Géographie de l'Afrique du nord
Le Titteri des Français
1830-1962
DEUXIEME PARTIE : LES LOCALITES
A/ LES CHEFS-LIEUXD'ARRONDISSEMENT DE LA RN 1
DJELFA
Documents et textes : Georges Bouchet
mise sur site le 14-3-2009

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DJELFA

  C'est une création française ex nihilo
  C'est le seul village de colonisation implanté dans l'Atlas saharien
  C'est un centre des territoires du sud, dans les Monts des Ouled-Naïl qui fut le siège d'un bureau arabe, d'une annexe militaire, d'une commune mixte et finalement d'une sous-préfecture
  En 1954, dans cette immense CM vivaient 110 000 hab. dont 1231 Européens, presque tous au chef-lieu qui était aussi le siège d'une CPE

L'origine du nom

Dans le patois local il semble que djelf désignait un terrain inondable, ce qui est le cas ici. Les Français ont prononcé ce nom en ajoutant la désinence "A" qui est la plus fréquemment utilisée à la fin des toponymes des centres algériens. Ne fallait-il pas, avant d'arriver à Djelfa, avoir traversé Birtouta, Blida, Médéa, Berrouaghia, Aïn-Oussera, Bou Cedraïa, Hassi-Baba et S'Mila ? Au début on ajoutait souvent AH plutôt que A ; puis ce H inutile pour une prononciation française, a disparu presque partout.

L'origine du centre

Elle est purement française. Avant 1852 il n'y avait aucun établissement, pas même un rendez-vous pour un marché hebdomadaire. Pour dater l'origine il y a, non pas une, mais deux dates possibles :

          
24 septembre 1852 création d'un camp militaire par des soldats de Yusuf
          
février ou mars 1861 décret de Napoléon III portant création d'un village de colonisation

En vérité ces deux dates ne sont que l'aboutissement d'un temps d'approche du site qui avait duré 10 ans. Ce qui a entraîné nos soldats jusqu'en ce lieu en 1843, c'est la lutte contre les partisans d'Abd el-Kader, après la proclamation du Djihad (1839) et la prise de Médéa (1840), puis de Boghar (1841).

La tribu des Ouled Naïl avait pris parti pour Abd el-Kader qui avait promu l'un de ses cheikhs, Si Chérif ben Lahrèche, Khalifa des Ouled-Naïl.

En 1843, après la prise de la Smala d'Abd el-Kader, le général Marey-Monge passa par là pour recevoir, sans avoir à combattre, la soumission quasi volontaire, du cheikh de Laghouat.

En 1844 Marey-Monge revint pour aller réprimer, à Zenina (El Idrissia aujourd'hui) la révolte de l'un des aghas de ben Lahrèche.

En 1847, après la reddition d'Abd el-Kader, ben Lahrèche se soumit. Il est alors interné à Boghar.

En 1850 il est libéré après s'être entendu avec les Français afin de permettre aux Ouled-Naïl d'envoyer leurs troupeaux estiver dans le nord comme avant. Les Ouled-Naïl, du moins les Ouled- Naïl Gheraba qui avaient dépendu du Beylik du Titteri, n'étaient plus des adversaires. Mieux encore : ben Lahrèche est nommé par la France, en 1852, bachaga des Ouled-Naïl avec résidence à Djelfa. Puisque Allah avait donné la victoire à la France, il en avait tiré les conséquences et sa famille nous servit fidèlement. Un de ses petits-fils, Si Ahmed ben Chérif, fut élève au lycée Bugeaud, puis à Saint-Cyr. Sorti sous-lieutenant en 1899 il devint officier d'ordonnance du gouverneur général Jonnart. En 1905 il fut promu lieutenant et caïd d'un tribu ouled-naïl. Il participa à la guerre de 1914-1918, et au retour, retrouva son caïdat avec le grade de capitaine. Il mourut du typhus en 1921.

Djelfa à l'époque française 1852-1962

La photo montre la hauteur du mur et un bastion d'angle sans tour de guet .
  La photo montre la hauteur du mur et un bastion d'angle sans tour de guet .

