traîne au pied dun arbre et la fais boire. Le
blessé est amené à lhôpital de Constantine
pour soins, avant linterrogatoire.
Au début de lautomne, les fells se manifestent de nouveau
en ville : une bombe est placée sous le kiosque à musique.
Il y a deux morts, les deux tirailleurs de garde, et une dizaine de blessés
graves : deux Européennes qui faisaient leurs courses et au moins
dix Arabes. Si la bombe avait explosé une heure plus tôt,
cétait un massacre. En partant ils déposent devant
le commissariat, un bâtiment crasseux gardé par un supplétif
algérien, la Juvaquatre garée en permanence devant lentrée,
le corps dun homme égorgé dune oreille à
lautre, le sourire kabyle. Auparavant, il a eu le nez et les lèvres
coupés, la punition de ceux qui fument et boivent de lalcool.
Ils lui ont aussi gravé au fer rouge une étoile et un croissant
sous la plante des pieds. Cest Omar, le patron du café maure
qui nous régalait de son couscous : un indic peut-être ?
Cette fois-ci, cest une opération de grande envergure qui
est lancée, un ratissage avec la participation dautres unités
: artillerie, bombardements aériens, troupes au sol avec peloton
cynophile. Ça laisse peu de survivants : cent quarante HLL (hors-la-loi)
abattus, deux mitrailleuses et trente pistolets-mitrailleurs récupérés
ainsi quun sac plein de documents. Cest ma dernière
opération à Saint-Arnaud, je dois, avec mon peloton cynophile,
le 21e PCO, un lieutenant vétérinaire, quinze maîtres-chiens,
autant de chiens, dont dix éclaireurs et cinq pisteurs, rejoindre
Tébessa, ville située sur le barrage électrifié
à la frontière tunisienne.
Avant cette nouvelle destination, le colonel maccorde une permission
de trente-six heures : la détente octroyée par larmée
pour que nous retrouvions nos familles avant la nouvelle aventure. Je
prends le train, linox, tôt le matin du six novembre, les
trains ne circulant pas de nuit pour raison de sécurité.
En fin daprès-midi, mes parents sont là, sur les quais
de la gare dAlger : revoir enfin Marengo et me retrouver chez moi.
En route pour Tébessa, un an sur le barrage
De retour à Saint-Arnaud, avec
mon peloton cynophile, le 21e PCO, nous prenons en gare de Constantine
des wagons à bestiaux : direction Tébessa. Le groupe, sous
la direction dun vétérinaire aspirant, Michel Dronne,
est complet : quinze chiens, bergers allemands pour la plupart, et autant
de maîtres-chiens. Sur le trajet, je pense avoir aperçu la
mine de fer à ciel ouvert dOuenza dans les Aurès.
Je ne sais plus où nous sommes descendus du train, à Souk-Ahras
peut-être : le soir, nous couchons dans un camp. Après nous
être occupés des chiens, des lits picot, ces lits de camp
en toile, nous attendent. Au matin, nous partons vers Tébessa où
se trouve, dans les environs, un camp sur lequel sont établis plusieurs
pelotons cynophiles, camp jouxtant un terrain de lALAT, base aérienne
militaire de laviation légère. Jignore tout
de notre future destination et ce genre de situation qui mêle linconnu
à limaginaire, tous deux générateurs dune
certaine excitation, nest pas pour me déplaire. À
part quelques corvées, les soins et les entraînements de
nos fidèles compagnons, nous nassurons plus de garde. En
effet, celle-ci est dévolue à nos chiens qui se déplacent
dans lespace séparant les deux clôtures de barbelés
qui entourent le camp. Les sorties en ville sont fréquentes : il
ny a pas dautorisation à demander ni de permission
à poser. Les seules conditions sont dêtre de repos,
de signaler notre absence et dêtre armé.
Tébessa est une ville fascinante des monts de lAurès
où se trouve un riche ensemble archéologique. La vieille
ville est ceinturée par une muraille, dite de Salomon, qui comporte
treize tours : parmi elles, un arc de triomphe majestueux, appelé
porte de Caracalla. Ces monuments sont remarquablement bien conservés.
Il sy trouve aussi un amphithéâtre et un ensemble de
basiliques dont Sainte-Crispine. Le tout est entouré de chapelles,
baptistères, catacombes et jardins. En voyant le fellah qui tente
de labourer cette terre devenue aride avec une charrue rudimentaire en
bois tirée par un dromadaire, jai peine à croire que
ce fut le grenier à blé de lEmpire romain.
Sur un piton près de Toustain
Cette parenthèse passe très
vite, car quelques jours plus tard, nous prenons la direction de Blandan.
Le convoi se présente comme prévu, précédé
par la jeep dans laquelle sinstalle le lieutenant au côté
du chauffeur et un radio à larrière. Un regard bleu
au-dessus dune moustache poivre et sel, il affiche une attitude
désinvolte, tout du moins détachée des contingences
du moment. Six camions suivent à distance réglementaire
: nous y prenons place avec nos chiens, tout le matériel pour notre
vie quotidienne et larmement avec les munitions. Le convoi nous
dépose au PC arrière du 12e BCA établi à Blandan.
Cest un gros bourg agricole, tiré des marécages par
le labeur opiniâtre des colons, et auquel il arrive en hiver, à
la période des pluies, dêtre cerné par les eaux
de loued El-Kebir qui
ne peut évacuer les précipitations venues des monts de la
Medjerda au sud-est. Il tient son nom de lhéroïque sergent
Blandan qui en 1842, lors de la pacification entreprise par Bugeaud en
Algérie, avait été mortellement blessé au
combat de Beni-Mered.
Les choses sérieuses débutent dès le lendemain. Après
avoir touché encore un nouveau paquetage plus adapté à
nos futures missions et nous être soumis aux diverses formalités
administratives, nous quittons le camp pour un piton, non loin de Toustain,
où lon a construit sur un vaste terrain un village de regroupement.
Ce sont des gourbis où vivent des familles qui auparavant demeuraient
dans les douars ou les mechtas maintenant situés sur le no mans
land, au-delà du barrage électrifié ou dans la zone
interdite de notre côté à louest. Sis sur un
chemin de grande communication, le piton occupe une place importante dans
le dispositif du barrage électrifié entre Lamy (bec de canard)
au sud et El-Tarf au nord. Cest un bordj, sorte de fortin, en position
relativement avancée et presque au contact du barrage. Ses murs
sont peinturlurés en couleurs camouflées. Quant à
son enceinte, elle porte les traces des impacts de projectiles dont elle
est régulièrement la cible. Nous le partageons avec un commando
de chasse : un groupe fort dune cinquantaine dhommes, dont
environ 50 % de FSNA (Français de souche nord-africaine). Son rôle,
comme le nôtre, consiste à détecter lennemi
et éventuellement à faire un bouclage de la nasse. Mais
il doit faire appel en temps utile aux unités de réserve
générale, Légion ou paras, quand le morceau est trop
gros. Nos chiens, toujours entraînés et bien nourris, sont
dune utilité avérée dans diverses tâches
car, en plus de la garde, ils rendent de signalés services dans
les ouvertures de piste ou lors dincursions dans le no mans
land au-delà du barrage. En outre, notre lieutenant en a dressé
certains à détecter la présence de mines, tâche
dans laquelle il fait merveille. Nous sympathisons tout de suite, partageant
une approche commune du nécessaire engagement pour lAlgérie
française et du devoir de fantaisie. Il est très cultivé,
sous des dehors quil veut un peu frustes, et japprécie
la force de ses convictions comme lhumour de sa démarche.
Nous jouissons dune grande liberté daction, car nous
dépendons de lautorité sise à Saint-Arnaud,
soit à quelque deux cents kilomètres au sud-ouest.
Vie quotidienne sur le piton
Peu de temps après notre arrivée
sur le piton, un fort harcèlement aux armes automatiques et au
mortier, une nuit vers vingt-trois heures, donne lieu à une alerte
pour les unités du quartier de Toustain. Ce nest que le lendemain
matin que nous apprenons que les tirs ennemis ont fait mouche et quun
sergent a été tué par lexplosion dun
obus de mortier tiré par les fellagas et tombé au beau milieu
de la cour exiguë quenserrent les quatre murs denceinte
de cette petite forteresse.
En retrait du bordj, encadrant de part et dautre le village de regroupement,
sont implantés la batterie du 8e RA et lescadron dEBR
du 29e dragons. En
plusieurs circonstances, elle se révélera dun grand
secours, car cest de la bouche de ses canons que proviennent les
tirs de barrage et darrêt, réglés au mètre
près quand il y a tentative de passage du réseau. Quant
à lescadron, il est équipé dEBR Panhard,
engins blindés de reconnaissance dont les caractéristiques
sont assez particulières. Dotés dessieux avant et
arrière avec des roues montées sur pneu, ils peuvent se
déplacer indistinctement et rapidement dans un sens ou dans lautre.
Sur les deux essieux sont fixées des roues métalliques qui
leur permettent dévoluer dans les terrains accidentés.
Ces véhicules peuvent atteindre sur route la vitesse de cent kilomètres-heure.
En outre, léquipage de quatre hommes, dont un pilote avant
et un pilote arrière, a à sa disposition un canon et trois
mitrailleuses montées sur une tourelle. Tous ces atouts en font
un outil idéal pour assurer la surveillance de jour comme de nuit
du réseau électrifié en se déplaçant
sur la route ou sur la piste qui le longe au plus près, surveillance
surnommée la « herse ».
Les djounoud (combattants de lALN) savent fort bien se servir de
bazookas ou lance-roquettes et je me souviens dune sortie nocturne
où je me trouvais avec ma chienne Dolly dans un de ces véhicules.
Dans la montée du Fedj-Tabrouk, des roquettes en provenance du
Kef-el-Ham encadrent notre voiture. Son blindage nétant pas
à toute épreuve et son immobilisation augmentant les chances
de nous faire allumer pour de bon, après avoir fait cracher nos
mitrailleuses, le pilote appuie sur le champignon pour nous mettre à
couvert un peu plus haut. Ayant localisé lendroit doù
sont tirées les roquettes, le lieutenant demande illico un tir
de la batterie. Une dégelée de « pellots » sabattent
sur lemplacement supposé des tirs. À défaut
de retrouver le lendemain des indices sur le terrain, nous nous sommes
dit quau moins nos agresseurs avaient dû avoir autant chaud
aux fesses que nous.
Faisant face au barrage, nous avons en vis-à-vis un massif boisé,
le Bel-Ateris, qui, situé de lautre côté du
réseau, me semble très proche et donc susceptible de receler
dans son épaisse végétation des guetteurs curieux
de nos faits et gestes pour en explorer les faiblesses.
Tous les jours, leffectif présent du peloton et de la harka
est rassemblé autour dun espace défriché au
milieu duquel est planté le mât avec son drapeau tricolore
pour le traditionnel lever des couleurs. Des tentes sont dressées
pour nous abriter, entourées de rondins, de sacs de sable et de
murets, installation sommaire pour permettre une existence en campagne.
La logistique adéquate va de la soute à munitions à
lindispensable roulante, en passant par les sanitaires communs et
en plein air quune eau parcimonieuse alimente par gravitation. Au
départ des opérations sont distribuées des boîtes
de ration : les FSNA ont le droit à du « buf assaisonné
» que les troupiers ont évidemment baptisé «
buf assassiné », tandis que nous, FSE, avons du porc
en gelée et un rêche « montée en ligne »
pompeusement baptisé armagnac !
Même sils vivent un peu à part pour respecter leur
mode de vie et leur statut différent de celui de la « régulière
», les harkis sont pleinement intégrés à notre
existence. Ils apportent leur connaissance du terrain et du milieu humain.
Leur engagement nest pas neutre : ils ont clairement choisi leur
camp. La loyauté de ces supplétifs nest jamais prise
en défaut. Force est de reconnaître que ces troupes sont
sûrement celles qui, par leur vie frugale, leur endurance, sont
les mieux adaptées au combat mené.
Sur la ligne Morice
Une des missions de notre peloton est
la surveillance jour et nuit de la portion de barrage qui nous est impartie.
Notre ennemi est évidemment le fell, dautant plus insaisissable
quil se manifeste toujours la nuit, mais lautre ennemi tout
aussi pénible est la routine que lon singénie
à casser et à laquelle certains donnent un nom de maladie
: la « barragite ». En fait notre existence est bâtie
autour du barrage.
Ce barrage, dont la construction débute en 1956, est situé
souvent à plus de trente kilomètres à louest
de la frontière tunisienne : il prend le nom de « ligne Morice
», du nom du ministre de la guerre qui la initié. Très
vite, cet obstacle aux franchissements de lALN devient insuffisant,
dautant quaprès lindépendance de la Tunisie
et le départ des troupes françaises de ce pays, le risque
de voir sinstaurer dans cette vaste zone sétendant
de la ligne Morice à la frontière un gouvernement FLN est
très possible. Cest alors quau second semestre 1958,
six mois après mon arrivée, sont décidés et
réalisés son renforcement et son allongement. Sur près
de quatre cents kilomètres, il va de La Calle (cap Roux) au nord
jusquà Negrine au sud, en suivant souvent au plus près
le « pointillé » de la frontière et sur des
reliefs très variés : de la Medjerda aux Hauts Plateaux
et des monts de Tébessa jusquau désert. Les moyens
mis en uvre sont techniquement beaucoup plus développés,
car si les premiers barbelés pouvaient sopposer aux pétoires
des fellagas, ces derniers ont touché de nouveaux armements auxquels
un obstacle conséquent doit être opposé.
Leffectif de lALN basé en Tunisie est estimé
à dix mille hommes bien armés et dont les camps sétalent
du nord au sud. Elle est dotée dun armement puissant, mortiers
et lance-roquettes, et utilise des explosifs du genre Bangalore ou creuse
des tunnels. Il faut aussi que ce barrage soit en même temps un
dispositif dalerte, de localisation des tentatives de passage, de
protection contre les sabotages et de surveillance grâce aux routes
et aux pistes qui le longent au plus près, empruntées par
les EBR, half-tracks ou véhicules de service.
Un lacis dense de barbelés électrifiés « tricotés
» sur des piquets munis disolateurs, le « tapis de fakir
», dune largeur variable mais de lordre de cent cinquante
mètres, est installé avec souvent un réseau de mines
bondissantes, explosives, éclairantes et indétectables.
Des postes électriques ravitaillent ce dispositif en cinq mille
volts, qui fait lobjet dune maintenance permanente de la part
des hommes du génie.
En effet, toute larticulation opérationnelle du secteur étant
centrée sur le réseau, le génie est donc partie prenante
pour sa mise en uvre, son entretien, le délicat maillage
des terrains minés, louverture de divers passages dans le
barrage pour se rendre à lest. À cela sajoute
la construction de nombreux ouvrages, dont une fameuse passerelle sur
loued Zitoun.
Des pistes de bouclage sont également construites dans la zone
des deux à trois kilomètres en arrière de nos positions
et cest le génie, avec ses énormes Caterpillar couleur
sable, qui les ouvre. À cette occasion, sont mises au jour tout
près de notre emplacement plusieurs imposantes meules de moulin
à huile qui ont traversé les siècles en provenance
de lère romaine. Léquipement du barrage avant
est complété par des systèmes de détection
électronique et, pour les régions plates ou dégagées,
par des radars que les fellagas dénomment « les grands miroirs
sombres ».
De jour, nous allons récupérer les corps abandonnés
sur le réseau électrique et nous en profitons pour ramasser
le gibier électrocuté : lapins, parfois sangliers, mais
aussi chèvres, moutons ou ânes. Tout bourricot divaguant
en zone interdite est considéré comme suspect et donc comme
prise de guerre. Cela contribue à fournir des protides à
bon coût à notre meute.
