Géographie de l'Afrique du nord
Le Titteri des Français
1830-1962
DEUXIEME PARTIE : LES LOCALITES
A/ LES CHEFS-LIEUXD'ARRONDISSEMENT DE LA RN 1
PAUL-CAZELLES (ou Aïn-Oussera)
Documents et textes : Georges Bouchet
mise sur site le 13-3-2009

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PAUL-CAZELLES (ou Aïn-Oussera)

  C'est une création française ex nihilo, en tant que caravansérail
  C'est un centre non communal rattaché à une commune mixte
  C'est une sous-préfecture en 1956
  En 1954 il y avait 9339 habitants dont 29 Européens

Les origines des noms

Aïn signifie source ; et Oussera est le nom arabe d'une plante dont j'ignore les noms latin et français. Peut-être une sorte de jonc qui croissait volontiers dans cette zone marécageuse en saison des pluies.

Cazelles est un patronyme qui apparaît en 1878, à Boghar, dans la liste des 46 concessionnaires d'un lot de colonisation. Le concessionnaire se prénomme Antoine.
Paul-Cazelles apparaît, à Boghar encore, sur la liste des mariages pour 1884, avec une demoiselle Panis, de Boghar également.
En 1885 le couple accepte de tenir le caravansérail d'Aïn-Oussera. Il y reste plusieurs années.
En 1895 on le retrouve à Letourneux où Paul s'installe comme colon, puis est élu maire. Il entre ainsi en politique. Il n'en sortira plus.
En 1901 il est élu conseiller général du département d'Alger. Il représente à Alger le canton de Boghari. Il est régulièrement réélu. Il meurt en 1931.

Ce n'est qu'en 1935 qu'Aïn-Oussera devient Paul-Cazelles à la demande de quelques conseillers généraux amis du défunt. Le gouverneur général Carde (le seul G.G. né en Algérie) accepte cette proposition. Le nouveau nom s'est imposé dans les documents officiels, mais sans que l'autre soit jamais oublié.
D'ailleurs ce nom fait un retour officiel étonnant, sous la forme Oussera, sans Aïn, dans la publication, faite en 1958, des résultats du recensement d'octobre 1954. Dans cette liste, l'arrondissement est bien celui, tout neuf, de Paul-Cazelles ; mais dans cet arrondissement il n'y a pas de commune de Paul-Cazelles ; seulement Oussera.
Le nom Paul-Cazelles n'a pas survécu à l'indépendance. En 1962 ou 1963 il redevient Aïn-Oussera.


Aïn-Oussera avant les Français

Il n'y a là rien d'autre que ce que propose la nature : des sources magnésiennes, un marécage en saison humide et des moustiques la majeure partie de l'année.
Il n'y a même pas un souk régulier.
Il y avait sûrement, surtout à la fin de l'hiver et à la fin de l'été des troupeaux de chameaux et de moutons qui passaient par là, conduits par leurs maîtres Ouled Naïl ou Larbaa de l'Atlas saharien.

Mais pas de résidents permanents. Je n'ai pas non plus trouvé la trace d'un quelconque fortin turc de protection de la piste vers les établissements turcs de l'Atlas saharien dépendant du bey du Titteri.


Aïn-Oussera, puis Paul-Cazelles sous les Français 1853-1962

C'est d'abord un gîte d'étape militaire créé sur ordre du gouverneur général Randon après la prise et l'occupation de Laghouat fin 1852. Il y en avait un tous les 20 ou 30km. Il paraît avoir été créé durant l'été 1853 peu après le passage de Fromentin qui, le 27 mai 1853, avait bivouaqué en ces lieux et n'y avait vu qu'un " triste marais ".

Ce gîte prospéra mieux que les autres et fut bientôt transformé en caravansérail tenu par des gérants civils, avec logements et nourritures pour les personnes, pour leurs montures et pour les chevaux qui tiraient les diligences ou les chariots.