En 1852 le général Yusuf, en route pour Laghouat, installe un camp militaire légèrement fortifié, qui tint plus du caravansérail bien protégé que d'une vraie forteresse. Il aurait suffi de 40 jours aux soldats laissés sur place, pour édifier un mur de clôture peu élevé et surmonté par quelques tours de guet.

En 1853, juste après la prise de Laghouat en décembre 1852, le territoire de Djelfa est incorporé au nouveau cercle militaire de Laghouat dont il devient une annexe. La même année le régiment du colonel Pein passe à Djelfa pour aller réprimer, 78 km plus loin vers le sud-est, le soulèvement de Messaâd.

En 1854 est créé un bureau arabe.


Notule sur les Bureaux arabes

C'est une institution prévue, dès 1833, par Lamoricière, pour administrer les régions sans peuplement européen. Mais son supérieur avait torpillé le projet.

L'idée est reprise 11 ans plus tard ; et les Bureaux arabes sont recréés par un arrêté ministériel du 1er février 1844. Leur organisation est confiée au général Daumas.

Fonctionnement du bureau de Djelfa

Personnel : un capitaine et deux lieutenants français
                   un interprète
                   deux secrétaires copistes, un en français, un en arabe (khodja)
                   un médecin militaire ; gratuit pour les indigènes et les soldats
                   un chaouch (planton)
                   huit spahis et un makhzen de 10 supplétifs

Rôles : le renseignement avant tout grâce à des tournées dans les douars ;
             il faut voir et se faire voir
             le recensement des gens et des productions, prélude à l'impôt
             l'établissement des rôles d'imposition
             la tenue d'un registre des plaintes ; et les enquêtes éventuelles

En 1870 il y avait en Algérie 49 bureaux arabes. Ils furent tous démantelés après la chute de l'Empire ; à tort pense-t-on aujourd'hui.

Des civils européens sont très vite venus spontanément s'installer près du camp dans l'espoir de travailler avec l'armée, soit comme cabaretiers ou aubergistes, soit comme entrepreneurs de transport. Certains essaient même d'acquérir des terres ; mais c'est juridiquement quasi impossible car ces terres sont arch (tribales et indivises). Seules les terres melk (familiales) pouvaient être vendues officiellement par une transaction enregistrée par le bureau arabe.

En 1855 est bâtie la résidence du Bachaga nommé par la France pour l'aider à administrer les Ouled-Naïl.

Petit glossaire des termes turco-rabes pour les fonctions d'autorité en Algérie

Dey (turc) titre honorifique accordé en 1650 aux chefs des Janissaires qui détenaient le pouvoir à Alger. Nous disions alors dans la " Régence d'Alger "

Bey (arabe du turc beg). Vassal du dey, nommé et destitué par lui. Il y en eut toujours trois, dont celui de Médéa. Ils furent plus stables que les deys dont beaucoup moururent assassinés. La France a tenté de gouverner par beys interposés, parfois choisis en Tunisie. Ce fut un échec complet ; ces beys paraissant " parachutés ".

Khalifa (arabe) Principal représentant dans un territoire assez vaste, d'un bey, puis d'Abd el-Kader. Avant 1870 la France en a nommé quelques uns pour s'attacher la fidélité des grands dignitaires locaux et alléger ses tâches de maintien de l'ordre et d'administration. La République a eu sûrement tort d'y renoncer.

Bachaga (turc) Adjoint du bey, puis sorte de fonctionnaire français en charge des populations indigènes d'un territoire moins étendu que celui d'un khalifalik. La France a nommé des bachaga jusqu'au bout. L'un d'entre eux, Boualem, fut Vice-Président de l'Assemblée Nationale, à Paris, de 1958 à 1962.

Caïd (arabe) Adjoint du bachaga dans un outhan (turc) ou dans une commune mixte (française). Il est rétribué.

Cheikh (arabe) Adjoint du caïd dans une tribu. Fonction honorifique non rétribuée.

Hakem Adjoint du caïd dans une ville ; sorte de maire. Le nom et la fonction disparaissent à l'époque française qui n'utilise que les termes de maire, d'officier ou de président d'un conseil.