Sur notre cantonnement, devant les harcèlements répétés,
il fut décidé de renforcer un certain nombre de constructions
légères que leur exposition rend plus vulnérable
aux tirs nocturnes en provenance de lest, essentiellement du Kef-bel-Ateris
accessible depuis la Tunisie par plusieurs pistes sur lesquelles nous
tendons de nombreuses embuscades de nuit. Ces itinéraires doivent
être surveillés par des
« choufs » ennemis, car nous sommes assez souvent accueillis
par des tirs de bienvenue sans pouvoir établir le contact ; nos
adversaires connaissent sans doute la rapidité de la riposte des
artilleurs que nous appelons en renfort avec notre radio.
Le principal ouvrage édifié consiste en une tour fortifiée
quelque peu hybride. Au rez-de-chaussée, le local sert de PC et
dhabitat pour le lieutenant ; le premier étage, ouvert aux
quatre points cardinaux mais avec de larges meurtrières, accueille
des mitrailleuses dont la portée atteint facilement le flanc du
Kef-bel-Ateris. Par une échelle intérieure, on accède
à la plate-forme supérieure sur laquelle est placé
un fort projecteur de DCA. Il nest pas destiné à fouiller
le ciel contre une éventuelle attaque aérienne mais à
scruter, toujours la nuit, lentrelacement de barbelés en
contrebas et ses abords. La construction de ce bâtiment est réalisée
par nos propres moyens, les matériaux nous étant livrés,
à lexception des blocs de pierre qui ne manquent pas aux
abords de loued Zitoun. De façon identique sont érigés,
le long de la route côtoyant le barrage, des blockhaus que nous
occupons la nuit par équipes de quatre avec un chien. Ils sont
placés à des endroits sensibles, débouchés
de thalwegs, de chabets (mini-oueds), défilés aveugles,
afin de contrer les sabotages ou les harcèlements nocturnes qui
généralement se manifestent là.
Très rustiques, ces blockhaus utilisent comme matériaux
quelques moellons pour leur base, des grumes prélevées dans
les forêts avoisinantes pour leurs parois
et des sacs de sable en plusieurs épaisseurs assurent une bonne
protection contre les tirs de mortier ou les roquettes. Leur exiguïté,
deux mètres cinquante sur deux mètres cinquante, ne nous
permettant pas dy trouver beaucoup daise. Le principe est
que deux hommes se reposent pendant que les deux autres assurent lobservation
à couvert à lextérieur et que le chien monte
la garde. Cette fonction est assurée de la tombée de la
nuit à laurore : les heures les plus risquées, parce
que les plus propices au harcèlement, se situant vers minuit. Cela
permet aux
« fellouzes », après le harcèlement, de «
droper la piste » et de regagner de nuit sans être repérés
leur base arrière en Tunisie. Souvent désignés par
leurs occupants sous le vocable de « gourbis », ces petits
ouvrages reçoivent la visite de rats qui sont lobjet de chasses
forcenées mais silencieuses de la part de nos chiens la nuit venue.
Quelques moments de distraction
Nos journées sont rythmées
par les travaux de jour et les embuscades ou
« choufs » nocturnes. Il nous est cependant donné parfois
de casser quelque peu ce régime. Cest deux fois par mois
pour ceux qui ont la foi, et nous sommes plus pratiquants dans le djebel
que dans nos villages dorigine, la possibilité dassister
à la messe dite pour les unités de quartier sous une tente
marabout, la bien nommée, par un aumônier du secteur.
Dans un autre domaine, qui là na plus trait au spirituel
mais au corporel, des séances de douche ont lieu au bordj de Toustain.
Une corvée se charge de faire chauffer de leau distribuée
à partir de gros fûts de deux cents litres, juchés
à une certaine hauteur. Ces séances provoquent toujours
de grasses plaisanteries, inévitables quand une vingtaine dindividus,
nus comme des vers, sébattent au milieu de la vapeur en échangeant
des propos gaulois.
Il y a également, mais beaucoup plus espacées, des sorties
organisées à La Calle. Cest le petit port le plus
oriental de la côte algérienne, à une dizaine de kilomètres
de la frontière, non loin du cap Roux. Il fait le pendant à
la ville de Tabarka en Tunisie.
Sur un panneau planté au bord de la route à lentrée
de La Calle, un slogan proclame : « À La Calle, depuis 1653,
Français, Européens et musulmans vivent fraternellement
unis ». Quelques doutes tout de même mhabitent.
Les quelques occasions que jai de me retrouver à La Calle
me procurent toujours beaucoup de délectation, car ce gros bourg
de cinq mille habitants, sous-préfecture, dispense un attrait certain.
La promenade des Corailleurs permet de longer le port et de découvrir
la presquîle où se serrent les maisons de pêcheurs.
La Calle a longtemps été un port qui recevait le corail
récolté au large, ce qui avait donné le nom à
cette promenade passant devant léglise aux deux clochers.
La baignade organisée à la plage de la Sardinerie ou de
la Messida a ses adeptes, mais oblige à une surveillance attentive
que rendent indispensable les périlleux
courants non loin de la rive. Puis cest lheure des agapes
sur le cours Barris : perroquets, « Fatma » ou anisette Cristal
Limiñana avec kémia défilent avant le repas. Laprès-midi
nous nous offrons une séance de cinéma ou un bal musette.
À ce délassement, une autre partie des hommes préfèrent
une visite au lupanar local qui a un statut spécial, ce genre de
commerce dans les départements dAlgérie nayant
pas encouru les rigueurs de la loi édictée par Marthe Richard
en métropole.
Disposant dun quartier libre jusquà seize heures, il
est convenu de se retrouver devant la mairie où nous attendent
les GMC pour nous ramener sur notre piton. Il manque toujours à
lappel quelques hommes, mais nous savons où les trouver.
Le lieutenant va directement à la « Villa Rosalie »
où les enfants prodigues sont quelque peu penauds de le trouver
là, leur montrant, sans commentaire oral, sa montre de lindex.
Enserrant les environs de La Calle, à quelques kilomètres
dans un vaste arc de cercle douest en est, se trouvent les lacs
Mellah, Oubeïra et Tonga. Le premier a la particularité davoir
un petit chenal qui le fait communiquer avec la Méditerranée,
son eau est saumâtre et il se dit que les unités du secteur
viennent se fournir à bon compte de poissons « pêchés
» par des moyens expéditifs. À cette région,
les deux autres lacs donnent un attrait certain auquel malheureusement
nous ne pouvons pas goûter. Une végétation particulière,
une faune principalement ailée, des dunes sablonneuses à
souhait parcourues par des tortues confèrent à ce lieu une
vocation de parc naturel.
À ces moments de détente, la « bulle », sajoute
la séance bimensuelle de cinéma aux armées. Les programmes
sont très éclectiques, allant des navets les plus affligeants
aux films plus agréables : moments de détente nécessaires
dans cette vie austère.
Parmi les loisirs auxquels on sadonne, il y en a un qui est naturel
: la chasse. En effet la région est très giboyeuse. En dehors
des sangliers qui font une incursion mortelle dans les barbelés
électrifiés, que nous récupérons pour améliorer
notre ordinaire et celui de nos chiens, il y a les passages de grives
dans les buissons de genévriers. À laide de pièges,
nous réalisons de beaux tableaux. Enfilées à la broche,
enduites dhuile dolive et grillées sur un feu de racines
de bruyère, cest le fin du fin. Les porcs-épics aussi
foisonnent dans le voisinage et le barrage prélève là
aussi sa dîme pour le plus grand profit des harkis : ils les rôtissent,
enrobés dargile, dans une fosse emplie de braises.
Détaché au Kouif, gare de
Rhilane
Courant avril, je rejoins avec ma chienne
un camp qui occupe lancien emplacement dune gare de fret du
Kouif, dont on a enlevé les rails et qui desservait la Tunisie
du temps du protectorat français. Le Kouif est une petite agglomération
construite autour dune mine de phosphate, sa seule activité
et sa richesse. Le long de la piste qui nous conduit à Rhilane,
je naperçois aucune
végétation, ni de près ni de loin, pas un seul arbre,
pas de culture, seule une herbe rare pousse entre les pierres dun
sol caillouteux. Une caserne de lALN très proche est visible
avec son drapeau qui flotte au vent. À peu de distance de lentrée
du camp, un panneau est planté sur lequel est écrit «
2e Régiment de Chasseurs dAfrique ». Le lieu est entouré
dun enchevêtrement de barbelés abondamment miné
: à droite, dans un blockhaus, se trouve le poste de garde et à
gauche, dans une ancienne maison à étage bardée dantennes,
le logement du capitaine et les transmissions. Le camp sétend
environ sur deux cent cinquante mètres de long et cent mètres
de large : en son milieu, ce sont les bâtiments administratifs et
le mess des officiers et sous-officiers. À proximité se
dresse le mât aux couleurs et en haut un hangar qui sert maintenant
à lentretien des blindés. Dans des baraquements en
dur de la gare logent les pelotons : de chaque côté du couloir,
il y a des chambres avec deux lits superposés, un poêle,
pas de table ni de placard, mais un râtelier pour les armes.
Japprends que le camp abrite trois pelotons de trente hommes chacun
qui opèrent sur le barrage. Les chiens sont attachés devant
leur niche à lentrée. La vie est spartiate : il ny
a pas deau, chaque matin une jeep avec citerne part au Kouif chercher
mille litres deau et la dépose dans la cour. Le cuistot prélève
leau nécessaire à la cuisine et aux repas, et le reste
sert laprès-midi à se laver, toujours en plein air,
et aux lessives. Je reste fréquemment plusieurs jours sans pouvoir
effectuer de toilette. Une tranchée creusée à lécart
des bâtiments sert de latrines : des traverses de chemin de fer
posées au-dessus du vide et un toit rudimentaire en tôle.
Cest le lieu convivial par excellence, on y va à plusieurs
pour bavarder. Pour les repas, je me rends au réfectoire, qui fait
office de foyer, muni de mes couverts. Le cuisinier, exerçant ce
métier dans le civil, nous sert des repas bons et copieux. Le vin
est en sachet déshydraté.
Les alertes sont fréquentes, le plus souvent de nuit. Dès
que nous sommes prévenus, un convoi se met en route dans le quart
dheure qui suit : la jeep de commandement avec le capitaine en tête,
puis celle des transmissions et la troupe avec les chiens dans les bahuts.
En route se joignent dautres compagnies : il faut se mettre en place
sur le terrain dans la nuit pour que laction puisse débuter
au lever du jour. Nous roulons alors tous feux éteints à
la lueur de la lune, recroquevillés dans les véhicules sur
des pistes infernales, en espérant que le convoi ne soit pas pris
en embuscade et que les voitures de tête ne sautent pas sur une
mine. LALN multiplie les incursions et se replie ensuite en territoire
tunisien où nous navons pas le droit de la poursuivre. Le
camp est canardé presque tous les soirs, les tentatives de pénétration
ont lieu pratiquement toutes les nuits, intensifiées en fin de
semaine, car dans leur esprit nous sommes moins actifs le week-end. Pour
passer, ils utilisent différentes méthodes : la plus rustique
est de lancer un troupeau de chèvres ou de moutons à travers
le réseau pour provoquer des courts-circuits ou, plus sophistiquée,
ils poussent des tubes bourrés dexplosifs, les Bangalore,
pour créer des brèches. Nos adversaires sont invisibles
et de plus en plus astucieux. Les incidents ou accrochages sont différents
à chaque intervention : soit simples coups de feu par arme automatique
ou « bazookage »
puis replis rapides, soit franchissements massifs par des unités
fortement armées et bien entraînées, bourrées
aux fesses par leur hiérarchie.
Nos sorties se passent au Kouif : la salle de cinéma nest
plus complètement obscure, un obus a transpercé son toit
qui laisse pénétrer la lumière du jour. Le village
étant construit sur une mine, des galeries passent sous terre :
elles se moquent des frontières et les rebelles doivent certainement
les utiliser. Quelques heures et consommations plus tard, nous reprenons
les GMC pour regagner le camp où les distractions sont réduites
: cartes, boules, photos et transistors. Le foyer ouvre quand le responsable
nest ni en opération ni de garde : quotidiennement un camion
va chercher à Tébessa un chargement complet de caisses de
bière, la Pils, leau étant imbuvable.
Le sud, dEl-Ma-el-Abiod à
Négrine
Jabandonne avec soulagement Rhilane
pour le sud. Désormais nos pistages se font principalement sur
laxe allant dEl-Ma-el-Abiod avec le 21e RIMA, à Bir-el-Ater,
au pied du djebel Onk, avec le 59e RA et à Négrine, palmeraie
dans une oasis à cent cinquante kilomètres au sud de Tébessa,
sous les tentes de la Légion.
À El-Ma-el-Abiod, nous sommes logés dans un ancien dispensaire
: à côté du poste, un peu en contrebas, il y a un
douar et encore en dessous, une petite école dont linstit,
un appelé, a une soixantaine délèves, tous
dorigine musulmane, trente le matin et trente laprès-midi.
Les habitants de la mechta nous invitent à manger le couscous ;
mais la nuit, que se passe-t-il, le village nest-il pas contrôlé
par le FLN ? Nous ne le savons pas. Un jour, je décide dacheter
un mouton : impossible de convaincre le propriétaire de me le vendre,
il risque la vengeance fellaga pour trafic avec lennemi, un supplice
allant de la mutilation de la langue au nez coupé ou même
à légorgement. Les harkis se chargent du méchoui,
un moment de plaisir dans cette nature hostile.
Quant à Bir-el-Ater, une sorte de paysage du Salaire de la peur,
avec pour seul relief quelques kilomètres de barbelés, des
baraques comme logements et les silhouettes énigmatiques de radars
à laffût. À sa sortie, une huilerie romaine
se dresse sur deux étages, ainsi que de nombreux puits et des restes
de villa de la même époque, souvent au dallage presque intact.
Mais le plus surprenant, cest lexistence dun restaurant,
LOasis, tenu par un ancien Chasseur dAfrique : il noffre
que de la cuisine chinoise.
Avant darriver à Négrine, se trouve un bled que vous
ne trouverez pas sur une carte : Soukies-Plage, daprès la
pancarte. Enfin, cest loasis de Négrine et ses palmeraies
à perte de vue : nous sommes reçus par la Légion
qui a planté ses tentes aux environs. Dans les chambrées,
dune très grande propreté, tout est rangé,
aligné, rien ne traîne. Une petite lampe de chevet est accrochée
aux barreaux de chaque tête de lit et une armoire métallique
individuelle au pied. Le réfectoire est
vaste : de grandes tablées recouvertes dune toile cirée
sont disposées en longueur. La nourriture est plutôt bonne.
Loin de toute ville, il ny a aucune distraction, si ce nest
un camion-scène de temps à autre. Il offre toutes les caractéristiques
dun véritable plateau et se déplace de camp en camp.
De vrais numéros de music-hall sont présentés : pianiste,
accordéoniste, chanteur de charme, clown, ventriloque, jongleur.
Sajoutent les sourires féminins des épouses de harkis
qui chantent et dansent : le soir, leurs danses du ventre soulèvent
lenthousiasme des militaires.
La permission
Dix jours ! Dix jours de permission. Joublie
la ligne Morice, la guerre, Dolly. Dix jours pour moi. Je veux tout oublier,
revoir la ferme, revoir mon bled et me retrouver dans ma famille. Linox
arrive à Alger : mes parents sont là sur les quais. Je suis
accompagné dun copain « pathos » que jai
invité. Mon père me donne le volant. Je nai quune
hâte, me mettre en civil, une douche, un jean, un tee-shirt, une
paire de mocassins. Je vois arriver sans déplaisir la perspective
dune première vraie permission à Marengo où
je ne suis pas retourné depuis plus dun an.
