Georges Antoine Rochegrosse un maître à Alger (1859-1938)
par Marion Vidal-Bué

extraits du numéro 126 , juin 2009 , de "l'Algérianiste", bulletin d'idées et d'information, avec l'autorisation de la direction actuelle de la revue "l'Algérianiste"
mise sur site : septembre 2013

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Georges Antoine Rochegrosse un maître à Alger (1859-1938)
par Marion Vidal-Bué

Georges et Marie Rochegrosse à El-Biar.
Georges et Marie Rochegrosse à El-Biar.

Georges Rochegrosse connut jeune une notoriété considérable, et conserva sa vie durant l'aura que confère aux artistes une haute personnalité associée à des succès répétés.

Né à Versailles le 2 août 1859, il perdit son père très jeune mais eut la chance de trouver un beau-père exceptionnel en la personne du poète parnassien Théodore de Banville, avec lequel sa mère convola en secondes noces, en 1875. Encourageant les dons artistiques de son beau-fils, Banville assura en partie son éducation en l'intégrant à la vie d'un milieu intellectuel passionnant, le présentant avec beaucoup d'affection à Baudelaire, Verlaine ou Mallarmé qu'il recevait chez lui, à Rimbaud qu'il hébergea, le conduisant au gré de ses visites chez Victor Hugo ou chez Flaubert. Il chargea son ami Alfred Dehodencq de lui donner ses premiers cours de peinture. Le jeune garçon entre dès l'âge de douze ans à l'académie Julian avec, pour maîtres Gustave Boulanger et Jules Lefebvre. Elève de l'Ecole nationale des beaux-arts, il prend part par deux fois au concours de Rome, débute en 1882 au Salon de la Société des Artistes français, avec une toile à sujet historique, " Vitellius traîné dans les rues de Rome par la populace ", gratifiée d'une troisième médaille, et acquise par l'Etat pour le musée de Sens. L'année suivante, 1883, " Andromaque ", son tableau retraçant un épisode tragique de la prise de Troie, lui vaut une seconde médaille, l'achat de l'Etat pour le musée des beaux-arts de Rouen, et le prix du Salon qui lui permet d'entreprendre un long voyage d'études en Europe. Passionné de civilisations antiques et d'archéologie, il multiplie dès lors les reconstitutions historiques, exprimant une prédilection pour les grandes oeuvres dramatiques: " la Jacquerie ", pathétique vision, " la Folie du roi Nabuchodonosor " (attribuée au musée des beaux-arts de Lille), " la Curée " retraçant l'assassinat de Jules César (musée des beaux-arts de Grenoble), " le Bal des Ardents " (une page terrifiante du règne de Charles VI), " la Mort de Babylone ", l'une de ses plus célèbres compositions (partie en Amérique ainsi qu'une toile ultérieure "L'incendie de Persépolis"), " Pillage d'une villa gallo-romaine par les Huns " (collection allemande), " l'Assassinat de l'empereur Geta " (musée des beaux-arts d'Amiens). Son imagination érudite lui dicte de multiples sujets inspirés par l'Antiquité, pour lesquels il élabore décors et costumes avec la plus grande minutie, à l'exemple de " Salomé dansant devant Hérode " (1887, également partie pour l'Amérique), de " la Nouvelle arrivée au Harem ", séduisante scène égyptienne de 1890, ou de cette " Légende merveilleuse de la Reine de Saba et de l'Empereur Salomon ", brossée en 1901 et achetée par un amateur privé.

Il vibre intensément pour les légendes wagnériennes, peint " Tannhauser au Venusberg ", " le Chevalier aux fleurs " oeuvre d'un symbolisme ardent inspirée par Parsifal (acquise par l'État en 1894 pour le musée du Luxembourg), puis " les Maîtres Chanteurs ". Il s'attache enfin à des sujets allégoriques, à l'image de son " Angoisse humaine ", dite aussi " la Course au bonheur " (1896), qui échoit au musée d'Alger.

Les succès ne cessent de le combler, ainsi l'Etat lui commande en 1898 un panneau décoratif pour l'escalier de la bibliothèque de la nouvelle Sorbonne (" Le Chant des Muses éveille l'âme humaine "), il est chargé d'exécuter le panneau central de la salle des fêtes pour l'Exposition universelle de 1900 et reçoit la médaille d'or. Chevalier de la Légion d'honneur en 1892, il est nommé Officier dans cet ordre en 1900.