En 1856 célébration de la première messe de Noël dans une église neuve, en bois. Cette construction paraît constituer un encouragement à l'arrivée de nouveaux " colons " sans terre, mais qui commencent à en réclamer. Le prêtre était un aumônier militaire.

Des civils continuent à venir ; l'un d'entre eux, sans doute bon charpentier, construit même un moulin sur l'oued qui longe le camp. Ils demandent avec insistance la création d'un centre de colonisation comme il y en a tant d'exemples dans le nord, et jusqu'auprès de Médéa. Ils font valoir que des terres libres à récupérer sur des fonds marécageux près de l'oued mellah, seraient bonnes. Une commission d'études est nommée ; elle remet un rapport ambigu : son avis est favorable avec des attendus défavorables qui soulignent que " la sécurité n'est pas vraiment assurée et qu'elle doute qu'il se trouvera assez de volontaires pour venir s'établir en un lieu si éloigné et si froid ". Le gouverneur général décide qu'il faut attendre et ne donne aucune suite.

Mais les demandeurs ne se résignent pas, car il y a déjà 144 Européens à Djelfa.

En 1860 Amable Pélissier, duc de Malakoff, qui avait combattu dans la région, est nommé gouverneur général en novembre. Il accepte le principe de cette création et finit par obtenir de son chef Randon, secrétaire d'Etat à la guerre, qu'il intervienne auprès de l'Empereur. Dans une lettre adressée le 20 février 1861 à Napoléon III Randon fait valoir la tranquillité du pays, sa salubrité, la grande fréquentation du marché par les arabes et l'essor du transit sur la route de Médéa à Laghouat. Il cite aussi, à la fin, sans insister, les bonnes conditions agricoles. Il conclut en demandant la création d'un village de 55 feux pourvu d'un territoire de 1776 hectares. Il joint un projet de décret. Napoléon III, malgré sa réticence à créer des villages européens loin de la côte, accepte de signer le décret.

Dans la liste des concessionnaires apparaissent dix patronymes musulmans ; faut-il croire qu'on a manqué de volontaires chrétiens ? Possible.

On distribua finalement 46 lots de 24 hectares et 9 lots " urbains " pour des commerçants et des artisans. Le budget alloué était de 119 000 francs. Il prévoyait explicitement la construction d'une église, d'une école, d'une mairie et d'une adduction d'eau grâce à un barrage. Tout comme pour les villages créés dans le Sahel vingt ans plus tôt, l'armée aménagea la voirie, avec plan en damier et trottoirs. Une fois le décret signé les travaux furent rondement menés et le village fut bientôt équipé ainsi que le montre la chronologie des inaugurations, malgré une tentative d'attaque par une petit groupe mal armé, en 1861, qui fut aisément repoussée. Mais ce village est surajouté à un noyau semi urbain qui avait déjà 9 ans d'âge, des casernes et des bâtiments publics.

En 1862
Inauguration de l'église, du presbytère et du télégraphe vers Boghari et vers Laghouat
 En 1863
Ouverture d'une école de garçons. Pour celle de filles il fallut attendre 1912
En 1864 Première conduite d'adduction d'eau à partir d'un petit barrage sur un oued proche
Il y en eut deux autres par la suite
En 1868 Ouverture d'une école-ouvroir pour les fillettes musulmanes ; bien avant celle de Médéa
En 1869 Création d'une Commune de plein exercice et d'une Commune mixte immense
En 1874 Inauguration d'une nouvelle mairie.
Création d'une justice de paix avec un cadi pour les musulmans
En 1877 Inauguration d'une mosquée
En 1889 Rejet d'une demande d'extension du centre. Après enquête, l'administration centrale fut persuadée que les terres distribuées n'auraient pas été cultivées par les colons, mais louées par eux à des métayers musulmans. Dès cette époque il était clair que, si le centre de Djelfa grandissait, ce n'était pas en tant que centre agricole : quelques colons avaient déjà quitté leur concession et cessé de cultiver.
En 1902 Djelfa est rattaché aux " Territoires du sud " créés par la loi du 24 décembre.

