
ALGER d'hier
ALGER daujourdhui
Chez le roi de la brochette
Dès lentrée
de la rue Fourchault, le «t »Roi de la brochette »
vous accueillait toujours dun geste amical et, si mes souvenirs
ne me trahissent pas, cest bien dans son établissement
que jai pu assister, un soir dhiver de 1935, aux prouesses
dun extraordinaire acrobate.
Devant la porte du café, le préposé aux brochettes
faisait griller, sur un petit fourneau, des morceaux de cur de
buf enfilés dans un roseau. Le quartier entier était
tout imprégné de cette odeur de grillade, à laquelle
venait se mêler des relents danis.
A lintérieur, une épaisse fumée de tabac
voilait la lumière.
Tout en piochant des kémias, je mentretenais du quartier
avec le patron qui sévertuait à calligraphier, dune
main malhabile, sur la glace : « Le patron paye la rince le lundi.
»
- La rue Fourchault, ah! parlons-en... cest la rue des «
fours à chaux..» oua's ! Tenez, en voilà un « esptcimen
» derrière vous...
Le spécimen en question, un joueur de tchic-tchic, attendait
patiemment la clientèle en fumant des cigarettes et ne serait-ce
le mot de spécimen qui lavait défavorablement impressionné,
il naurait pas relevé la boutade.
- Oh, dis lami, pas plus « especimen » que toi
!... répliqua-t-il en renversant dun geste saccadé
une timbale cabossée renfermant un dé à jouer.
Je mapprochai. Je glissai vingt sous sur la table et lindex
pointé vers la timbale jannonçai : « las
! ».
La timbale relevée, las brillait, de ton unique point noir,
sur la face blanche du dé.
Jhésitai entre le choix dune pastèque et dune
boîte de sucre lorsque un groupe fit une entrée bruyante
dans le bar.
Le premier des arrivants, un hercule à face de gorille, sétait
déjà emparé dune chaise quil posa sur
le comptoir. Puis, prenant une pose avantageuse, il hurlait à
la cantonade :
« Sil y a des amateurs , ils nont quà
venir sasseoir là-dessus et je fait le pari de les soulever
rien quavec les dents ! »
Un silence profond accueillit cette invitation.
Méprisant, le colosse faisait signe à tout le monde de
sécarter et, saisissant le dossier de la chaise entre les
dents, il se précipitait tête première en avant
pour se relever, après une impressionnante cabriole, la chaise
toujours maintenue dans létau de ses mâchoires.
Une rapide volte-face. Un salut et notre homme recommençait le
même tour sous les applaudissements chaleureux des spectateurs.
Cependant, une ombre vint ternir le tableau du second tour, le sensationnel
acrobate accrocha une ampoule électrique qui claqua avec un bruit
sec.
- Six francs de f... maugréa le patron.
Et comme tout ce beau monde paraissait passablement excité, il
jugea plus prudent de ne pas manifester autrement son indignation.
Des tournées générales suivirent en lhonneur
de lhomme à la chaise et ce nest que tard dans la
nuit, lorsquil fut bien assuré quil ne restait plus
un sou à personne, que le roi de la brochette réussit,
avec des ruses de chef indien, à mettre tout ce beau monde à
la porte.