Peintre et dessinateur aux multiples facettes, tour à tour modéliste, affichiste, décorateur, et illustrateur très apprécié, Rochegrosse a entre-temps découvert l'Afrique du Nord, une expérience qui change le cours de sa vie. Ayant accepté la commande de l'éditeur Ferroud, une importante suite d'illustrations pour une édition de luxe de Salammbô, le roman publié par Gustave Flaubert en 1862, l'artiste soucieux d'authenticité décide de se rendre à Tunis, sur le site de Carthage, où il est déçu de ne pas retrouver le caractère flamboyant des descriptions de l'écrivain. Il pense alors à Alger, où il espère trouver un climat, des décors et des personnages proches de ceux créés avec le plus grand scrupule archéologique par Flaubert. Arrivé en avril 1894 pour un premier séjour, il y revient une seconde fois au cours des trois ou quatre ans que requiert la réalisation des cinquante aquarelles qui seront reproduites à l'eau-forte dans les
deux volumes publiés en 1900 (HOUSSAIS (Laurent), Archéologie, littérature, illustration: Salammbô vu par G.- A. Rochegrosse, in Histoire de l'Art, n° 33-34, mai 1996, p. 43-54.").

" L'allée de la noria - Djenan Meryem " huile sur toile, 64 x 80 cm (coll. part.).
" L'allée de la noria - Djenan Meryem " huile sur toile, 64 x 80 cm (coll. part.).

Marie Leblon, une femme en tout point remarquable qu'il épouse en 1896, occupe un grand rôle dans sa nouvelle vie algéroise: Rochegrosse a rencontré en sa personne son grand amour, sa muse, un modèle d'une allure spectaculaire, capable de personnifier toutes ses héroïnes, tour à tour reine de Saba, Salomé, Balkis, Bilitis ( Née en 1852 à Armentières, Marie était divorcée de M. Picard. Le professeur Félix Lagrot l'a évoquée avec chaleur dans ses souvenirs personnels. Il l'a connue successivement déesse et femme fatale, les yeux soulignés de khôl et les cheveux teints au henné, puis anesthésiste dévouée du docteur Georges Pélissier à l'hôpital de Mustapha durant la Première Guerre mondiale. Il cite aussi la plaquette consacrée à Marie Rochegrosse par une série de personnalités amies, en 1922. " Souvenirs 1916-1920, Le peintre Georges Rochegrosse et Marie Rochegrosse, Un citoyen illustre d'El-Biar ", in Les Echos d'El-Biar, n° 15, octobre 1994.)... Camille Mauclair a décrit leur couple " Ces deux êtres
[...] vivaient à l'aise dans les rétrospectives de l'histoire et l'érudition était pour eux bien moins morte que l'ambiance banale. Ils assistaient avec angoisse et délice aux résurrections des siècles, dans la féerie de leurs imaginations incantatoires. De l'Assyrie à la Grèce, à Carthage, à la Judée, à la Rome des Césars, à la féodalité sanglante et splendide, tout leur était familier " ( Souvenirs du professeur Lagrot, qui cite Camille Mauclair et M. Courtois-Suffit, auteur d'un livre sur le Jardin d'Essai en 1933.)). Collaboratrice émérite, Marie enrichissait de ses broderies certaines aquarelles et surtout, les somptueuses étoffes destinées à parer princesses et odalisques.

Ainsi recréa-t-elle le Zaimph, le voile sacré de la déesse Tanit, toujours conservé de nos jours au musée Gustave-Flaubert de Croisset.

Les parents de Marie avaient acquis vers 1890 un beau terrain sur le chemin Beaurepaire, menant d'El-Biar à la Colonne Voirol, et entrepris la construction d'une grande villa de style mauresque ( Barthélemy-Sébastien Vidal, entrepreneur à El-Biar, construisit cette villa, ainsi que celle de Sidi-Ferruch, et plus tard, le monument funéraire de Marie Rochegrosse, érigé dans le jardin de Djenan Meryem sur les plans de l'architecte Gabriel Darbéda.). Le couple Rochegrosse qui avait tout d'abord résidé dans la célèbre villa des Oliviers ( Située à la sortie d'El-Biar vers les Tagarins, actuelle résidence des ambassadeurs de France en Algérie. Durant la Seconde Guerre mondiale, la villa accueillit une succession de hautes personnalités militaires.), s'installe dans un petit pavillon sur le terrain de M. et Mme Leblon, El Meridj, puis dans la villa même en 1902, passant généralement l'été à Paris où le peintre conserve son atelier de la rue Chaptal, et l'hiver à Alger. Baptisée Djenan Meryem en l'honneur de Marie-Meryem, la demeure comporte une cour gréco-romaine reproduisant un atrium antique avec bassin et fresques peintes, et tous les éléments du décor algérien traditionnel, colonnes et faïences, le tout agrémenté de riches étoffes et de meubles peints. Dans le jardin, une ravissante loggia à arcades, un petit café maure et l'indispensable fontaine, toujours ornés de céramiques anciennes, mais surtout, une profusion aussi folle que poétique d'arbres et de fleurs enserrant portiques, allées et tonnelles. Roses, pivoines, capucines, arums, glycines, arbres de Judée, amandiers, peuvent ainsi refleurir chaque saison dans les toiles que l'artiste peint pour son plaisir. Ces peintures intimistes, de même que ses vues très naturelles de la baie d'Alger qu'il aime à représenter depuis les collines, révèlent une facette particulièrement attachante de sa personnalité.