Notule sur les territoires du sud

En 1902 il y en avait 6. En 1905 il n'en resta que 4 :Aïn-Sefra, Ghardaïa, Touggourt et Ouargla. Djelfa dépendait de Ghardaïa.
A leur tête, un général ou un colonel.
Subdivisions militaires : annexes (Djelfa) et postes, tenus par des officiers
Subdivisions civiles : Commune mixte (Djelfa) et Communes indigènes.
Avec sa CPE due à son peuplement européen Djelfa est une exception.
Jusqu'en 1932 les CM et les CI eurent pour maire un officier.
Tout cela disparut avec la départementalisation en 1957-1958.

En 1921

Inauguration de la voie ferrée venue de Blida, par Médéa, Boghari et Aïn-Oussera

En 1931

Inauguration d'une centrale électrique. On pourra mettre au placard les lampes à carbure ou à pétrole et brancher un poste de radio
En 1936 Inauguration de la nouvelle poste
En 1940 Ouverture par Vichy, d'un camp de détention administrative, (fermé en 1943)
En 1957 Rattachement de Djelfa au département de Médéa, par le décret du 7 août
L'ancienne commune mixte devient un arrondissement avec son sous-préfet

Le cadre naturel et ses aptitudes

Le cadre naturel et ses aptitudes

Djelfa est certes dans les monts des Ouled-Naïl, mais lorsqu'on y arrive, en remontant la large vallée de l'oued Mellah on n'éprouve pas vraiment l'impression de pénétrer dans une montagne. Et moins encore quand on est en ville. Les djebels Sahari et Djellal sont trop loin. On n'aperçoit bien que le djebel Senalba couvert de claires forêts de pins d'Alep, de chênes verts et de genévriers. Mais comme il culmine à 1475m et que Djelfa est à 1160m, la différence d'altitude de l'ordre de 300m lui confère l'allure d'une longue colline.

Le djebel Senalba a tout de même le mérite de recevoir un peu plus de pluie et de neige que le fond de la cuvette, et donc d'alimenter l'oued Mellah (appelé Msekka en amont de Djelfa).

Djelfa a été bâti dans une large gouttière synclinale bourrée d'alluvions. Les sols y sont corrects près des oueds et médiocres dès que l'on s'en écarte un peu

Le climat, lui, est franchement médiocre : à plus de 1100m il fait vraiment froid l'hiver (pas de palmier-dattier) et la pluviométrie est à la fois faible et très irrégulière d'une année à l'autre. Les moyennes calculées sur trente ans, oscillent entre 300mm et 350mm.

graphique ombrothermique

Comme le graphique ombrothermique le montre clairement le régime reste méditerranéen par sa sécheresse estivale, mais avec une forte nuance continentale marquée par un printemps aussi humide que l'hiver.

Pour les récoltes éventuelles les pluies de mars-avril sont les plus favorables ; les orages de juin sont, au mieux, inutiles. Pour les pâturages ils sont par contre très utiles.

Le total annuel peut varier du simple au double selon les années.

Le cadre naturel, avec la vallée de l'oued Mellah et le col des caravanes à peine 100m au-dessus de la ville (on le franchit sans s'en apercevoir) offre la meilleure voie de traversée nord-sud des monts Ouled-Naîl ; et la mieux située en longitude, juste à l'aplomb de Médéa au nord et de Laghouat au sud. La cuvette de Djelfa est bien située également pour devenir un jour un carrefour de pistes, puis de routes.

A gauche la vallée de l'oued Mellah
A droite les terres caillouteuses éloignées de l'oued
Ces deux photos prises en 1959 à l'approche de Djelfa illustrent les aptitudes agricoles de la région.
A gauche la vallée de l'oued Mellah et ses alluvions fertiles s'il pleut. Mais les champs proches du lit de l'oued ne sont pas à l'abri de l'érosion des rives en cas de crue brutale.
A droite les terres caillouteuses éloignées de l'oued que l'on égratigne plus qu'on ne les laboure ; et sur de minuscules parcelles.

Dans cet environnement géographique le Djelfa des Français connut plusieurs activités, pas toutes brillantes. En tant que village de colonisation il connut un échec rapide ; par contre en tant que centre de peuplement européen ce fut plutôt, si loin de la côte, un succès.