Je retrouve mon grand-père, ma sur, mon frère, mon
cousin et mes cousines : nous allons partager des moments pleins dallégresse.
Lécurie na pas changé : mon cheval préféré,
Mousse car sa robe est blanche, me fait des fêtes. Je vais reprendre
mes chevauchées et peut-être initier mon ami à léquitation.
Mais je tiens surtout à lui faire découvrir cette région
de rêve et son riche passé dû à la présence
romaine.
Nous commençons par visiter Tipasa, un tout petit port de pêche
à quinze kilomètres de la ferme, au pied du massif Chenoua
et sublimé par Camus. Lamphithéâtre est le premier
monument que lon rencontre, une ellipse dans un rectangle, puis
deux temples encore visibles se font face. On rejoint ensuite le cardo
qui court jusquà la mer en contrebas. Dominant cette dernière
se trouve le forum, puis la villa des fresques avec ses décors
muraux et le nymphée avec ses colonnes qui amène leau
aux habitants du village. Le théâtre comporte encore ses
gradins dont une grande partie a été démontée
pour la fondation de lhôpital de Marengo. À louest
du village, notre visite se termine par la colline de Sainte-Salsa : un
immense cimetière où les sarcophages se serrent autour de
léglise avec au sommet la basilique.
Non loin de Tipasa, nous montons vers le Tombeau de la chrétienne
: un tumulus de pierres qui domine la plaine de la Mitidja et le village
de Montebello. Il comporte une partie cylindrique ornée sur son
périmètre de soixante colonnes surmontées de chapiteaux
et supportant une corniche. En suivant la côte, nous allons denchantements
en enchantements ; la route côtière nous dévoile les
plages et les criques jusquà Cherchell. À Chenoua-Plage,
nous faisons une halte
dans la villa familiale : limmensité de la plage de sable
fin surprend mon ami, ainsi que la beauté de la petite crique,
Les Galets, avec son marabout surmonté de sa coupole blanche. Du
massif Chenoua soffre à nous un spectacle grandiose de la
Méditerranée qui moutonne à nos pieds.
Cherchell, enfin : petit port à une centaine de kilomètres
dAlger, ville-musée à ciel ouvert, lantique
Césarée possède des vestiges évocateurs. Le
théâtre romain témoigne de la magnificence de cette
époque, lorsquune civilisation brillante avait sûrement
apporté richesse, progrès et science à cette contrée,
avant quelle ne devienne province des états barbaresques.
La parfaite vénus du musée traduit admirablement lidéal
féminin dans son absolu. Autre lieu très suggestif, la place
romaine avec ses colonnes fièrement dressées quombragent
ces arbres aux troncs torturés que sont les belombras. Léglise
a la forme dun temple romain. Le port, en contrebas de la ville,
connaît une certaine animation : port fermé, un phare sur
lîlot Joinville en commande lentrée et un grand
bâtiment industriel, une sardinerie, borde lautre rive.
Ma permission de dix jours arrive vite à son terme et malgré
les franches rigolades, les soirées animées, je continue
à être déphasé par rapport à ce que
jai vécu depuis plusieurs mois dans les djebels et ce que
je découvre de la vie quotidienne à Marengo. Raccompagnés
par mes parents jusquà la gare dAlger, nous reprenons
linox pour Bône.
Cap au sud de nouveau
De retour de permission, je suis envoyé
de nouveau au bout de la ligne Morice ; il sagit de contrer les
bandes rebelles qui tentent de contourner le barrage. Nous sommes fin
mai, peu de nouvelles nous parviennent sur les événements
dAlger dans ce sud lointain.
Au cours dune patrouille au-delà de Bir-el-Ater avec un commando
du RA, aux portes du désert, région désolée,
mélange de regs et dergs avant les premières dunes,
napercevant rien ni personne, nous abandonnons les camions dans
un oued sous la garde des chauffeurs et nous nous aventurons à
pied sur les pistes. Au retour, alors que nous parvenons au sommet dune
dune et que nous scrutons les environs, nous tombons sur une caravane
de nomades qui fait une halte dans une dépression de terrain. Quand
nous nous manifestons, ils prennent peur et cest un branle-bas dans
leurs rangs. Les dromadaires blatèrent bruyamment, mécontents
davoir à se lever. Jugeant que nos intentions ne sont pas
belliqueuses, ils se détendent et prennent leur mal en patience.
Cest une vraie caravane comme on peut en voir dans tous les déserts
: la smala au grand complet suit, femmes, enfants, vieillards et troupeau
de chèvres. Après avoir vérifié leur chargement,
nous les laissons sinstaller pour la nuit. Senhardissant,
ils se sont rapprochés : lun dentre eux qui porte un
mauvais pansement à lavant-bras nous fait comprendre que
sa blessure ne guérit pas. Notre responsable de la pharmacie lui
ôte le chiffon
douteux qui entoure sa plaie recouverte de crottin de chameau, la badigeonne
de Mercurochrome et lui place un nouveau pansement aseptisé maintenu
par une bande Velpeau. Fier comme Artaban, il lexhibe autour de
lui comme sil sagissait dun trophée. Le lendemain,
avec ma chienne, nous effectuons un ratissage le long de la frontière
et explorons les grottes aperçues la veille. Après trois
kilomètres de pistage, Dolly sarrête le poil hérissé
devant une excavation souterraine ; lentrée dissimulée
par des dalles est quasi invisible : armes, cartouches, appareils émetteurs
et récepteurs de radio, effets militaires et des tonnes de vivres
sont retrouvés.
Je suis à nouveau cantonné dans un fort désaffecté,
Boukhadra, si ma mémoire est bonne, une sorte de poste avancé
toujours aux confins du désert. Vers treize heures, ce jour-là,
alors que nous rentrons de patrouille, un half-track de la gendarmerie
et une jeep font irruption devant lentrée. Ils viennent dêtre
attaqués dans une gorge où nous sommes passés peu
de temps avant eux, lors de notre sortie effectuée dans la matinée.
Un gendarme est blessé, le chargé des premiers soins sen
occupe. Les fells devaient être forcément là lors
de notre passage, il ne peut en être autrement : ils ont dû
certainement décider de nous éviter. Nous y repartons en
camion cette fois-ci : interpellation dun suspect, un guetteur sûrement,
qui vient de se délester de quelques munitions en nous voyant.
Après interrogatoire, il nous conduit vers des grottes pouvant
servir de refuge aux rebelles : elles sont trop nombreuses pour être
explorées avec efficacité. Le lendemain est abattu au même
endroit un douanier indigène : son fils vient nous le signaler.
Selon lui, les fellagas lui ont ordonné de dire aux Français
daller ramasser le corps. Tout le commando, accompagné dun
renfort, se rend sur le lieu du crime. Nous effectuons avec ma chienne
un pistage et lexploration des grottes rencontrées la veille
: aucune trace des fells, ils ne nous ont pas attendus.
Un hôpital de campagne
Une nuit vers trois heures, un sergent
nous réveille en gueulant : « Allez, fissa, rassemblement
! ». Nous enfilons, non sans mal, nos tenues de combat et récupérons
nos armes. On nous distribue pour quarante-huit heures de nourriture ;
pour ma chienne et moi, ce sont huit gourdes deau et double ration.
Le convoi roule tous feux éteints : après plus de deux heures,
alors que le jour se lève, les camions sarrêtent sur
un grand terre-plein à lentrée dune mechta abandonnée
en plein djebel Onk. Dautres véhicules et deux hélicoptères
sont arrivés avant nous.
Nous mettons pied à terre : sur ordre nous laissons nos sacs à
dos au pied des camions, ne prenant que nos armes et nos rations deau
et de nourriture. De nouveaux camions GMC, Dodge, Panhard déversent
des hommes armés. Le bruit des passages des hélicoptères,
des Noratlas, des Mystère, sajoute à lambiance.
Les biffins du régiment dinfanterie, des dragons, des tirailleurs
du 7e RTA
attendent. Les légionnaires se sont mis en rang : je suis à
leur côté. Un commandant nous annonce à laide
dun porte-voix que la journée de marche sera longue jusquau
bivouac du soir, toute la zone va être ratissée.
Notre groupe, une dizaine de légionnaires, Dolly et moi, se met
en marche en direction dun chemin montant vers des parois rocheuses.
On entend des tirs dartillerie, des explosions suivies dune
épaisse fumée noire. Un groupe dhommes de troupe apparaît
encadrant quatre fellagas vêtus de djellabas blanches, de chèches
autour du cou et chaussés de pataugas, liés les uns aux
autres par des cordes. Lun deux est détaché
: un capitaine, avec laide dun interprète arabe, le
questionne. Puis il minterpelle : « Tu suis la tête
de la colonne juste derrière le prisonnier et le mitrailleur. »
En file indienne, nous traversons un village désert : les gourbis
sont éventrés, calcinés. Fusil mitrailleur appliqué
dans son dos, le fellaga impose une marche lente : vers où nous
conduit-il ? Avant demprunter un défilé surplombant
un à-pic, le capitaine ordonne une halte-déjeuner. Je verse
leau dune gourde dans mon chapeau de brousse, Dolly se précipite
et le vide en quelques secondes. Le prisonnier quant à lui refuse
de manger et de boire.
La marche reprend le long dun sentier de plus en plus étroit
: ça monte, le soleil est aveuglant. Nous sommes au bout de notre
progression face à lentrée dune grotte. Le capitaine
a placé quatre hommes armés de lance-grenades pointés
sur lentrée, trois fusils-mitrailleurs ainsi quune
dizaine dhommes, puis il se tourne vers moi, me tend une lampe torche
et mordonne dentrer. La peur me gagne, jhésite
mais je ne peux plus reculer : je retire la muselière de la chienne
et lui commande de pénétrer. Elle sélance,
je la suis à bonne distance et à laide de ma lampe
jexplore en même temps la grotte. Je découvre une grande
salle : au sol, des caisses marquées du croissant rouge, des brancards,
des jerricanes dessence et de pétrole ; deux groupes électrogènes
branchés à des câbles me conduisent dans une autre
galerie où sont entreposés deux tables dopération,
des projecteurs, des armoires, du matériel chirurgical et pharmaceutique,
des matelas, des lits de fer. Les maquisards ont dû voir notre progression
et ainsi évacuer leur hôpital de campagne avec leurs blessés.
Après avoir tout détruit, lopération terminée,
nous quittons les lieux en empruntant les sentiers qui nous mènent
vers la vallée où les camions nous attendent.
Le référendum du 28 septembre
1958
La toute récente commune dEl-Ma-el-Abiod,
réunion de trois douars, Bekkara, Sidi-Abid et El-Ma-el-Abiod,
est en émoi. Les hommes du génie, les services sanitaires
et les tirailleurs sont réquisitionnés. Durant toute la
journée, des échafaudages sont dressés, les façades
de la « mairie » et de lécole sont blanchies
à la chaux. Lunique rue est décorée de drapeaux
et de guirlandes
tricolores. Sur le sol et sur les façades, sont peints des V et
des croix de Lorraine. Ce vingt-huit septembre à partir de six
heures du matin, cest un ballet de GMC qui déversent femmes,
enfants, vieillards et quelques hommes. Ils ont été rassemblés,
ramassés puis transportés des mechtas dès les premières
lueurs du jour. Les visages sont apeurés, étonnés
et parfois défiants. Un plantureux petit déjeuner à
base de lait de chèvre, de gâteaux au miel et de raisins
secs leur est servi. À huit heures, les « invités
» sont alignés de chaque côté de la rue au fond
de laquelle est dressé un immense marabout. Le soleil est déjà
haut, il va faire chaud. Le capitaine de laction psychologique descend
de sa jeep, suivi dun interprète et muni dun mégaphone.
Il sadresse à la foule, son discours est traduit au fur et
à mesure : « Habitants dEl-Ma-el-Abiod et de ses alentours,
aujourdhui nous allons écrire une nouvelle page de lhistoire
de France
Vous êtes, nous sommes la France
la France
éternelle
Vive de Gaulle ! »
Ils ont mérité leur déjeuner. En fin de matinée,
toujours par deux, femmes et enfants en tête, ils rejoignent les
tentes où les attendent un copieux couscous et du thé à
la menthe. « Bon appétit et vive de Gaulle ! », crie
le capitaine toujours suivi de son interprète.
Le vote fut une mascarade : je suis désigné pour la collecte
des urnes et chargé de les remplir de bulletins « oui ».
Pourtant, la préparation paraît correcte ; la population,
illettrée pour la plupart, a deux couleurs à choisir : celle
quelle aime pour le « oui », celle quelle rejette
par tradition pour le « non ». Larmée française
a gagné la bataille du référendum.
La réaction, côté ALN, ne se fait pas attendre. Le
colonel du 4e escadron de hussards est alerté par radio : une forte
bande rebelle a franchi le barrage à minuit. Il ordonne de lancer
les groupes cynophiles sur les traces des compagnies adverses : elles
nous mènent vers le massif des Nemencha. Le commandant du 1er REP
nous rejoint en Alouette, nous venons de faire un prisonnier qui appartient
à la katiba et un interrogatoire rapide nous apprend quelle
nous précède. La seule façon de le savoir est de
continuer le pistage, mais durgence il faut renforcer les pisteurs
maintenant exposés. Un groupe nomade, cest-à-dire
un commando de chasse composé de ralliés, est immédiatement
héliporté sur nous : la marche peut reprendre. Le contact
est trouvé un quart dheure plus tard et les piper-cubs nous
précisent quil y a plusieurs armes automatiques et sans doute
un mortier : il sagit sûrement de la bande. Elle se trouve
dans le bassin dun oued long de deux kilomètres et large
dun et demi, très broussailleux et nayant quune
ouverture. Tous les moyens terrestres et aériens sont alertés
: la katiba est entièrement détruite en quelques heures.
Mais pour les responsables du FLN, peu importe le nombre de morts, ils
sauront transformer ce sanglant échec en une victoire glorieuse
sur larmée française.
La dernière grotte
Début novembre, lors dune
patrouille, nous découvrons en milieu daprès-midi
lentrée dune grotte. Cest toujours le même
dilemme : lattaquer, cest prendre de gros risques pour peut-être
pas grand-chose ; se contenter de la surveiller, cest offrir aux
rebelles la possibilité de filer à la faveur de la nuit.
Après une rapide concertation, le commando décide de se
lancer à lassaut. Au moment de nous engouffrer dans la grotte,
une fusillade éclate : le commando reflue, ma chienne paraît
atteinte. Les gars soccupent des blessés, moi, de Dolly.
Ses yeux sont absents, sa langue pend, elle halète pitoyablement
après ce choc : je suis ému. Je la traîne à
labri dun arbre, son pelage sombre est maculé de sang,
elle boit avec difficulté : brave bête qui ne sait pas refuser.
Je la caresse en lexaminant minutieusement : par chance ses blessures
me semblent superficielles. Quelques harkis maident à la
réconforter, elle revit lentement. Jai limpression
quelle me sourit. Nous comptons tellement lun sur lautre
: cest ma fidèle protectrice.
Il ne faut plus prendre de risques inutiles : nous alertons les moyens
aériens massifs et aveugles. Peu après, laviation
bombarde lintérieur du périmètre jusquau
soir. La nuit, tout reste calme : en novembre, elles sont longues et froides.
À laube, prudemment le commando ratisse le terrain. Surprise,
les fellagas nont pas bougé : une trentaine dhommes
hébétés, sonnés par les explosions se rendent,
nous indiquant des emplacements datelier de fabrication de mines
dans des endroits invraisemblables. Un hélicoptère nous
ramène avec ma chienne au camp cynophile de Tébessa pour
un examen plus approfondi par le véto du PCO, alors que toute la
journée sur le terrain se passe en fouilles et découvertes
: toute la ferka (section) est détruite.