" Coucher de soleil à Sidi-Ferruch ", huile sur toile	1,;()	cm (coll. part).
" Coucher de soleil à Sidi-Ferruch ", huile sur toile 1,;() cm (coll. part).

Rochegrosse fait également construire à Sidi-Ferruch, tout au bord de l'étroite bande de la plage Ouest, une villa beaucoup plus modeste mais toujours de style mauresque, Dar en Nour (la Maison de l'Aurore). Lorsqu'il y séjourne, il contemple depuis la véranda la mer si proche, et délaissant les grandes compositions, restitue avec simplicité le miroitement de l'eau et les feux du soleil nimbant les deux rochers qui bornent l'horizon.

Vers 1910, il fait édifier un atelier, Dar es Saouar, sur un terrain proche lui appartenant. C'est là qu'il reçoit les élèves qu'il accepte de former (Ainsi, Alexandre Rigotard, un excellent peintre de l'Algérie, dont la famille s'était installée à Alger en 1880, ou bien le prince d'Annam, élève et ami.), tandis que les personnalités et artistes établis à Alger, où les amis du monde intellectuel parisien de passage, fréquentent sans protocole la villa Djenan Meryem: Henry Bataille, Georges Courteline, Camille Mauclair, Jean Richepin, entre autres, ou encore Léonce Bénédite, le conservateur du musée du Luxembourg, membre éminent de la Société des peintres orientalistes français. À Alger toujours, Rochegrosse devient vers 1905 l'un des principaux professeurs et l'animateur le plus célèbre de l'académie Druet, véritable centre d'art vivant créé par le peintre Antoine Druet pour favoriser la culture artistique et l'éclosion des vocations locales. Il ne cessera jamais, par la suite, d'encourager et de conseiller les jeunes artistes algérois, son exquise personnalité, teintée d'un fort idéalisme, lui attirant par ailleurs considération et sympathie.

Lorsque " la Joie Rouge ", un tableau saisissant, inspiré par un poème de Villiers de l'Isle-Adam qui décrivait sous le signe d'Uranus une tuerie déchaînée conduite par Gengis Khan, Tamerlan et autres guerriers sanguinaires, obtient la médaille d'honneur du Salon de Paris en 1906, c'est à Alger, au cours d'un grand banquet avec ses amis de l'académie Druet, que Rochegrosse fête son succès. La toile de 9 mètres sur 11 dont le conseil d'administration du musée municipal, présidé par le maire Charles de Galland avait sollicité le dépôt dans ses collections en 1913, ornera finalement le foyer de l'Opéra d'Alger jusqu'à la rénovation de celui-ci ( Opéra rénové vers 1933-1935, après un incendie. " La Joie rouge fut alors roulée et déposée en raison de ses immenses dimensions dans les salles du Foyer Civique, en construction au Champ-de-manoeuvres, où elle fut retrouvée lors de l'occupation des lieux par les Alliés en novembre 1942. Quelques fragments de l'immense toile, en très mauvais état, furent sauvés et la partie centrale exposée dans l'escalier d'honneur du nouvel hôtel de ville d'Alger où elle se trouvait encore en 1964. Le peintre Emile Aubry, natif de Sétif, fut chargé des nouveaux décors de l'opéra.). " La Course au bonheur " (dite aussi " L'Angoisse humaine " ou " La pyramide humaine "), du Salon de 1896, prit place sur les cimaises du musée municipal d'Alger, alors situé au 32 rue de Constantine, sur l'emplacement du futur hôtel Aletti. Dans cette oeuvre également impressionnante qui dénonçait l'esprit matérialiste de ses contemporains, les personnages formant une pyramide humaine frénétique, tendant désespérément leurs mains vers un ciel où le nom de Dieu s'inscrivait en hébreu, se bousculaient et se chevauchaient pour atteindre leur hypothétique chimère' (L'oeuvre aujourd'hui disparue, serait longtemps restée entreposée dans des locaux publics à El-Biar, selon les souvenirs recueillis par le professeur Lagrot. On peut en voir une reproduction en noir et blanc dans le Guide Alger et sa région, par Antoine Chollier, Arthaud, 1929, p. 57. Le musée des beaux-arts de Dijon en possédait une esquisse.'.)