Djelfa fut un village de colonisation qui échoua

Les lots de 24ha, étaient trop petits pour que les rendements permettent à des agriculteurs européens de prospérer. Même les plus tenaces qui récupérèrent les concessions des premiers partis, ne purent s'en sortir. Ils essayèrent, à la fin du siècle, la technique du dry farming. Mais rien n'y fit. Certains se reconvertirent vers des activités moins aléatoires, ou des régions agricoles aux récoltes plus prévisibles ; Sahel ou Mitidja notamment. En 1930 il ne serait resté que trois maraîchers espagnols installés tout près du centre. En 1954 il n'y avait plus de colon cultivateur. On peut noter que les colons ne se sont pas tournés vers l'élevage qui est resté la spécialité des indigènes.

Quelques artisans français, avant 1921, travaillaient pour les militaires ou les rouliers, plutôt que pour les colons, dans des métiers comme celui de maréchal-ferrant ; d'autres ont pu s'occuper après 1921, du conditionnement des bottes d'alfa de 170kg et de leur transport vers Alger par le train.

Il y eut aussi une modeste entreprise de sparterie qui utilisait les tiges d'alfa bien sèches, pour fabriquer cordes, paillassons et lavettes.

Djelfa fut un grand marché aux bestiaux qui réussit, (pour les moutons surtout).
Djelfa est à la limite des tribus semi-nomades dont les troupeaux bougeaient à la recherche de pâturages sans sortir de la région, et des tribus nomades plus au sud.
On a parfois qualifié Djelfa de capitale du mouton, avec un brin d'exagération sans doute. Il est sûr cependant que le marché qui, en certaines saisons, durait deux jours (en général samedi et dimanche) attirait beaucoup de monde. Je n'ai pas trouvé trace, comme à Paul-Cazelles, d'entrepôt frigorifique, ni de transport par avion, malgré l'existence avant 1951 d'un aérodrome de classe C (importance régionale). Les moutons ont dû jusqu'au bout prendre le train pour être conduits aux abattoirs du nord.

La France avait établi à Tadmit, 40 km plus au sud-ouest, une station expérimentale pour l'élevage ovin, succédant à un pénitencier agricole indigène fermé.

Djelfa fut une petite ville de garnison
Bien que ce rôle ait été à l'origine de la création du centre, il perdit de son importance avant la fin du XIXè siècle. Mais il y eut cependant toujours quelques tirailleurs et quelques spahis.

Djelfa fut un centre administratif important
Les administrations implantées à Djelfa ont pu changer selon les époques, mais il a toujours fallu quelques fonctionnaires. La moins gourmande en hommes fut le bureau arabe supprimé après 1870. Ensuite il fallut fournir en personnel la Commune de plein exercice, la Commune mixte et la Sous-Préfecture. Il est vrai que ce personnel n'était pas composé de résidents forcément stables, mais ils avaient de bons salaires et constituaient une clientèle qui avaient l'estime des commerçants.
On peut ajouter à la liste des bons clients les familles des gendarmes et les employés du tribunal, de la recette des contributions et de la poste.

Sans être un grand centre d'enseignement Djelfa avait des écoles de garçons et de filles, y compris une école-ouvroir spécialisée dans l'apprentissage de la fabrication de tapis en laine, tenue par des sœurs. Il y eut, à la fin, un cours complémentaire.

Djelfa devint un carrefour et un lieu de passage importants
Les pistes du début devinrent parfois des routes ; et l'arrivée du train en 1921 consolida ce rôle en faisant de Djelfa le point de départ des cars qui desservaient l'oasis de Messaâd à 78km (l'oasis la plus proche de Djelfa), Bou-Saâda (à 117km au nord-est), et bien évidemment tous les ksars situés le long de la route de Laghouat.

En vérité les sociétés d'autocars Delaunay et Boukamel n'avaient pas attendu l'arrivée du train pour ouvrir ces lignes qui, après 1921, prolongèrent vers les ksars des Ouled-Naïl les services ferroviaires et ceux des autocars blidéens ; et apportaient le courrier dans les principaux ksars.