Nouveau voyage à Linx et retour
à Tébessa
Cest ma dernière sortie à
travers les djebels. Je reçois lordre daccompagner
à Linx un peloton de gendarmes, parmi lesquels Boci, Sanchez
un pied-noir ancien para et Vautrin : ils vont chercher des chiens.
Je suis partagé entre la joie de retrouver pour quelques jours
un semblant de vie ordinaire et la hantise du climat glacial en cette
saison de la « petite Sibérie allemande ». Le jour
du départ, les camions nous attendent pour Bône via Souk-Ahras.
Le lendemain, cest lembarquement sur le Djebel Dira pour Marseille.
Nous abordons la passerelle à pied au milieu dune foule de
militaires, permissionnaires et quillards. Dès son enlèvement,
le cargo quitte lentement le port : la mer est moyennement agitée.
Nous nous tapons le fond de cale avec comme seul moyen de couchage une
chaise longue et une couverture. Pour les repas, nous nous contentons
des rations alimentaires préemballées. En fin de matinée,
nous accostons quai de la Joliette à Marseille, puis cest
le train jusquà Linx avec un changement à
Strasbourg. Après le stage dacclimatation aux chiens sous
la grisaille, la neige et le froid, le retour vers Marseille avec les
chiens se fait en wagons à bestiaux. Nous passons la nuit dans
un camp de transit, doù tôt le matin les GMC nous conduisent
au port. Le paquebot Président de Cazalet est à quai : nous
montons à bord à notre tour, encore dans la même cohue
de bidasses. De vieux marins nous prédisent une mauvaise traversée,
ils ne se sont pas trompés. Le voyage dure une vingtaine dheures
au moins, il nous paraît interminable tellement nous sommes ballottés
par une mer démontée. Le bateau se stabilise avant lentrée
du port de Bône : laccostage se fait sans problème
en fin de matinée. Au loin à louest, sur une éminence,
la basilique Saint-Augustin rappelle le Sacré-Cur de Montmartre.
Cela fait trois jours que nous sommes partis dAllemagne où
régnait un froid intense. Nous prenons le lendemain la direction
de Tébessa en camions sous un dispositif de sécurité
impressionnant : chars, engins blindés et même avions de
reconnaissance, des piper-cubs, tout au long des deux cents kilomètres
environ. Je retrouve enfin le camp où est installé le peloton
cynophile, tout proche de Tébessa, espérant mener une vie
moins mouvementée.
Dans une quinzaine de jours, nous fêterons Noël, mon troisième
sous les drapeaux. Tous les soirs, cest la virée en ville
: après quelques essais de dîners à la gargote locale
« Chez Hamza », je lui préfère pour mon estomac
la cuisine du restaurant « Le Français ». Cest
un ancien para, Roger Holeindre, natif du coin, qui sest fait démobiliser
sur place pour construire et ouvrir son établissement, hors des
remparts de la ville. Je trouve que cest vraiment une bonne idée,
car cest ce qui manque ici. Nous nous sommes découvert en
outre une identité de vue complète.
En cette veille de Noël, je suis désigné pour la corvée
de plumage de dindes : je les plonge dans de grandes bassines deau
très chaude et en un tour de main les déplume, elles sont
prêtes à rôtir. Le réfectoire est décoré
: sapins, guirlandes, crèches. Au menu nous avons une mousse de
foie gras, la dinde, la bûche au chocolat et aux marrons, une bouteille
de bordeaux pour quatre, deux gobelets de champagne Cordon Rouge et en
cadeau une miniboîte de cigares. Lambiance est festive, les
bidasses sont joyeux : plus tard au foyer, tout le monde trinque encore.
Derniers jours sous luniforme
Lannée 1958 se termine et
toujours aucune nouvelle de notre libération, même pas une
rumeur. Pourtant cest à notre tour de retrouver nos familles
et tous nos proches. Le contingent qui nous précédait a
été libéré lorsque jétais du
côté de Négrine. Mais pour linstant, nous sommes
dans lignorance absolue dune date éventuelle : il ne
nous reste quà espérer.
Cest dans cet état desprit que nous avons pourtant
décidé de fêter la quille un dimanche soir. Tout le
monde a mis la main à la pâte. Il y a parmi nous des pâtissiers
qui vont pouvoir exercer leur talent pour une fois. Ce sont eux qui sont
chargés de réaliser la pièce montée, avec
tout en haut le sigle 56-2B qui est le numéro de notre contingent,
et ils lont très bien réussie malgré le peu
de moyens. Les autres ne restent pas inactifs : certains sont de corvée
en ville pour nous ramener de bonnes bouteilles et quelques gâteries.
Pendant ce temps, dautres préparent les tables, les tabourets
et mettent le couvert. Il faut que ce soit agréable, nous lavons
bien mérité. Cest après un apéro digne
de ce nom que nous passons à table. Les officiers sont invités
bien sûr, dont le lieutenant à la place dhonneur. Nous
sommes une quinzaine de libérables appartenant au PCO : aucun ne
manque cette cérémonie mémorable. Les plats arrivent
au fur et à mesure que se déroule la soirée. Nos
cuistots se sont surpassés pour nous faire un repas gastronomique
malgré le peu de moyens mis à leur disposition par larmée
française. Mais ils ont mis un point dhonneur à ce
que la soirée soit réussie pour gâter leurs anciens,
tout ceci arrosé de bons vins. Latmosphère se réchauffe
au fil des heures. Lorsque le café arrive, de nombreuses chansons
ont déjà été entonnées et le pousse-café
ne fait que renforcer les cordes vocales. Tout le monde chante, quelle
ambiance ! Le lieutenant est ému : il est de plus en plus loquace
au fil des heures. Lalcool aidant, lui, si réservé
habituellement, est monté sur la table pour nous chanter des airs
de corps de garde : il est intarissable. Et pendant ce temps-là,
nous avons récupéré son képi : chacun de nous
à tour de rôle boit à lintérieur. Il
devra investir dans un nouveau couvre-chef. Cette fête de la quille
de la 56-2B sest terminée tôt le matin.
Pour linstant, nous nen savons pas plus sur notre libération.
Lannée 1959 est entamée depuis quelques jours quand
lannonce de notre retour à Saint-Arnaud tombe. Dorénavant,
tout va aller très vite : il nous faut préparer le paquetage,
les sacs et ne rien oublier avant notre départ de Tébessa.
Le lendemain, les GMC nous conduisent à la gare de Philippeville
: nous avons troqué nos treillis usés contre la tenue de
ville. Maintenant, jy crois. Dans lescorte qui nous accompagne,
il y a aussi des copains qui devront patienter quelque temps encore :
ils sont néanmoins contents pour nous. Cest en train que
nous arrivons à la caserne de la Remonte.
Dès le réveil, après la visite médicale, cest
la restitution du paquetage : le fourrier est tolérant, il me manque
des paires de chaussettes, des caleçons et bien dautres vêtements.
Ensuite je me présente à larmurerie où je rends
mon arme individuelle ainsi que les munitions. Vient alors le côté
administratif : la solde, les billets de train, les bons de transport
et de repas. Enfin on me remet la bienvenue permission libérable
avec mon livret militaire et le diplôme de la médaille commémorative
avec agrafe Algérie.
Linox pour Alger passe en début de matinée et il nest
pas question de le rater : je suis un voyageur comme les autres dans ma
tenue civile. Alger ! Alger, me revoilà après plus de vingt-six
mois derrance. Les quais de la gare me tendent les bras : mes parents,
ma sur et mon frère sont là et les retrouvailles sont
chaleureuses. Nous sommes le 10 janvier 1959, un samedi.
Le colon de Sidi-Moussa
Quelques mois avant mon appel sous les
drapeaux, javais repris la gestion du Castellum : une propriété
achetée par mes parents fin août 1955, de cent quatorze hectares
dont trente en vignes. Elle est située au pied du massif Chenoua,
versant sud, dont la population dorigine berbère, les «
Chenouis », parle une variante du berbère très proche
du kabyle. Distante dune vingtaine de kilomètres environ
du domaine familial Haouch-Maânia dont mon père assure la
direction et où je vis, elle est sise entre Desaix et Zurich au
lieu-dit Sidi-Moussa. Je my rends tous les jours avec ma voiture,
une 203 Peugeot de couleur grenat.
Une allée bordée de platanes, denviron cinq cents
mètres, nous y mène. De style ferme de la colonisation,
la cour est entourée de nombreux bâtiments dexploitation,
écurie, garages, citernes à carburant, locaux pour le matériel,
et est fermée par deux grands portails en fer forgé. Elle
ne possède pas de cave pour la vinification et noffre quun
modeste logement de trois pièces, un bureau, une cuisine et une
chambre. À lextérieur de la cour, un immense hangar
ainsi quun silo ont été construits plus tard : ils
permettent le stockage des céréales et du gros matériel.
Puis jai sous les yeux les vignes espacées sur les pentes
au grand soleil et deux beaux jardins où les petits orangers et
les mandariniers sont alignés en longues files. Je reste un moment
à regarder ces plantations merveilleuses, où tous les arbres
du monde se trouvaient réunis, donnant chacun dans leur saison
leurs fleurs et leurs fruits dépaysés. Les cédratiers
ploient sous le poids de leurs fruits : ils ressemblent à de gros
citrons bosselés et jaunes, à peau très épaisse.
Les jujubiers sont couverts de baies de la taille dune olive, à
la couleur rouille rougeâtre. Quant aux pomélos, variété
dagrumes, je découvrirai en fin dannée leurs
fruits, sorte dorange à la chair rosée. À la
même époque, ce sont aussi les kumquats, autre variété
dagrumes, qui se couvrent de petits fruits, de la taille dune
olive et de couleur orangée. Ce nest quau printemps
que je goûterai les fruits fermes, couleur orangée également,
des néfliers du Japon ou bibaciers. Et tout en admirant cette belle
ferme blanche, je songe quà peine une centaine dannées
auparavant, ces braves gens étaient venus sinstaller et navaient
trouvé quune terre inculte hérissée de palmiers
nains et de lentisques. Tout à créer, tout à construire
: les maladies, les fièvres, les récoltes manquées,
les tâtonnements de linexpérience, la lutte contre
un environnement hostile. Que defforts ! Que de fatigues !
Au croisement de la départementale et de lallée de
platanes, sur la droite, ont été construits une école
entourée dun haut grillage ainsi quun dispensaire,
et sur la gauche, un café maure. Devant le dispensaire, un joli
bâtiment flambant neuf mais à la salle dattente certainement
insuffisante, se presse chaque jour une file impressionnante de femmes
et denfants accroupis à même le sol, le long de la
route. Dans la cour de lécole, une trentaine denfants,
filles et garçons des douars voisins, jouent. Un jeune instituteur,
pied-noir, logeant sur place, leur fait
la classe : une classe unique. Seuls et célibataires tous les deux,
nous devenons très rapidement copains et décidons alors
de déjeuner ensemble tous les jours : je lui apporte les produits
de la ferme quil cuisine à merveille. En plus dun minuscule
logement de fonction et de la salle de classe, une pièce dont les
murs sont couverts détagères déborde de fournitures
scolaires et de livres, mais aussi de denrées alimentaires. Devant
mon étonnement, il mexplique que lÉducation
nationale, outre le nécessaire scolaire, lui demande de distribuer
chaque jour lait, repas froids et goûters à ses élèves.
De lautre côté, presque en face, se dresse le café
maure : petite salle crasseuse et sombre avec à lextérieur
quelques grandes tables et de simples bancs. Il complète son activité
par un modeste rayon dépicerie et de tabac, ce qui explique
ma fréquentation régulière du lieu. Jen profite
pour bavarder avec les « chibanis » qui disputent dacharnées
et interminables parties de cartes ou de dominos devant un thé
avec une feuille de menthe.
Je nage en plein bonheur, mon rêve se réalise : vivre en
pleine nature et cultiver la terre. Je mattaque aussitôt à
mes nouvelles tâches : évaluation des cultures, leur remise
en état ainsi que celle du matériel et soins au cheptel
vif. Il me faut monter une petite structure pour la réalisation
des futurs travaux. Fin novembre tout est prêt, jentame ma
vie de colon. Jattaque les labours pour les futures semailles et
ensuite la taille des vignes. Puis au printemps, ce sont les désherbages
et les traitements phytosanitaires du vignoble, principalement contre
le mildiou avec la bouillie bordelaise et contre loïdium par
les soufrages. Début juillet, cest le moment des moissons
: pour la première fois, jutilise une moissonneuse-batteuse,
elle est toute neuve et de couleur rouge. Les blés et les orges
sont ensilés, tandis que les bottes de paille sont stockées
sous les hangars. Il me tarde dêtre aux vendanges : les sarments
plient sous le poids des grappes de raisin. La récolte promet dêtre
belle. Cest à ce moment que je reçois ma feuille de
route, je suis appelé sous les drapeaux. Avant de partir, avec
beaucoup de tristesse, je fais mes adieux à mon copain linstit
qui vient de reprendre ses fonctions et je vais au café maure,
prétextant lachat de cigarettes, saluer mes
« chibanis ». Jignore à ce moment la durée
de mon absence.
Libéré en janvier 1959, après vingt-six mois sous
luniforme, je reprends très vite le chemin du Castellum.
Une énorme surprise mattend : le dispensaire a été
abandonné, plus de fenêtres ni de portes, sa toiture de tuiles
rouges a disparu. Très vite jéprouve un autre choc,
encore plus violent : lécole a été remplacée
par une SAS, section administrative spécialisée, dirigée
par un officier et dont les missions sont de permettre à la population
rurale daccéder à linstruction, à lassistance
médicale et au développement rural ainsi quune mission
de renseignement militaire. Derrière le bâtiment en dur,
un immense village de regroupement a été construit : des
gourbis à linfini. Japprendrai par la suite que le
massif Chenoua a été déclaré zone interdite
et vidé de ses habitants : plusieurs villages de regroupement ont
été créés, dont celui de Sidi-Moussa. Je me
précipite au café maure, lui est toujours là, pour
glaner quelques nouvelles : je ressens très vite non pas de lhostilité
mais plutôt une certaine gêne. Personne ne sait où
est
passé linstituteur, mes chibanis me répondent à
peine, le regard fuyant. Jai la désagréable sensation
de retrouver la lourde ambiance que je pensais avoir laissée le
long du barrage électrifié. Néanmoins je retrouve
avec beaucoup de bonheur ma propriété. Les travaux agricoles
sont bien avancés : les champs sont ensemencés, les vignes
commencent à bourgeonner. Je reprends avec gourmandise ma vie de
colon : occupé par les multiples tâches, le printemps défile
très vite et les moissons arrivent. La moissonneuse-batteuse, rutilante,
tourne de nouveau à plein régime dans les champs pour faucher
les orges et les blés : à lavant, assis au-dessus
de la coupe, le conducteur, El Dib (le chacal), avec qui je partage une
amitié sincère ; sur la plate-forme arrière, le préposé
au remplissage des sacs de grains, Ben Hamouda. Pratiquant la journée
continue, nous les remplaçons de temps en temps avec le garde de
la propriété, Aïzer.