Auréolé du prestige de sa carrière parisienne et de ses amitiés, membre influent de la Société des peintres orientalistes français et du jury des Artistes français, Georges Rochegrosse participe avec enthousiasme à la vie artistique algéroise : il expose fidèlement au Salon des Artistes algériens et orientalistes, enseigne aux Beaux-Arts d'Alger, rue des Consuls, préside des jurys comme celui de l'Union artistique de l'Afrique du Nord à partir de 1925, ou le Syndicat professionnel des Artistes algériens dont il est président d'honneur, participe assidûment aux séances de la commission du musée d'Alger et s'intéresse de façon toute particulière au développement de ses collections ( Il offre ainsi au musée, en 1927, une petite huile de Delacroix, " Lion couché ", qui figure toujours dans l'actuel catalogue des collections..).

Les amateurs algérois s'arrachent ses belles alanguies et ses voluptueuses odalisques, lovées sur des sofas au milieu d'une profusion de draperies éblouissantes, ainsi que ses irrésistibles scènes païennes, égyptiennes, byzantines, grecques, numides, porteuses de toutes les séductions de l'Orient antique.

La Première Guerre mondiale survient, avec son cortège de deuils. Marie Rochegrosse s'engage pour soigner les blessés, et sert d'assistante au professeur Georges Pélissier à l'hôpital Mustapha, en tant qu'anesthésiste. Mais elle meurt de maladie en janvier 1920, laissant son époux inconsolable. Le peintre regagne Paris après avoir fait ériger par l'architecte Gabriel Darbéda un mausolée digne d'elle dans les jardins de Djenan Meryem, où il reviendra régulièrement se recueillir. Trouvant un certain apaisement dans la doctrine de la Société théosophique de France, il parvient à se remettre au travail et se consacre en particulier à des sujets religieux et à des oeuvres lyriques idéalisant l'amour. Il met fin à sa solitude en épousant à Neuilly-sur-Seine, la fidèle Antoinette Arnau, qui veillait avec dévouement, depuis de longues années, sur la vie quotidienne de son couple à El-Biar.

Revenu avec elle à Alger en 1937, il s'éteint un an après. Séparée de celle de Marie, sa dépouille est transférée au cimetière Montparnasse, à Paris.

Georges Rochegrosse a réalisé d'importantes peintures religieuses pour diverses églises d'Alger. En particulier, dans l'église Notre-Dame du Mont- Carmel édifiée à El-Biar sur les plans de Frédéric Chassériau, " L'essai d'interprétation picturale de la Messe en si mineur de Jean-Sébastien Bach " qui avait été mis en place derrière le maître-autel ( Cette oeuvre jugée trop importante lors de la transformation de l'église en bibliothèque, après 1962, aurait été détruite. ). " La Parole d'amour ", représentant le Christ évangélisant les pauvres sur une route bordée d'amandiers en fleurs, se trouvait dans l'église Sainte-Marcienne, boulevard du Télemly, tandis que " Le Repentir " décorait le presbytère de l'église Sainte-Anne de La Redoute.

Il a également décoré d'une vaste fresque allégorique la salle du conseil municipal (Ou bien la salle des mariages. Selon le professeur Goinard, ces oeuvres étaient encore présentes en 1994. L'ancien maire d'Alger demeuré après l'indépendance, Jacques Chevallier, aurait demandé le respect des fresques.), dans la mairie d'El-Biar : des ouvriers agricoles de retour de leur travail s'acheminent vers une ville aux constructions blanches, dans un riant paysage de collines agrémenté d'arbres. Le peintre s'est représenté devant son chevalet, une grande silhouette féminine attentive derrière lui. Pour le patio de cette même mairie, il avait choisi de brosser un " Défilé de centurions romains ". Avec son talent si particulier, Rochegrosse fut et demeure l'un des peintres les plus connus, les plus prisés des Algérois, et ses peintures orientalistes jouissent d'une côte importante.

Le musée national des beaux-arts d'Alger conserve actuellement dans ses collections: " Les Trois Grâces - Nu ", legs du docteur Rouby en 1920; " L'estudiantina ", aquarelle de 1878, offerte l'artiste en 1932, avec deux toiles de 1931: " Jardin à El-Biar ", et " Toits de Paris ".

J'adresse mes très sincères remerciements aux ayant-droits moraux de l'artiste, qui ont bien voulu me communiquer informations et documents ayant permis la rédaction de cet article.
M. V.-B