Les diligences , puis les autocars
La première poste a un étage
Les diligences , puis les autocars s'arrêtent le long des mêmes trottoirs plantés d'arbres
La première poste a un étage ; la plupart des maisons n'ont que le rez-de-chaussée.

Après 1945 le développement des recherches de gaz et de pétrole au Sahara, ayant fait de la RN 1 la principale voie d'accès pour le matériel et les produits de forage, la rue principale de Djelfa, confondue avec la RN 1, vit passer chaque jour, une noria de gros camions. Même si la plupart ne s'y arrêtaient pas pour y passer la nuit, les deux ou trois modestes hôtels de Djelfa ont vu leur clientèle accrue.
Djelfa était admirablement située pour profiter de ce nouveau trafic qui s'ajouta aux anciens, du moins jusqu'en 1955. Ensuite l'insécurité eut deux conséquences opposées : forte augmentation des trafics et des clientèles militaires, disparition des flux touristiques vers Laghouat et le Sahara.

L'aspect de la ville de Djelfa

Djelfa est bien plus grand qu'un banal village de colonisation.
Pourtant le plan et les rues de cette ville, et cela jusqu'en 1962, ont vraiment les caractéristiques que l'on retrouve dans tous les centres créés de toutes pièces par la France lorsque le terrain était assez plat pour ne pas perturber les habitudes de nos constructeurs.

          
Un plan en damier, avec juste deux rues en oblique et symétriques par rapport à l'axe de la rue de l'église.
          
Des rues droites, sans coude, et bordées de trottoirs bien tracés et plantés d'arbres. Une différence néanmoins avec le village de base : certaines rues sont nettement plus larges.
          
Des maisons " de colons " basses, jointives sur la rue et prolongées, à l'arrière, par un espace que le climat ne permettait pas de transformer aisément en jardinet.
           Une grande place, mais pas centrale, il est vrai, avec un long bassin alimenté en eau. Ce bassin est la première façon de fournir en eau potable, les villageois. Bien sûr par la suite des conduites d'eau ont desservi toutes les maisons. Le bassin est resté ; il a cessé de servir de lavoir, mais a continué à servir d'abreuvoir.
           Des bâtiments publics pour le confort des citoyens et le service de Dieu. A l'église, de tradition partout, a été vite ajoutée, dans cette région où le chrétien a toujours été rare, une mosquée.
   
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vue aérienne
Cette vue aérienne dont j'ignore la date précise, est antérieure à l'inauguration du monument aux morts construit à l'avant du bosquet qui se trouve devant l'église. Vous pouvez y voir l'illustration de ce qui a été dit ci-dessus, tant pour le plan que pour l'architecture des maisons : un étage au maximum. La muraille, à peine perceptible au fond est celle de 1882 qui a été rasée en 1950.
Dans la traversée de Djelfa la RN 1 prend le nom de rue de Boisguilbert.
On ne peut pas distinguer la gare qui a été implantée un peu en dehors de la ville.
C'est sur la place du M'Zab que se trouve le bassin.
Le mot chefferie concerne deux bâtiments du service forestier étranges avec leur toiture et leurs tourelles couvertes de tuiles noires. Ils ne paraissent pas à leur place dans ce décor semi saharien.

Pour préciser certains détails, je joins quelques photos supplémentaires.

eglise
marché

monument aux morts

Ces trois photos ont été prises en septembre 1959. La rue de l'église a le mérite de montrer le clocher de l'église et une mosquée ainsi qu'un gros camion Willème portant un container destiné à un chantier de recherches d'hydrocarbures. Devant l'église la tache marron presque imperceptible est celle du monument que la ville a dédié " à ses enfants morts pour la France ". Ce monument mérite qu'on s'y arrête : ce n'est pas, comme presque partout ailleurs, une statue achetée sur catalogue et placée sur un piédestal banal. C'est un monument original avec deux combattants djelfawis, un Français et un Ouled-Naïl. Les inscriptions centrales et latérales sont bilingues.

Le marché du centre-ville est banal. Mais sa présence prouve que Djelfa est plus qu'un village


La gare dans les années 1945-1950.