***
Le récit dAlain sarrête
là, le 11 juillet 1959, un samedi : il venait de fêter ses
vingt-trois ans le 1er juin. Nous venons de terminer le repas, mon père
est déjà reparti distribuer les tâches de laprès-midi
et ma mère, ma sur et moi prenons le café. Il est
treize heures trente quand le téléphone sonne, ma mère
décroche et quelques poignées de secondes plus tard elle
lâche le combiné, sécroule sur le siège
derrière elle et crie en sanglotant : « Il est arrivé
quelque chose à Alain, il est arrivé quelque chose à
Alain. » Cest un affolement général. Sans réfléchir,
sans un mot, je saute dans une voiture garée devant la maison :
le commis de la propriété, je ne sais comment, est assis
à mes côtés. Nous arrivons devant la SAS : lofficier
coiffé de son képi bleu, un lieutenant je crois, est dans
lallée qui mène au Castellum. Il nous arrête
pour nous indiquer le lieu du drame, mais nous déconseille fortement
dy aller. Je lui demande alors une escorte : il me la refuse sous
le prétexte quil ne dispose pas suffisamment de moghaznis
(contractuels indigènes). Japerçois alors accroupis
sur leurs talons contre la façade de la SAS, tête baissée,
les trois employés. Nous repartons aussitôt et à vive
allure vers lendroit indiqué : Alain nest sûrement
que blessé, il ne nous faut pas perdre de temps.
Quand nous arrivons sur les lieux, la moissonneuse-batteuse est à
larrêt, mais le moteur tourne toujours. Mon frère gît
au sol, sans vie. Cest horrible, il a la gorge tranchée dune
oreille à lautre, le sourire kabyle, ses deux yeux ronds
sont grands ouverts, les vêtements maculés de sang, des impacts
de balle sur le corps. Devant cette scène insoutenable, je détourne
le regard et japerçois, arrivant derrière nous, mon
père avec le maçon attitré à la propriété
: ils ont fait comme nous en sautant dans le premier véhicule disponible,
une 203 camionnette. De grosses larmes coulent sur nos joues, pas un mot
ne sort de nos bouches devant une telle barbarie. Après un très
long moment, je ne sais plus lequel de nous, devant limpossibilité
de ramener à la maison ce corps odieusement supplicié, a
suggéré lhôpital de Marengo. Nous le chargeons,
non sans difficulté, sur la plage
arrière de la 203 et prenons la direction du village. Nous sommes
accueillis à lhôpital par des religieuses : ce sont
elles qui sont chargées des soins aux malades et aux blessés
sous la direction dun médecin, le docteur Buerle. Elles prennent
en charge le corps avec mille précautions et sefforcent gentiment
de nous consoler, puis nous demandent de leur ramener des vêtements
: elles soccuperont de tout et nous le rendront le plus vite possible
à la propriété.
Quelques heures plus tard, Alain est allongé sur son lit, un drap
blanc recouvre son corps et ne laisse apparaître que sa tête
: elle est entièrement bandée, dune blancheur immaculée,
seuls ses deux yeux ronds et grands ouverts apparaissent. Expriment-ils
la terreur ou la souffrance ? Certainement les deux à la fois.
Pendant la première nuit de veille, nous sommes tous rassemblés
autour du lit, il est une heure quand les sirènes du village hurlent
: la même pensée nous traverse lesprit, ce sont bien
les bâtiments du Castellum qui brûlent. Aux obsèques
une foule se presse devant le parvis de léglise. Le cimetière
est à deux kilomètres environ et le trajet se fait à
pied derrière le corbillard : il fait une chaleur torride. Nous
sommes devant les grilles du cimetière quand la queue du cortège
quitte la place de léglise : Marengo, Européens et
autochtones, ainsi quune grande partie des ouvriers du domaine Haouch-Maânia
laccompagnent pour ce dernier adieu.
Avec mes parents, nous navons jamais évoqué verbalement
la barbarie de ce crime : notre seule façon de le qualifier était
lassassinat dAlain. Chacun de nous a gardé dans son
for intérieur les dernières images insoutenables, peut-être
pour ne pas raviver chez lautre sa douleur inextinguible. Sans nous
être concertés, nous lavons même caché
involontairement à ma sur Jeanine : aucun de nous na
osé le lui dire, le fardeau était trop lourd.
À partir de cet attentat, la haine ma envahi ainsi quun
devoir de vengeance, non pas contre la population musulmane, mais contre
de Gaulle qui reniait toutes ses promesses, contre les terroristes de
lALN et contre ces Français qui véhiculaient les fonds,
les écrits et même les armes du FLN, désignés
dun nom : les « porteurs de valises ». Ils avaient aidé
à armer le bras du tueur dAlain.
Je nai jamais revu les trois témoins de cette atrocité,
ni cherché à les rencontrer : la peur de la vérité
peut-être, une erreur de ma part sûrement. Aussi, soixante
ans après, les mêmes questions me taraudent. A-t-il été
tué sous les rafales du commando de lALN ou simplement blessé,
et dans ce dernier cas, que de terreur, que de souffrance a-t-il endurée
lors de son égorgement ? Sagit-il dune malheureuse
rencontre ou dun attentat prémédité ? Le moteur
de la moissonneuse-batteuse tournait encore à notre arrivée,
sagit-il dune mise en scène ou dune fuite précipitée
des trois ouvriers labandonnant à son funeste sort ? Aujourdhui
encore, elles massaillent parfois jusquà en oublier
quelques instants mon entourage. Certaines nuits, mes cris me réveillent,
la gorge serrée, suant à grosses gouttes et tremblant de
frayeur ou colère.
Journal Le Monde du 14/07/1959
« Près de Cherchell, des
hors-la-loi ont mitraillé un agriculteur, M. Alain Tosi, qui a
été mortellement blessé. Au même endroit, quelques
instants plus tard, une automobile essuyait plusieurs rafales de mitraillette.
Son conducteur,
M. Domek, et un des passagers, M. Salot, ont été tués.
Un peu plus tard encore, les rebelles incendiaient dans le même
secteur la ferme de M. Tosi. »
Adieu, mon pays
I Mon Algérie : 1938-1962
Je suis né le 1er novembre 1938
à Marengo : lAlgérie était encore française.
Javais un frère aîné, Alain, né le 1er
juin 1936 à Marengo, mort le 11 juillet 1959, assassiné
sur sa moissonneuse-batteuse par un commando du FLN (Front de libération
nationale) dans des conditions atroces. Jai une sur, Jeanine,
née le 1er juillet 1944 à Marengo également. Mon
père, Jean, Pierre, né le 26 janvier 1905 à Boufarik,
mort le 16 août 1967 à Narbonne, était le fils dÉtienne,
né le 18 janvier 1875, et de Fagnoni Pierrine, Madeleine, née
le 25 août 1883, tous les deux à Divignano (Italie). Ma mère,
Renout Renée, née le 9 avril 1914 à Desaix, morte
le 1er novembre 2006 à Narbonne, était la fille de Renout
Alphonse, Désiré, né à Tefeschoun le 6 février
1879 et de Rieutord Louise, Charlotte, née à Paris le 8
mars 1881.
Après une scolarité classique, maternelle et primaire, à
Marengo où je passe mon examen dentrée en sixième
en 1949, je rentre au lycée de Ben-Aknoun (annexe du lycée
Bugeaud) à Alger comme pensionnaire en septembre 1949. Ancienne
résidence ottomane, devenue orphelinat, puis annexe du Grand Lycée
dAlger, Ben-Aknoun a aussi servi de casernement pour les troupes
anglo-américaines lors du débarquement allié en 1942.
Mon premier contact avec le vénérable établissement
est un vestibule aux niches faïencées (la skifa), sas dattente
et de repos, contrôlé par un concierge et débouchant
latéralement sur une chapelle. Cest ensuite larchitecture
classique des lycées de lépoque, avec de vastes cours
carrées et des galeries couvertes. La première étape
est lenregistrement du trousseau à la lingerie située
au deuxième étage, mes initiales cousues sur chaque pièce
ainsi que le numéro qui mavait été attribué
(842). Puis vient ma présentation au surveillant général
: formalités dadmission, conditions de vie, ainsi que ma
classe (6e B1) et mon emploi du temps. Le premier soir, je découvre
un dortoir immense (il y en a onze) avec trente à quarante lits
disposés de chaque côté dune allée principale.
Tous nos mouvements sont réglés par des sonneries et le
claquement de mains du surveillant qui partage notre vie et possède
sa chambre dans le dortoir. Le rituel est le même au matin : lever
et présentation au pied du lit avant de rejoindre en rang la salle
commune aux ablutions se trouvant au fond du dortoir, constituée
dun long lavabo collectif et de WC. Auparavant nous devons découvrir
nos lits et, au retour de la toilette, les faire au carré. Le petit
déjeuner est pris au réfectoire après une demi-heure
détude matinale. Comme le dortoir, le réfectoire est
une grande salle avec une allée centrale et, de chaque côté,
des tables pour huit convives avec deux bancs. Des serveurs nous apportent
la nourriture sur de grands chariots. Les cours, dès huit
heures, ont lieu dans notre salle détude, jusquà
seize heures, avec une interruption de douze heures à quatorze
heures. Originalité, les filles sont admises en petit nombre dans
ce lycée de garçons, en externat ou en demi-pension. Ces
vieux murs abritent plus que dautres, par la variété
de ses élèves, européens et musulmans, filles et
garçons, et par loriginalité de ses enseignants, un
peu du melting-pot où se mûrit lentement le peuple pied-noir.
Larabe, le français, litalien ou lespagnol font
comme partout bon ménage. Contrairement à ce qui sera dit
plus tard, il y a des Arabes dans les écoles, même beaucoup,
ce qui est normal. Les fournitures scolaires et la cantine sont gratuites
pour les indigents. Des milliers de jeunes Arabes et de jeunes pieds-noirs,
munis du brevet élémentaire, enseignent et vivent dans des
endroits où même larmée française ne
restera guère, avec un courage remarquable et une foi exemplaire
en leur métier, dans des conditions dexistence et de sécurité
inimaginables. Nombreux sont les instituteurs et les institutrices qui
périront, souvent dans des conditions atroces. Jobtiens mon
premier baccalauréat (classe de première) et je rejoins
le lycée Bugeaud en classe de terminale (philosophie). Situé
entre la Casbah et le quartier populaire de Bab-el-Oued, il comprend trois
corps de bâtiments parallèles à arcades, sur deux
étages, reliés par des galeries et formant ainsi trois grandes
cours rectangulaires. Un mot sur lhorloge au sommet de la cour principale
que tous les anciens ont bien connue : le son familier de sa cloche a
marqué la vie de générations délèves
depuis la création du lycée. Il forme les élites
dans les classes préparatoires aux grandes écoles scientifiques
(la Taupe), littéraires (la Khâgne), économiques (Agronomie)
ou militaires (Saint-Cyr, la Corniche). Et quel confort après Ben-Aknoun
: dortoirs avec box particuliers (lit, bureau, placard et lavabo), salle
de douches, et salle à manger avec tables rondes de six convives
et chaises. Après avoir réussi mon second baccalauréat,
je minscris aussitôt à la faculté de droit :
dès la fin de la première année, cest labandon.
Je rentre alors à lÉcole nationale dagriculture
dAlger, située dans sa banlieue à Maison-Carrée.
Lécole des jours heureux ? La première impression,
en pénétrant dans lécole, est donnée
par cette longue allée de hauts et majestueux palmiers, des washingtonias,
qui semble nous guider tout naturellement vers le cur de ce complexe
dominé par le grand amphithéâtre devant lequel se
trouve le monument aux morts des anciens disparus au cours des deux guerres.
Notre école, cest un nombre impressionnant de bâtiments
divers et variés, implantés sur une exploitation agricole
de plusieurs dizaines dhectares : un véritable campus à
laméricaine. Cest aussi laccueil par les anciens,
notamment de deuxième année, qui nous gratifient dun
bizutage rondement et parfois sportivement mené qui facilite notre
intégration dans une communauté estudiantine très
soudée. Cela se parachève par le traditionnel baptême
dans les rues dAlger et dans le bassin de la fontaine lumineuse
de la place Bugeaud, à lissue dun défilé
où limaginaire se donne libre cours pour fournir une évocation
humoristique du travail de la terre. Notre école, cest une
scolarité originale alternant des cours traditionnels et des travaux
pratiques de toute sorte. Les travaux pratiques dagriculture sur
lexploitation sont toujours un grand moment où, entassés
dans une remorque tirée
par un tracteur, nous allons démontrer que les futurs ingénieurs
nhésitent pas à mettre la main à la pâte
et les souliers dans la boue. Toutes ces connaissances ainsi dispensées
font lobjet dépreuves régulières et lannée
scolaire est, par ailleurs, entrecoupée de stages en cave vinicole
ou dans des organisations agricoles, parfois au fin fond du bled, et également
de voyages détudes à la découverte de lagriculture
algérienne. Enfin, notre école, cest également
sa grande fête de printemps, traditionnellement organisée
par la promotion sortante avec laide de tous, sous la forme dune
garden-party nocturne dans un merveilleux écrin de verdure. Cette
soirée se classe au box-office des manifestations mondaines de
la capitale et le Tout-Alger se presse au cur de lécole
pour cette élégante soirée dansante très prisée
des Algérois et naturellement des Algéroises. Cette belle
et grande école est un des fleurons de luvre de la
France en Algérie, mon sol natal.
Mon premier engagement est la création, lors de ma terminale au
lycée Bugeaud, dune association pour la défense de
lAlgérie française avec un élève de
ma classe, Jacques Roseau : lAGELCA (Association générale
des étudiants, lycéens et collégiens dAlger).
En plus de la publication dun journal (ronéotypé),
le but de notre association est de fédérer le maximum de
jeunes pour participer à toutes les manifestations pro-Algérie
française.
Une des premières, et très importante, est la journée
du 6 février 1956 : la réception à Alger de Guy Mollet
(président du Conseil des ministres), ou « journée
des tomates ». Malmené pendant le dépôt de gerbes
au monument aux morts, il est exfiltré par les forces de lordre
et regagne Paris. Son ministre-résident de France en Algérie,
le général Catroux, quil venait de nommer à
la place de Jacques Soustelle, démissionne avant la prise de son
poste : il est pour les pieds-noirs le bradeur dempire, ayant participé
à lindépendance du Maroc. La rue a gagné :
ses armes, une tonne de tomates.
Après 1956, la pire des guerres sinstalle en Algérie
: celle des armes aveugles frappant la jeune femme, le vieillard ou lenfant,
celui qui passe là par hasard et à qui un destin indifférent
a donné rendez-vous. Cette passivité avec laquelle ces assassinats
sont accueillis par notre communauté me questionne. Bien sûr
de nombreux discours poignants ou vengeurs sont prononcés autour
des fosses ouvertes, mais les discours nont jamais arrêté
les couteaux. Le bruit des bombes, les morts par armes à feu ou
égorgement accentuent les désespoirs et multiplient les
deuils. Des explosions aveugles et des attentats individuels fauchent
les gens dans les autobus, les cinémas ou à la terrasse
des bars. Qui na pas vécu cette vie ne peut imaginer ce quelle
contient comme tension permanente : lexistence menacée continuellement
par la bombe dissimulée dans un cabas ou la cavité dun
lampadaire, la balle tirée par-derrière qui perce la nuque.
Et pourtant, la population sinstalle dans cette ambiance et sy
enfonce.
Le sursaut arrive le 13 mai 1958. Les jours précédents,
leffervescence est à son comble à Alger : exécution
par le FLN de trois militaires français prisonniers en Tunisie,
investiture par lAssemblée nationale de Pierre Pflimlin comme
chef du gouvernement. Une manifestation est prévue le mardi 13
mai. Pierre
Lagaillarde, président de lAssociation générale
des étudiants dAlgérie, chauffe ses troupes : il faut
occuper le Gouvernement Général (le GG), énorme bâtiment
en plein cur de la ville et centre névralgique de lAlgérie.