Notez que le bâtiment est bien plus important que celui de la gare de Médéa ouverte en 1892.

Le car Chausson est celui de la société des autocars blidéens. Il permet de situer la photo dans le temps d'après guerre..

C'est la place du M'Zab avec son bassin-abreuvoir d'origine : 1861 ou 1862

La desserte de Djelfa par les services de transports publics.

          
Vers le nord Djelfa était relié quotidiennement à Alger par deux services : un service direct par la société des autocars blidéens et un service indirect par le train. Les itinéraires suivis par les autobus et par les trains sont strictement les mêmes à une petite exception près, entre Médéa et Sidi Madani, à l'entrée des gorges de la Chiffa. Les trains desservaient, au passage, Lodi et Mouzaïa-les-mines, pas les cars.

Au temps des diligences il fallait 4 jours pour aller à Alger. Avec les premiers trains, en 1921, il fallut16 heures à cause du changement de train à Blida. En 1954 il ne fallait plus que 8 heures.

Djelfa était un terminus, tant pour les cars blidéens que pour les trains. Ce terminus ferroviaire avait été donné pour provisoire en 1921 car on avait entrepris des travaux de terrassement jusqu'au col des caravanes pour prolonger la voie jusqu'à Laghouat. Mais le chantier fut vite abandonné. Il se trouve que le dernier plan quinquennal algérien, pour 2009-2013 prévoit à nouveau ce prolongement vers Laghouat. Bien que les études préliminaires aient été confiées à une entreprise canadienne sérieuse, vous n'êtes pas obligé de croire à la réalisation effective des travaux.

          
Vers le sud les sociétés Delaunay et Boukamel avaient des services réguliers vers Laghouat, Ghardaïa, et Messaâd. Les cars de la SATT, le mardi vers 1950, passaient à Djelfa et poursuivaient jusqu'au Niger, au Tchad et au Nigeria. L'insécurité et l'aviation ont fait fermer cette ligne après 1954.
          
Il existait enfin un service quotidien assuré par la société Auto-traction de l'Afrique du Nord, entre Djelfa et Bou-Saâda par Slim.

slim
Voici Slim en 1954. Il y a le téléphone, mais pas de route goudronnée, juste une bonne piste. Au fond, on voit le djebel Tlila (1407 m). On est à 57 km au nord-est de Djelfa. Le guide bleu signalait en 1950 son café maure,sans commentaire.


Supplément familial
ou comment un provençal est devenu un djelfawi

Ce provençal était mon grand-père. Il s'appelait Elie.

          
1863 Naissance à Clamensane, tout petit village de montagne près de Sisteron. Son père, sur le registre des naissances, est qualifié de cultivateur (et non de laboureur). Le choix du mot cultivateur signifie que l'exploitation était modeste, et peut-être qu'il n'en était pas le propriétaire.

Il était exclu que ses 6 enfants, devenus adultes, puissent vivre sur l'exploitation paternelle. Elie était l'aîné, c'est lui qui dut partir le premier. Les contraintes prévues par la loi Cissey du 27 juillet 1872 complétée par le décret du 5 décembre 1882 sur le tirage au sort, lui ont fourni un moyen de quitter sa région avec un emploi assuré pour 5 ans.
          
1883 Il se porte volontaire pour un service militaire de 5 ans. Pour ce faire il fallait déposer à la Préfecture de son département une demande écrite entre le 1er juillet et le 25 août de l'année de ses vingt ans. Si la demande était agréée, après le passage devant le conseil de révision effectué à 21 ans, l'engagé touchait une prime d'engagement et avait le droit de choisir son corps.

Elie ne pouvait opter que pour le service de 5 ans, car les conditions imposées pour le choix du service d'un an, lui étaient tout à fait inaccessibles. Il aurait fallu qu'il puisse payer 1500 francs (valeur du paquetage militaire) après avoir été reçu, à un bon rang, à un examen écrit comportant deux épreuves, dictée et problème.

Par ailleurs il savait qu'il ne pourrait bénéficier d'aucune des dispenses de service existant alors pour les " aînés d'orphelins ", les " soutiens de famille ", les " frères de militaire ", les " étudiants ecclésiastiques " (futurs curés), et les " enseignants ". Comme il mesurait 1,70 m, il était bien au-dessus de la taille minima requise à l'époque pour un service actif : 1,54 m.
          
1884 Il est déclaré bon pour le service et tire, dans le cadre du canton, le numéro 11. C'est un mauvais numéro qui le classe " dans la première portion de la première partie " des conscrits, celle qui est incorporée à coup sûr. Il a bien fait de se porter volontaire.

Il choisit le premier régiment de spahis. Il signe son engagement à Aix-en-Provence le 13 mai 1884 et est incorporé le 19 mai en tant qu' " ouvrier-maréchal ".
           De 1884 à 1888 il est soldat et fait campagne en Afrique, je ne sais où.

Il est démobilisé en octobre à Toulon.

Il repart aussitôt en Algérie et s'établit à Djelfa où il avait sûrement tenu garnison et pris des repères.
           En 1889 il est enregistré officiellement comme résident à Djelfa en tant " qu'entrepreneur de travaux publics ". Ce titre pompeux désignait un atelier de Forgeron et Maréchal-Ferrant qui employait en 1908 (date de la photo) 4 employés : 2 européens et 2 arabes.

atelier de Forgeron et Maréchal-Ferrant qui employait en 1908 (date de la photo) 4 employés : 2 européens et 2 arabes.
détail

          
1897 Elie va passer quelques jours, ou quelques semaines, dans son village natal et revient à Djelfa après s'être marié. Il connaissait la demoiselle à marier car elle était du même village et était la sœur de sa belle-sœur. La nouvelle épouse s'adapta parfaitement à son nouveau de cadre de vie. Elle eut 4 enfants, nés en 1899, 1901, 1903 et 1904. Les deux aînés ont posé devant leur papa pour la photo de 1908.
          
De 1889 à 1920 il est à Djelfa avec sa famille.
Je ne sais rien des conditions de la vie quotidienne dans le grand sud à cette période là, et rien du confort du logement. Mais je l'imagine à l'instar de celui des maisons de colon des premiers villages, ceux du plan Guyot de 1842 : très bas de plafond, sans étage, avec des pièces en enfilade, sans salle de bains et sans WC intérieur. Derrière la maison, une cour et un WC rustique, avec porte, mais sans chasse d'eau et sans siège, juste avec un trou dans un plancher et qu'il valait mieux viser juste. Jusqu'au bout (le courant n'arrive qu'en 1931) pas de lumière électrique (des lampes à carbure), pas d'outillage électrique ; une cuisinière à bois ou à charbon de bois. Pas de frigidaire et peut-être pas de chauffage hors de la cuisine. Pas d'insecticides, mais l'été des papiers tue-mouches collants pendus au plafond pour diminuer le nombre des mouches qui, sur l'étal des boucheries, recouvraient la viande d'un voile noir. Par contre il y avait déjà de l'eau courante dans la cuisine et en ville des écoles, un médecin et une pharmacie (mais pas de Sécurité sociale).
          
En 1920 Elie et sa famille diminuée du fils aîné " mort au champ d'honneur " le 23 juillet 1918, quitte Djelfa pour Draria dans le Sahel, tout près d'Alger après 31 ans passés à Djelfa

Ce n'est pas l'inconfort qui les a fait partir mais plutôt la crainte de n'avoir plus assez de clients à cause de la fuite des colons agriculteurs, de l'apparition des véhicules à moteur et de l'arrivée programmée du train. Il n'y aurait plus de diligences, plus de chariots, plus de roues à cercler.

Elie a retrouvé à Draria la clientèle des colons stricto sensu qui avaient presque disparu à Djelfa. Il y est resté jusqu'à sa retraite.

En raison seconde, mais non négligeable, il y eut sans nul doute le désir d'approcher ses enfants des écoles et cours complémentaires des villes d'El-Biar et de Bouzaréa. Deux de ses enfants devinrent instituteurs.

Avec son déplacement du sud au nord, et du bled à la ville, Elie illustre le mouvement général des Européens du bled qui, sans le savoir, ont rapproché leurs valises du port où durent s'embarquer leurs descendants en 1962.