Les ultras algérois se retrouvent à la Maison des étudiants
à quatorze heures : lattaque est prévue pour dix-huit
heures. Mais la manifestation dégénère vers dix-huit
heures trente lorsquelle se heurte aux CRS. Ceux-ci sont rapidement
débordés, les manifestants forcent les grilles du GG sous
la direction de Pierre Lagaillarde avec un véhicule dérobé
aux forces de lordre : ils prennent dassaut le bâtiment
et cest la mise à sac. Dans les jours qui suivent, un événement
invraisemblable se produit : deux groupes humains séparés
par la religion, la race, les traditions, la culture et depuis quatre
ans par le sang de dizaines de milliers de morts, rapprochés seulement
par un siècle de vie commune, se prennent la main. Jai vu
le peuple se lever, car il sagit bien du jour et de la nuit. Cest
un soulèvement populaire qui balaie tout sur son passage, comme
le typhon ou le raz-de-marée. Cela, je lai vu trois fois
à Alger : le 2 février 1956 pour le départ de Jacques
Soustelle, le 6 février 1956 pour larrivée de Guy
Mollet et en mai 1958, répété chaque soir pendant
trois semaines, avec cette fois la bouleversante présence des musulmans
fraternels. Souvenirs de ces journées de liesse, je suis sur le
forum ou dans la rue, et tous, nous chantons. Mais très vite jéprouve
une terrible désillusion : les gaullistes réussissent à
partir dun balcon du GG à faire acclamer par la foule le
retour de De Gaulle. Or ce dernier prône la décolonisation
de lAfrique, et lAlgérie en fait partie : javais
en mémoire le discours de Brazzaville du 30 janvier 1944, premier
acte de lémancipation de lAfrique francophone. De Gaulle
le confirmera dans son discours du 24 août 1958, de nouveau à
Brazzaville :
« il leur appartiendra den décider eux-mêmes,
bref, de se gouverner eux-mêmes ». Dautre part, pour
lui, la fin justifie les moyens : il pratique le mensonge, la roublardise
et va même jusquà lélimination de tout
obstacle sur son parcours. Lassassinat à Alger le 24 décembre
1942 de lamiral Darlan par Bonnier de La Chapelle en est lillustration.
Je regagne ma chambre complètement abattu, ayant même failli
être lynché par la foule pour mon antigaullisme. Comme je
vous en veux, adultes de 1958 ! Vous devriez savoir que lhomme providentiel
nest attiré que par le goût du pouvoir, mais le peuple
pied-noir na que cent vingt ans, cest un peuple enfant, malheureusement.
De Gaulle sillonne lAlgérie, Alger, Oran, Mostaganem : parmi
les clameurs, la phrase tant espérée, « Vive lAlgérie
française ! », est prononcée, mais de Gaulle ne comprend
pas cette joie. Pour leur malheur, ces gens naïfs ignorent les règles
de la politique : démagogie, opportunisme, arrivisme et mensonges.
Lannée se termine comme elle a commencé : alors que
pendant deux à trois mois il ny a presque plus dattentats,
la guerre se réinstalle. La mort violente et ses cortèges
réoccupent une place quils ne lâcheront plus. Un instant
crédules, les pieds-noirs voient grandir la trahison.
Cest lassassinat de mon frère Alain, égorgé
(le « sourire kabyle ») sur sa propriété le
11 juillet 1959 par un commando de lALN (Armée de libération
nationale), qui va mentraîner dans la violence. Pourtant,
quelques mois auparavant, un soir en quittant le village pour regagner
notre propriété au volant
de notre Citroën ID 19, avec mon père à côté,
je vois dans mon rétroviseur les phares de deux voitures roulant
à très vive allure : la première nous double et nous
oblige à larrêt par une queue de poisson, la seconde
stoppant juste derrière nous. Deux hommes descendent, ils sont
armés et se précipitent de chaque côté de notre
véhicule. Ils nous observent à travers les vitres des portières
et au bout de quelques secondes, une éternité pour nous,
lun deux fait un signe à son comparse, lui intimant
lordre de regagner leurs véhicules : ils redémarrent
aussitôt. Mon père mexplique alors que celui qui a
pris la décision de nous épargner est un transporteur routier
avec lequel il travaille régulièrement, un certain Zoubir.
Nous rentrons sains et saufs, nous gardant bien de relater lincident
pour naffoler personne.
Très vite un nouvel et triste événement me donne
raison : cest le discours funeste du 16 septembre 1959, dans lequel
de Gaulle propose aux Algériens le droit de disposer deux-mêmes
et surtout proclame dès ce jour lautodétermination.
À partir de ce moment, les esprits séchauffent et
la contestation grandit, surtout chez les jeunes. Le 22 janvier 1960,
le limogeage du général Massu et son remplacement par le
général Crépin provoquent un mélange de fureur
et daccablement. Un appel à manifester est lancé pour
le dimanche vingt-quatre au pied du Forum, manifestation de suite interdite
par les autorités. Mais la foule répond largement présent
et afflue de toutes parts : la construction de barricades, édifiées
par des étudiants, commence. Aussitôt, la gendarmerie mobile,
dirigée par le colonel Debrosse qui a reçu lordre
de casser ce mouvement populaire, décide de charger : cest
le bain de sang. Une fusillade nourrie provoque huit morts du côté
des manifestants, et quatorze morts et cent vingt-trois blessés
chez les gendarmes mobiles. Dans la nuit, Lagaillarde et ses étudiants
prennent le contrôle des bâtiments des facultés et
organisent un camp retranché en poursuivant lédification
des barricades avec les pavés arrachés aux rues Michelet
et Isly. Lidée est de faire basculer larmée
vers lAlgérie française. Dès lors dans les
rues monte le même flot qui chaque jour se rend aux barricades.
Des klaxons scandent les fameuses syllabes qui ont donné à
la révolution de mai 1968 un rythme, un indicatif de victoire :
« Al-gé-rie fran-çaise ». Malgré la tournure
des événements et les appels lancés par les autorités
civiles et militaires, il ne semble pas que les choses soient prêtes
à rentrer dans lordre. Néanmoins aujourdhui,
en janvier 1960, il ne sagit pas de soulèvement populaire,
pas de peuple entier debout, et pourtant pas non plus de manifestation
ordinaire. Elle est lapanage dune partie seulement de la population,
à laquelle lautre partie demeure étrangère.
Les musulmans sont dans la rue, ils vont, viennent comme au plus ordinaire
des jours, mais, sauf quelques-uns dentre eux dont certains sont
sur les barricades, ils ne participent pas aux événements.
Ils regardent, ils attendent, ils jugent. Ils ne comprennent pas et ils
attendent avec la passivité orientale que tout se clarifie autour
deux. Beaucoup délus, leurs chefs responsables, sont
à la pointe du combat, engagés avec les hommes des barricades
: eux ont juré de vivre et de mourir français, comme leurs
frères européens. Mais le peuple musulman attend : aujourdhui
il est dans une impasse et cest la France
qui ly a mis. Le 13 mai 1958, larmée entière
a jeté son énorme poids dans la balance. Il a compris que
cette fois un autre choix a été fait : le 16 septembre 1959
lui a apporté un nouveau doute et il est retombé dans son
attentisme prudent. Lautodétermination lui est apparue comme
un mythe et non comme une solution. Cette fois-ci, en ce mois de janvier
1960, il reste prudemment chez lui car les données du problème
ne sont plus les mêmes. Il sait que le nouveau régime, sous
la main ferme de De Gaulle, ne cédera pas et il a compris que larmée,
si elle a comme tous les habitants de ce pays des sympathies pour les
émeutiers, ne les suivra pas et ne les aidera pas. Il a perçu
que la partie était perdue dès le départ et quil
fallait éviter toute compromission. Fin janvier, on sent lapproche
du dénouement : épuisement évident du mouvement insurgé
et ressaisissement de larmée. Un ballet incessant dhélicoptères
dans le ciel, des paras qui campent sur le trottoir, des barbelés
préparés au coin des rues menaçant de couper le camp
de la ville, la tragédie touche à sa fin. La radio reprend
le ton autoritaire du pouvoir vainqueur, exigeant un châtiment exemplaire.
Le 31 janvier 1960, profitant de la nuit, avec un grand nombre dinsurgés,
nous abandonnons le camp retranché. Le 1er février, tout
est terminé : la reddition de Lagaillarde et des derniers rebelles
aux forces de lordre qui assiègent le réduit se fait
dans un calme absolu. Le complexe dabandon de lAlgérie
est apparu sous son éclairage le plus cru. Le soulèvement
dAlger est terminé : le drame a quitté la rue pour
couver à nouveau dans le secret des maisons. Cet épisode,
baptisé « semaine des barricades », préfigure
le « putsch des généraux ».
Dès lors, tout en poursuivant nos études, avec mes amis
connus pour la plupart dès la classe de sixième à
Ben-Aknoun, nous décidons de passer à laction directe
: nous intégrons pour cela les commandos Z, section Alger centre,
bras armé de Jean-Jacques Susini, sous les ordres dun étudiant
en médecine, Marcel Zagamé. Nous avons comme missions le
harcèlement des forces de lordre (CRS et gendarmes mobiles),
le tractage, les collages daffiches, la peinture sur les façades
des grandes artères, les plasticages, la collecte de renseignements
et de fonds. Pour mener à bien ces actions, il nous faut des véhicules
: cest soit le vol, soit le braquage du conducteur. Quelle nest
pas notre surprise lors du vol dune 404 Peugeot avec un ami ! Nous
traversons la ville, tout fiers, pour la planquer dans un garage et là,
en ouvrant le coffre, nous découvrons quil est bourré
darmes : il sagit certainement dune voiture appartenant
à un autre commando. Nous décidons alors de la ramener à
son point de départ, mais, sachant ce quelle contient, la
fierté se transforme en panique à chaque barrage traversé.
Une autre fois, un jeune couple monte dans sa voiture, une Dauphine Renault
verte toute neuve : avec un copain, nous nous précipitons armes
à la main. Les larmes aux yeux, ils nous implorent de renoncer
à notre action : pris de pitié, nous prenons leurs coordonnées
avec promesse de leur rendre le véhicule après notre opération.
Nous partons avec la Renault et la garons au bas de mon immeuble : le
temps de monter prendre nos affaires et de redescendre, elle avait disparu.
Latmosphère pesante de lannée 1960 moppresse
de plus en plus : brimades des CRS à lencontre des pieds-noirs,
contrôles didentité à répétition,
bouclages des rues avec rafle, volées de coups de crosse. La rubrique
des attentats remplit une page de LÉcho dAlger, bientôt
la page entière ne suffira plus. Cest lheure où
les colons fatigués montent la garde dans leur ersatz de mirador
blindé pour une longue nuit de veille avec un fusil de guerre et
quelques munitions. Et pourtant, pour le Français de métropole,
nous sommes toujours des pieds-noirs racistes, tous riches, méprisants,
dotés de nombreux domestiques arabes et vendant le verre deau
aux militaires. La guerre dAlgérie a changé de nature
: elle oppose les forces françaises aux pieds-noirs qui refusent
linacceptable, cest une guerre civile. Ma révolte soriente
de plus en plus contre la France, ses gendarmes mobiles, ses CRS, ses
nombreux mercenaires quelle revêt dun uniforme, ses
barbouzes, et son chef qui nous poursuit jusquau bout de sa vindicte
glacée sans doute pour avoir osé lui dire non.
En janvier 1961, un nouveau référendum présidentiel
se prépare : de Gaulle demande les pleins pouvoirs pour régler
à sa manière le problème algérien, cest-à-dire
proclamer lautodétermination en Algérie et le droit
des Algériens à disposer deux-mêmes. À
linverse de la métropole, ce vote est un véritable
camouflet pour le président, qui ne loubliera pas : plus
de 90 % de oui en France, forte majorité pour le non en Algérie.
Ce sera la dernière fois que lAlgérie fera entendre
sa voix. Une chape de plomb tombe sur notre révolte verbale : cest
la censure permanente, seule passe la vérité officielle.
Puisque la France ne veut plus écouter les cris dun million
dobstinés qui se prennent pour des Français, cest
le bruit des armes et des bombes quelle va entendre. Une des conséquences
sera le putsch des généraux davril.
Cest à ce moment que les autres UOP (Unités opérationnelles
ponctuelles) nous absorbent, et sajoutent à nos missions
le sabotage, la propagande et les barrages de nuit avec jets de cocktails
Molotov (bouteille partiellement remplie dessence ou dalcool,
bouchée, le goulot entouré dun chiffon imbibé
et enflammé avant lenvoi). Par petits groupes de trois ou
quatre éléments, très mobiles, connaissant les moindres
ruelles, insaisissables par notre rapidité, nous procédons
à des harcèlements violents et très courts, les armes
employées relevant plutôt du folklore. Ma vie se partage
en deux tranches non communicantes. Jeune homme plutôt rangé,
parfois studieux, assez sérieux, mais attiré aussi par les
occasions de rire et les coups tordus, je suis, dans le commando Z, celui
qui garde sa bouche fermée : voir et entendre pour combattre, se
taire pour survivre et durer.
Le 21 avril, un amalgame de quatre généraux, trois métropolitains
et un pied-noir, de légionnaires parachutistes, de pieds-noirs
se voulant français et de harkis qui croient lêtre
sempare à Alger du GG. Pendant trois jours, je me trouve
sur le Forum où bat le cur de nos espérances. Mais
le gaullisme aveugle et sans âme refuse de céder, tant pis
pour ceux qui se trouvent sur sa trajectoire, rien ne doit ni le ralentir
ni le dévier. Larmée ne suit pas, lhistoire
ne peut se répéter. Certains, les plus nombreux, choisiront
linconnu, une voie qui na aucune chance de réussir
: lOAS (Organisation de larmée secrète). Exit
le putsch, les prisons ouvrent leurs portes à ceux qui refusent
la clandestinité. Le pouvoir purge : deux cent vingt officiers
sont relevés de leur commandement et cent quatorze sont
traduits en justice. Jassiste au départ du 1er REP de Zéralda,
salué par une foule avec des fleurs à la main, aux cris
de « Vive lAlgérie française », sur les
paroles de la chanson Non, je ne regrette rien dÉdith Piaf.
Déjà, linévitable est devant nous, mais il
est tellement énorme que personne ne veut le voir. Que puis-je
faire dautre ? Choisir la mort des moutons dans les abattoirs ?
Nos yeux lisent partout le slogan « la valise ou le cercueil ».
Le cercueil, les pieds-noirs y sont bien habitués.
À la veille du cessez-le-feu, les réveils sur Alger sont
brutaux, comme celui de laube bleue du 5 mars 1962 où une
centaine dengins explosent. De formidables concerts spontanés
de casseroles à léchelle de toute la ville se déclenchent
de plus en plus souvent. La rythmique simple de « Al-gé-rie
fran-çaise » devient un message personnel, une bouteille
à la mer. Toute une ville va sécouter pour dire sa
détermination et donner un avertissement à ceux qui décident
de notre sort : un inimaginable boucan de vingt heures à minuit.
Cest notre désespoir que nous lançons, puisque la
France ne nous veut plus. Aussitôt, dans la Casbah, les youyous
féminins répondent à nos tam-tams : ce sont des vagues
de youyous qui déferlent dans la nuit, traversant les volets.
Le 18 mars, cest lenterrement de lAlgérie française
: le gouvernement, sous lautorité de De Gaulle, signe à
Évian avec le FLN un accord sur un cessez-le-feu immédiat
et la fin de lAlgérie française début juillet,
accord que le FLN ne respectera pas, bien sûr. Pour lOAS et
les pieds-noirs, tenus à lécart, il ny a pas
de cessez-le-feu : la guerre continue. Quatre jours plus tard, de colère
ou de dépit, vers vingt et une heures, avec une vingtaine dhommes
des commandos Z, nous attaquons une patrouille de half-tracks de la gendarmerie
mobile qui sort du tunnel des facultés : laccrochage dure
quatre heures avec tirs de pistolets-mitrailleurs, lancers de grenades
et de cocktails Molotov. Plusieurs gardes mobiles tombent sous les balles.
Bab-el-Oued, quartier populaire dAlger, entre en insurrection. Aussitôt,
larmée lencercle et bouche toutes les issues : laviation
le bombarde et les blindés entrent en action. On affame cinq mille
femmes, enfants, vieillards. Les habitants du Grand Alger ne peuvent rester
indifférents : une manifestation est organisée le 26 mars
pour montrer sa solidarité avec les assiégés. En
tête du cortège, de jeunes gens brandissent des drapeaux
tricolores ; nous crions une fois encore « Algérie française
», « larmée avec nous ». Nous nous heurtons
devant la grande poste au barrage du lieutenant Ouchène du 4e RTA,
la consigne du préfet de police Vitalis Cros, ex-préfet
de lAude, étant louverture du feu dès lors que
les barrages sont franchis, ce que nous ignorons bien entendu. Dautre
part, ces tirailleurs algériens ne sont pas formés au maintien
de lordre. Le casque de lun dentre eux porte le sigle
en blanc « W4 », la willaya no 4 étant lunité
territoriale algéroise du FLN. Subitement, cest un mitraillage
long et nourri de la foule par les militaires. Par chance, je me trouve
sur le côté gauche des manifestants, hors du champ de tir.
Lorsque la fusillade cesse, on relève quatre-vingts morts et plus
de deux cents blessés, dont beaucoup ne survivront pas. Dans ses
Mémoires despoir, de Gaulle qualifiera cet épisode
« démeute (qui) ne peut être dispersée
que par le feu meurtrier des troupes ». Comme tous les pieds-noirs,
cette fois-ci je me sens seul : le FLN nous menace et larmée
nous tire dessus. Dois-je fuir cet enfer ?
Le Grand Alger devient lespace de prédilection des groupes
FLN (placés sous lautorité directe du commandant Si
Azzedine) avec laccord du préfet de police : le recours à
lenlèvement systématique permet de développer
une psychose de terreur sans précédent. Son but est lexode
massif des pieds-noirs. Le FLN encourage le vol de voitures des Européens,
ce qui explique une partie des enlèvements. Ainsi, des blousons
noirs arabes organisés en bandes enlèvent les Européens
dont ils convoitent voitures ou habitations. Le nombre de rapts à
caractère sexuel devient aussi de plus en plus important. Sajoutent
les rançonnements : si la famille ne peut payer, lenlevé
devient un disparu. Aux abords de la Casbah, dès que des Européens
sapprochent à pied ou en voiture, le FLN procède en
toute quiétude à leurs enlèvements. Lattitude
passive de certains éléments militaires me révolte
et limpuissance constatée accroît mon inquiétude
mais aussi ma rage : les rapts ont lieu sous les yeux des patrouilles
des forces armées françaises et leurs réponses à
mon questionnement sont « nous avons reçu lordre de
les laisser faire » ou pire « on en a fini avec le FLN, nous
luttons maintenant contre lOAS ». À Alger existent
des salles de torture et même des cliniques FLN, dirigées
par des médecins européens, utilisant les jeunes gens enlevés
comme donneurs de sang, la clinique de Beau-Fraisier par exemple. Larmée
sait avec précision où se trouvent les principaux lieux
de séquestration des Européens, mais il lui est interdit
dintervenir. Lennemi a changé depuis les accords dÉvian,
la stratégie est de faire fuir les Français dAlgérie
par la terreur. Lexpulsion des pieds-noirs et lappropriation
de leurs biens comme butin de guerre sont le principal but de la révolution
algérienne : Ben Bella proclame quil ne peut concevoir une
Algérie avec un million cinq cent mille (sic) pieds-noirs et Ben
Khedda glorifie la révolution qui a réussi à déloger
du territoire national un million dEuropéens, seigneurs du
pays.
Des membres armés de lALN circulent quotidiennement à
bord de véhicules et de nombreux barrages sont établis par
des éléments locaux du FLN qui fouillent les Européens,
procédant parfois aussi à des enlèvements de personnes.
En réponse, tirs de mortier et bazookas sont notre quotidien. À
chaque assassinat dun Européen par un musulman, la foule
présente se livre à des ratonnades. Le FLN, quant à
lui, lance des commandos qui mitraillent ou jettent des grenades dans
les cafés et commerces européens. Chaque jour qui passe
apporte son lot dexécutions, de mitraillages, dassassinats.
Cette « phase Azzedine » davril à juin a pour
conséquences la fuite de la population pied-noire et la disparition
des travailleurs arabes dans les quartiers européens : Alger se
vide peu à peu et lactivité économique et commerciale
cesse faute de personnel. Le dernier journal autorisé par la censure,
La Dépêche Quotidienne, fait appel aux volontaires pour assurer
sa parution : avec mes amis de Ben-Aknoun, nous nous portons candidats.
Cest un travail de nuit : rotatives et expéditions. Le couvre-feu
nous obligeant à dormir sur place, le responsable de
léquipe de nuit nous a installé quelques lits de camp
dans le garage des véhicules de presse. La sortie de ce dernier
donne sur une grande artère : notre grand jeu, les jours où
nous pouvons faire la grasse matinée, est de sortir lun des
dormeurs avec son lit pour linstaller en plein milieu de la rue.
Son réveil est brutal au milieu des klaxons des voitures, des invectives
des chauffeurs et des rires des passants. Le risque permanent plane, lépouvante
peut surgir à tout instant, nous le savons, mais les habitudes
méditerranéennes servent encore de rempart. Il vaut mieux
vivre comme si. Jose le dire, je crois que nous sommes heureux malgré
tout. Quelle insouciance !
Le lundi 4 juin débarque au journal vers une heure du matin un
commando OAS avec de nouvelles matrices déjà prêtes
: nous arrêtons le tirage en cours pour les monter sur les machines
et lancer une « édition pirate » du journal. Vers cinq
heures, me voilà dans un fourgon de presse, larrière
rempli de la nouvelle édition, un membre du commando comme chauffeur
avec son arme sur les genoux, moi sur le siège passager avec une
pile de quotidiens du premier tirage sur les miens. Devant chaque magasin
de presse, je descends déposer un paquet de lédition
pirate, mais cest encore lheure du couvre-feu et nous rencontrons
plusieurs barrages de CRS. Cest le même scénario à
chaque fois : le chauffeur sarrête, salue poliment le mercenaire
et lui tend quelques exemplaires de lédition normale bien
sûr, les barrières souvrent et nous poursuivons notre
tournée. Le moment violent de panique passé, ce sont les
cris de victoire et les gros éclats de rire.
Une autre conséquence de cette phase est la décision de
la politique de la terre brûlée : sil faut quitter
lAlgérie, nous la laisserons dans létat où
les premiers colons lont trouvée en 1830. Notre nouvelle
mission est la destruction des infrastructures de la ville : plasticages,
jets de grenades incendiaires au phosphore contre les commerces abandonnés,
les écoles, les laboratoires, les installations hospitalières,
tout ce que la France a donné de mieux à lAlgérie.
Les actions sont de plus en plus violentes, car nous estimons que nous
navons plus rien à perdre, ayant déjà perdu
notre pays et notre honneur.
Jean-Jacques Susini, voyant que la bataille est perdue, comprend quil
faut briser ce cycle infernal de la violence. Il rencontre, grâce
aux bons offices de lancien maire libéral dAlger Jacques
Chevallier, le FLN Farès, promu chef du gouvernement provisoire
algérien par de Gaulle lors des accords dÉvian. Après
de longues et mystérieuses négociations, la signature dun
cessez-le-feu a lieu le 16 juin dans la villa, de style mauresque, de
Chevallier à El-Biar. Susini, nayant plus de service de sécurité,
nous demande de laccompagner. Un climat de confiance sétablit
assez vite entre les « gardes du corps ». Trouvant un ballon
dans le jardin, cest aussitôt un match de football qui sengage,
les mitraillettes faisant office de poteaux de but. Le lendemain, une
émission pirate confirme ces accords et Susini donne lordre
de suspendre les attentats et les destructions. Acceptant linéluctable,
nous achevons « notre propre » guerre dAlgérie,
trois mois après larmée française. Dimmenses
brasiers sont allumés dans la ville : les Algérois brûlent
voitures, meubles, souvenirs, tout ce quils ne peuvent emporter.
Ils ne veulent rien laisser.
Quelques jours plus tard, voulant échapper aux festivités
de lindépendance et à ses probables règlements
de compte, nous décidons de nous exiler pour quelque temps en France.
Lexode est massif : devant les bureaux des compagnies aériennes,
les files dattente sous le soleil avec enfants et bagages sétirent
sur plusieurs kilomètres et il faut plusieurs jours pour y parvenir.
Que faire ? Nous décidons alors un matin de nous présenter,
armes à la main, devant un guichet dAir Algérie où
la préposée nous délivre aussitôt et gratuitement
nos billets pour Marseille sous le regard réprobateur et désabusé
dune foule hagarde et triste : départ de Maison-Blanche à
dix-sept heures. Je vais alors rapidement en voiture à Marengo,
ne rencontrant quun seul barrage déjà tenu par lALN,
embrasser mon grand-père, mes parents et ma sur, et leur
annoncer mon départ en fin daprès-midi. Jignore
à ce moment que je ne reviendrai plus sur cette terre tant aimée,
mon pays, et que cest la dernière fois que je vois mon grand-père
: il décédera à Marengo le 7 décembre 1962.
Mes parents nous rejoindront, Jeanine et moi, à Montpellier en
novembre 1964.
II Lexil
Nous sommes quatre copains de notre commando
Z à embarquer en début de soirée à Maison-Blanche,
laéroport dAlger, dans une Caravelle dAir Algérie.
Nous partons pour une terre inconnue où nous navons jamais
mis les pieds, mais cest linstinct de survie qui nous anime.
Est-ce un dernier regard à travers les hublots vers notre terre,
un dernier adieu au pays de nos ancêtres ?
Cet exode massif nest ni prévu ni vu dun il favorable
: officiellement, le pouvoir gaulliste affecte de croire à un afflux
de vacanciers. Voilà quayant franchi lobstacle des
jours dattente à la belle étoile, en plein soleil
ou dans un campement installé par larmée et trop vite
exigu, ces « estivants » arrivent mal coiffés, le visage
creusé par langoisse, chargés de couffins et de paquets
hétéroclites maintenus par des ficelles.
À notre arrivée à Marignane, il fait déjà
sombre. Laccueil est improvisé : les conditions matérielles,
étant donné la soudaineté de la situation et lurgence
des difficultés à résoudre, sont rudimentaires. Pour
nous accueillir sur les pistes de laéroport, après
ce déracinement total, quelques organisations caritatives (Secours
catholique, Scouts de France, Croix-Rouge) sont présentes : elles
nous dirigent vers un car en partance pour la gare Saint-Charles. Devant
la gare, laccueil est hostile : sur des banderoles sont peints des
messages de bienvenue tels que « pieds-noirs, rentrez chez vous
», « pieds-noirs à la mer », « profiteurs,
voleurs ». Alors que notre horizon quotidien sévanouit
sans quon ny comprenne rien, il faut subir le choc de Marseille,
son indifférence, son animosité, son rejet.
Puis, de la gare, la Croix-Rouge nous oriente, toujours en bus, vers un
centre daccueil complètement excentré : un hangar
immense, des centaines de lits de camp alignés côte à
côte et une foule hagarde, vieillards, hommes, femmes, enfants,
à laquelle sajoutent les cris, les gémissements, les
pleurs et les odeurs. Cette promiscuité nous est insupportable.
Pour la deuxième nuit, à notre demande, une uvre caritative
nous fournit ladresse dun couple de retraités dans
la banlieue cossue de la ville : une vaste villa avec jardin, chambre
avec cabinet de toilette pour chacun. Le dîner, notre premier repas
à table depuis Alger, est excellent et copieux. En revanche, lambiance
nous surprend et nous insupporte : ce sont de fervents gaullistes et ils
laffichent haut et fort, peut-être naïvement ! Aussi,
le lendemain, nous les quittons après le petit déjeuner.
Dès lors, nous prenons la décision de dormir sur les plages,
nous sommes fin juin, et pour nos repas, cest le « fameux
» pan-bagnat.
Marseille est submergée par les nouveaux arrivants : nous nous
retrouvons au centre-ville sur la Canebière, devant la Bourse et
sur le cours de Verdun pour échanger des informations, prendre
des nouvelles damis et même, pour certains, trouver du travail
ou un logement. Les rues sont parcourues par des véhicules fraîchement
débarqués et portant les plaques dimmatriculation
dAlgérie (9A, 9B, 9C). La place ne désemplit pas et
des heurts interviennent à loccasion avec des chauffeurs
de taxi qui estiment quon les empêche de circuler et de travailler.
Ce QG improvisé de la communauté rapatriée fait même
lobjet de vastes coups de filet policiers : des centaines de pieds-noirs
présents sur la place sont interpellés par les forces de
lordre et emmenés à lhôtel de police pour
vérification didentité avant dêtre rapidement
relâchés. La police marseillaise elle-même finit par
développer des sentiments peu amicaux à notre encontre.
Déjà racistes et profiteurs, les pieds-noirs deviennent
des « voleurs ». Le maire socialiste de la ville, Gaston Defferre,
ne fait pas dans la dentelle, il naime pas les pieds-noirs et ne
cache pas ses sympathies, comme toute la gauche et les gaullistes, pour
le FLN.
Début juillet, jabandonne mes compagnons pour rejoindre à
Cannes mon oncle, ma tante et leurs deux filles : ils viennent de louer
un appartement. Cest le début de vraies vacances, plage la
journée et dancings de la côte la nuit. Mais le seize au
soir, japprends que quelques amis laissés à Marseille,
anciens membres du commando Z, ont été arrêtés
sur dénonciation dun ex-légionnaire. Il sagit
dHenri Carannante, étudiant en médecine, de Robert
Jobin (Bob) et Albert Cerruti, étudiants en dentaire, dAlbert
Peyron (Titou), lycéen, et de Claude Buccafuri, employé
de banque. Ce dernier, cousin de Bob et résidant à Marseille
depuis une dizaine dannées, a accepté par amitié
la garde de nos armes : un colt, un pistolet 7,65, un beretta et une mitraillette.
Par plaisanterie, loin de penser aux conséquences, ils claironnent
aux oreilles des policiers quil manque parmi eux un certain Tosi
: son cousin (Pierre-Laurent) habite la ville. Les flics se présentent
chez ce dernier qui, certainement par surprise, leur donne mon adresse
à Cannes. En début de soirée, il se précipite
en voiture à Cannes pour me prévenir dune arrestation
probable pour le lendemain. Ma première réaction est la
fuite : je passe alors la nuit chez une amie algéroise retrouvée
à Juan-les-Pins. Mais après
réflexions, pour ne pas créer dennuis à mes
proches, je regagne au petit matin leur appartement. Le temps de préparer
un sac avec quelques affaires de toilette, deux policiers se présentent
et me conduisent, menotté, dans une geôle du commissariat
de Nice où je passe la journée en compagnie dun ivrogne.
Dans la soirée, de nouveau menotté, cest le transfert
en Peugeot 403 noire au commissariat central de Marseille, lÉvêché.
Je suis mis à lisolement dans une geôle en sous-sol,
toutes les geôles étant en sous-sol : ayant pour seul mobilier
une banquette en bois, elle est fermée par une porte grillagée
et une lueur blafarde se diffuse au-dessus. Le lendemain matin, un officier
de police me conduit à lidentité judiciaire : prise
des empreintes digitales, puis photos de face et de profil avec une ardoise
sur la poitrine où sont écrits mon nom, mon prénom
et la date. Pour me tirer le portrait, il me fait asseoir sur une étrange
chaise en bois. Devant mon étonnement, le préposé
mapprend quelle est là depuis soixante ans et que les
nombreux et célèbres parrains de la ville se sont assis
dessus. Les interrogatoires, plutôt musclés, commencent alors
: ils durent quatre à cinq jours. Je retrouve enfin mes cinq comparses,
toujours en sous-sol, mais quelle surprise, plutôt agréable,
ce nest pas une geôle, mais une cage grillagée avec
six lits de camp. La toilette se fait, chacun son tour, à un robinet
dans lallée centrale et les repas se composent dun
sandwich midi et soir, plus un café le matin. De notre cage, nous
assistons vingt-quatre heures sur vingt-quatre au va-et-vient des autres
détenus lors de leurs transferts, mais aussi, dans la deuxième
partie de la nuit, au ballet incessant des prostituées arrêtées
puis relâchées au petit matin après verbalisation.
Mes copains mapprennent que deux autres complices ont été
arrêtés. Le premier, Alain Martres, ex-employé de
la grande poste dAlger, a été appréhendé
à Toulouse. Inculpé de destruction dédifices
et de détention darmes, il est écroué à
la prison Saint-Michel de Toulouse. Le second, Christian Dufour, ex-employé
dAir France, a été appréhendé à
Tours : il sera condamné à quatre années demprisonnement,
dabord à la prison de la Santé à Paris, puis
à la prison Bonne-Nouvelle de Rouen pour plasticages décoles,
incendie dune maison dun professeur musulman et suspicion
dappartenance à un réseau Delta. Il sera libéré
le 11 juillet 1964.
Le mercredi 5 septembre au matin, après dix-huit jours de garde
à vue, cest le départ pour le tribunal où nous
passons séparément devant un juge dinstruction. Sur
la porte de son bureau, une plaque minforme de son nom : juge Margot.
Il décide de nous mettre en détention provisoire. En début
de soirée, nous prenons la direction des « Petites Baumettes
», chemin de Morgiou, en fourgon cellulaire, menottés aux
cloisons. Après avoir déposé au greffe papiers, argent,
montre, lacets, ceinture, passé la fouille au corps et signé
le registre de la prison, les
« matons » nous conduisent en cellule : cest la 116
et mon numéro décrou est le 28263. Elle doit faire
deux mètres sur trois et comprend trois lits, dont deux superposés,
un petit placard et une table scellés au mur, la cuvette des WC
dans un coin avec un robinet au-dessus (toilette, vaisselle, lessive),
un petit vasistas grillagé en hauteur et une porte métallique
avec un passe-plat et un illeton. Nous sommes trois codétenus
à loccuper : Albert Cerruti, Henri Carannante et moi-
même, les trois autres étant dans la cellule contiguë.
À peine le seuil franchi, la lourde porte blindée se referme
violemment contre lépais montant du cadre. Puis cest
le bruit de la serrure qui fait deux tours, suivi des claquements du verrou
du haut et de celui du bas qui se ferment bruyamment. La première
nuit, je découvre lilleton et son bruit lorsquil
frotte sur sa monture, puis la lumière qui sallume à
toutes les rondes : on nous observe même quand on dort. Une multitude
de questions massaillent, la principale étant « pour
combien de temps ? » : on sait quand on rentre, mais jamais quand
on sort. Les gardiens nous informent que le petit déjeuner est
servi à sept heures, le déjeuner à onze heures et
le dîner à dix-sept heures. Nous avons le droit à
une heure de promenade quotidienne, par contre, les journaux, la radio
et les colis sont interdits. Le courrier est censuré au départ
comme à larrivée et le préposé à
son contrôle appose son cachet « censure » sur les lettres
et sur lenveloppe. Nous avons un droit au parloir deux fois par
semaine : une grande salle coupée en deux par une grille, dun
côté les détenus, et de lautre la famille, sous
lil des « matons ». Aux Petites Baumettes, ce
ne sont que des détenus politiques, pieds-noirs, ex-militaires,
et même un prêtre (Paoli) qui nous dit la messe tous les dimanches.
Les tâches matérielles sont assurées par les droits
communs qui « logent » aux Grandes Baumettes : cuisine, distribution
des repas, douche, coiffeur, entretien. Similitudes troublantes des lieux
: nous sommes incarcérés dans les mêmes prisons que
celles qui, peu de temps auparavant, avaient vu passer les membres du
FLN. Cela reflète la trahison de lÉtat qui se comporte
avec les fidèles de lAlgérie française comme
avec ses ennemis les plus évidents. Nous avons pris la suite des
détenus FLN amnistiés après les accords dÉvian
du 18 mars 1962.
Je dois faire, pour mes études, un stage comme vinificateur à
la cave coopérative de Fréjus à partir du 21 septembre
; il me faut donc les prévenir de mon impossibilité dy
être présent : je ne peux taire les raisons de cet empêchement,
car figurent sur mon courrier le tampon « censure » et ladresse
de ma nouvelle résidence. À ma grande surprise, leurs remerciements
par télégramme sont très chaleureux. Et bis repetita
placent avec lécole dagriculture de Montpellier où
notre promotion est admise pour effectuer sa dernière année
avant lobtention du diplôme, la rentrée étant
prévue pour le 6 novembre.
Enfin le 17 décembre, le juge dinstruction accepte de me
placer, ainsi que trois de mes amis, en liberté conditionnelle
dans lattente du procès : notre joie est gâchée
par labandon de nos deux complices non libérés, Bob
et Claude. Le procès aura lieu au tribunal dAix-en-Provence
en mai 1963 : la sentence sera de huit mois dont quatre ferme, avec confiscation
des armes, justifiant ainsi la durée de notre incarcération.
Aussitôt après ma mise en liberté provisoire et un
court passage à Nice en famille, je récupère ma voiture
et regagne Montpellier où mattendent lécole
dagriculture pour ma dernière année ainsi que ma sur,
en classe au lycée de jeunes filles Clemenceau. Jarrive en
plein centre autour dune place ovale où trône une statue,
la fontaine des Trois Grâces, me dira-t-on plus tard : la circulation
est dense, mais jai limpression dune très vieille
cité au centre étriqué,
les vignes se situant immédiatement aux portes de la ville. Je
retrouve très vite mes copains de promotion : leur QG est un bar,
tenu par des ex-Oranais, Le Grillon, rue de Maguelone, à deux pas
de la place ovale. Comme à Marseille, les rapatriés sont
partout et je croise très vite des amis dAlger, dont deux
filles qui participaient parfois à nos sabotages. Lune delles,
Danielle Musca, est au volant dune Renault Dauphine quasiment neuve,
de couleur verte. Devant mon air incrédule, elle mavoue avoir
ramené ce véhicule, volé à Alger, et après
mes gros éclats de rire, je lui raconte lhistoire de cette
Renault. Notre activisme reprenant le dessus, nous créons tous
les trois un foyer pour étudiants pieds-noirs, dans un local que
nous a cédé le maire de la ville, maître Delmas, au
sein dun lycée de garçons désaffecté
près de lEsplanade.
Cest sur la place ovale, dite place de la Comédie et surnommée
luf, que les étudiants espèrent bien faire des
rencontres de charme. Véritable cur de Montpellier, cest
le rendez-vous des plaisirs : les cafés comme Le Riche, le Ya
bon et son immédiat voisin, le Ya mieux, sont des lieux de
distraction de la jeunesse. Certains soirs vient y jouer pour le plaisir
le célèbre guitariste gitan Manitas de Plata. Il nous arrive
souvent daller déguster un steak à cheval, steak de
viande hachée et grillée surplombé dun uf
au plat, au restaurant de lAGEM (Association générale
des étudiants de Montpellier), rue de la Croix-dOr, puis
de terminer la soirée en sous-sol au Pou qui pleure pour écouter
le gitan aux doigts dor.
Un petit train, rendu célèbre grâce aux caricatures
dAlbert Dubout, relie la ville à la mer, Palavas-les-Flots,
sa gare se situant dans un coin de la place de la Comédie et de
lEsplanade. La foule sentasse sur des sièges en bois,
la petite locomotive crache sa vapeur avant un coup de sifflet libérateur,
signal du départ pour une très lente promenade à
la mer. Dès que le temps le permet, cest-à-dire assez
souvent, nous allons nous baigner dans les dunes du Petit-Travers à
Carnon. Nous avons nos habitudes au Robinson, première paillote
fréquentée par les Montpelliérains : le patron est
tellement folklorique quil attire de nombreuses stars. Nous y dégustons
avec les doigts les tellines et les fritures de petits poissons, des «
jols », je crois. Le patron est un Robinson des années soixante
: il a choisi son aide à cause de la couleur noire de sa peau et
le prénomme « Vendredi ».
Larrivée des pieds-noirs a donné un coup de fouet
à une ville qui sendormait à lombre de ses platanes
: un big-bang démographique. Fin juin, jobtiens mon diplôme
dingénieur spécialisé en agriculture africaine
et pour repousser dun an mon départ à larmée,
je minscris en troisième cycle à lInstitut de
Préparation aux Affaires à la faculté de droit :
mes cours démarrent début octobre.
Le 12 novembre 1963, je prends en début daprès-midi
le chemin habituel de la fac de droit, muni de mon cartable. Il y a place
de la Comédie, mais je lignore encore, des manifs où
des heurts musclés opposent CRS et viticulteurs. Ma malchance me
fait tomber nez à nez, au débouché de la rue de Verdun
et de la place de la Comédie, avec une charge de CRS. Je subis
alors un passage à tabac
en règle à coups de matraque. Mes affaires sont éparpillées
sur le sol et je me retrouve à demi assommé dans un car
grillagé déjà bien rempli qui nous emmène
dans la soirée au commissariat central de lavenue de Toulouse.
Après lidentité judiciaire (photos, empreintes), cest
linterrogatoire : les policiers, tout fiers, mexhibent ma
précédente condamnation. Je suis un récidiviste,
inutile daller plus loin, et quarante-huit heures plus tard, ils
me conduisent avec les autres suspects, que je ne connais pas cette fois-ci,
au tribunal : audience de flagrant délit, avocat doffice,
jugement expéditif ; je suis condamné à deux mois
ferme. La maison darrêt jouxtant le tribunal, on sy
rend à pied par une passerelle. Forteresse carcérale bâtie
au XIXe siècle sur les ruines de lancien palais des Guilhem,
un moyeu (place centrale) dessert quatre ailes : ce vaisseau de pierres,
bâtiment en forme de croix, est doté de guérites permettant
aux « matons » de surveiller les prisonniers dans les différentes
cours. Un chemin de ronde permet aux gardiens de relier les trois cours
de promenade, lune delles étant réservée
aux femmes, et de surveiller aussi lextérieur via des meurtrières.
Outre une porte en fer, chacune des quatre-vingt-dix cellules est dotée
dune seconde porte en bois et en fer dans laquelle est fixé
un passe-plat. La seule différence notable avec les Petites Baumettes,
ce sont les toilettes à la turque.
Mes amis montpelliérains décident de mécrire
chacun une lettre par jour et sy ajoutent celles, plus irrégulières,
de mes potes dAlger : lectures et réponses me prennent beaucoup
de temps et les journées me paraissent plus courtes. Mais pour
le préposé à la censure, cest un gros surcroît
de travail : il ne manque pas de me le faire savoir et je le soupçonne
même dutiliser parfois la corbeille à papier pour soulager
sa charge de travail. Par solidarité, lAGEM lance pour les
journées des 12, 13 et 14 décembre un ordre de grève
générale des cours et des travaux pratiques et organise
une cagnotte. En appel, ma condamnation est réduite à trente
jours ferme. Cest ainsi que je suis libéré le 20 décembre
et passe Noël avec mes copains. Dès janvier, je reprends mes
cours, mais de façon épisodique, puis cest labandon
: je ne me présente pas à lexamen.
Fin octobre 1964, mes parents, accompagnés dune tante de
mon père (tante Marie), abandonnent lAlgérie, après
la nationalisation de leurs biens, et nous rejoignent à Montpellier.
Je loue pour la famille une villa à Notre-Dame-de-la-Paix. Je ne
les avais pas vus depuis mon départ dAlger, mais les retrouvailles
sont de courte durée : larmée me rattrape. Le 6 novembre,
je suis incorporé au 6e groupe de repérage dHettange-Grande,
tout près de Thionville. Mon passé me vaut ce bataillon
disciplinaire qui se révélera en réalité une
vraie colonie de vacances. Notre mission est de placer au sol une batterie
de microphones sur plusieurs kilomètres, reliés par fil
à un camion PC : il nous faut calculer le point doù
le bruit (passage de troupe ou de véhicule, tir, départ
de fusée, etc.) est parti et sa direction pour transmettre ses
coordonnées à lartillerie le plus rapidement possible.
Les calculs logarithmiques se font bien entendu sans calculette et les
militaires ignorent encore lordinateur.
Larmée me libère le 28 février 1966 et je rejoins
les miens à Montpellier. Mon père est à la recherche,
depuis son arrivée, dun vignoble ou dun élevage,
mais il na plus les moyens financiers suffisants ni la santé
pour se lancer dans une telle aventure : il est très diminué
physiquement et moralement. Je décide donc de prendre les choses
en main et jarrive à le convaincre que seule une création
commerciale lui est possible, sachant que je serais obligé den
assumer lexploitation. Après des mois de recherche dans tout
le Midi, je suis séduit par un magasin de presse en plein centre
de Narbonne, ouvert récemment et surtout dune belle surface
: les trois niveaux de cent mètres carrés chacun (un sous-sol
en réserve, un rez-de-chaussée en presse et un premier étage
inexploité) offrent donc de multiples possibilités dextension.
Je me fixe comme objectif louverture dune vraie librairie.
Après de longues négociations, nous en prenons la direction
début décembre : mon père, heureux et fier, mais
épuisé, meurt quelques mois plus tard.
Je retrouve à Narbonne deux couples damis pieds-noirs : lun
connu à Alger et devenu viticulteur (les Alibert), et lautre
à Montpellier ayant ouvert un cabinet de kinésithérapie
(les Césano). Mon adaptation à cette nouvelle profession
et dans cette ville inconnue mest rendue plus facile grâce
à leur présence et leur aide quotidiennes. Je les apprécie
dautant plus que la vente de la presse ne me permet de fermer que
le dimanche après-midi et ne moffre quun jour de congé
annuel, le 1er mai. Un rituel sétablit : nous partons tous
à cette date vingt-quatre heures en Catalogne. Lors de la virée
de 1968, les Alibert invitent une de leurs cousines : je fais ainsi la
connaissance de Babeth, pour les intimes, et Élisabeth Chapuis
pour létat civil. La balade espagnole achevée, nous
décidons dun commun accord de nous revoir : cest le
début dune idylle qui saffirmera de mois en mois et
nous mènera au mariage qui a lieu le 8 mars 1969 en la cathédrale
de Narbonne.
Remerciements et sources :
Mes remerciements à Dominique, une cousine très proche,
pour avoir conservé et mavoir transmis notre correspondance
échangée durant mon incarcération aux Petites Baumettes,
ainsi quà mes nombreuses amies et nombreux amis dont jai
retrouvé labondant courrier reçu lors de lépisode
du
« château » de Montpellier.
Ci-dessous deux coupures de presse gardées par Dominique et les
articles du journal Le Monde relatant mes arrestations et condamnations.
FIN
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