Pourquoi ce caravansérail a-t-il mieux réussi que les autres, avant même l'arrivée des Cazelles ? Parmi les réponses possibles je sélectionne :

          
La bonne distance de Boghari (55 km) qui impose une halte nocturne à tous les rouliers
          
L'abondance de l'eau en toutes saisons, même si elle est magnésienne
          
La place : l'espace enclos ayant la forme d'un carré d'environ 70 m de côté
  Une bonne protection militaire sur l'un des côtés de ce vaste quadrilatère
           Une bonne gestion sans doute, par des gérants civils choisis par le bureau arabe de Boghar dont dépendait, à l'origine, cet établissement. Parmi ceux-ci l'histoire a retenu le nom des Paul-Cazelles venus à Aïn-Ouserra peu après leur mariage célébré à Boghar en 1884.
           Et enfin la création d'un marché aux moutons fréquenté par les nomades en route vers les pâturages du nord dont l'accès leur fut garanti par le sénatus-consulte de 1863. A l'origine il se tenait le vendredi ; ensuite ce fut un souk el Arba du mercredi.

Ce caravansérail a connu un succès suffisant pour que viennent spontanément s'installer à côté des commerçants, des transporteurs et des éleveurs de moutons ; si bien qu'au tournant du siècle Aïn- Oussera, sans avoir l'aspect d'un vrai village, avait son école, sa poste et sa gendarmerie et bientôt sa recette des contributions.

En 1905 Aïn-Oussera ne dépend plus de Boghar mais de la commune mixte de Chellala, dont le chef-lieu, Reibell, est situé à 74km vers le sud-ouest.

En 1916 c'est l'arrivée de la ligne de chemin de fer qui relie Aïn-Oussera à Boghari, et donc à Blida et à Alger. Cette date, en pleine guerre, est capitale car elle a fait perdre au caravansérail sa raison d'être, surtout à partir de 1921 quand la ligne atteignit Djelfa. Les locomotives n'avaient pas besoin de ses écuries ; et les voyageurs de passage ou en transit n'avaient pas besoin d'y dormir.
Par contre le train fut favorable à l'essor de la cueillette de l'alfa et de l'élevage ovin. La gare eut son entrepôt.

La gare
La gare

En 1923 est menée, par l'Institut Pasteur d'Alger, une campagne d'éradication des moustiques qui diminua le risque paludéen. Cet Institut avait, au début du siècle, acquis une certaine expérience dans cette lutte, en traitant les marais du nord de la Mitidja, d'Attatba à Birtouta.

En 1935 Aïn-Oussera devient Paul-Cazelles.
Vers cette date a été aménagée sommairement une piste d'aviation qui permettait l'utilisation de petits avions. Parmi les utilisateurs figurait alors un éleveur de moutons, Monsieur Batailler qui demanda instamment, et obtint, une amélioration de la piste qui permit de transporter par avion les carcasses de mouton jusqu'aux clients algérois. En 1912 les moutons rejoignaient à pied la gare de Boghari ; en 1916 ils prirent le train, vivants, et vers 1935 ou 1940, l'avion, mais morts. Après 1945 on ajouta à la piste un bâtiment et des équipements qui la transformèrent en véritable aérodrome.

En 1940 fut ouvert un camp de détention. Les personnes enfermées là l'ont été pour des motifs changeants avec l'époque, mais le camp persista jusqu'en 1962, et peut-être au-delà. J'y reviendrai.

En 1951 l'aérodrome de Paul-Cazelles est l'un des 4 aérodromes de classe B d'Algérie.

En 1956 Paul-Cazelles qui n'était même pas chef-lieu de commune, devient chef-lieu d'arrondissement. A quoi attribuer cette brutale promotion ? Je n'ai pas de réponse sûre ; sans doute au désir des autorités de donner un sous-préfet à la région des hautes plaines. En ce cas, avec sa RN1 et ses cars blidéens, son train, son aérodrome de classe B et ses 6 pistes en étoile, Paul-Cazelles était le site le plus approprié pour héberger la sous-préfecture. Il y eut aussi une SAS.

Le réacteur est le grand bâtiment à gauche.
  Le réacteur est le grand bâtiment à gauche.
  Les 6 tours de refroidissement sont à droite
  La cheminée localise le bâtiment d'enrichissement

Je devrais, pour respecter la date butoir de 1962, clore ici mon discours. Je n'en fais rien cependant pour évoquer une construction surprenante que dévoila un satellite américain dans une mission de routine, en 1991 : un réacteur nucléaire. On apprit ensuite que ce réacteur " Es salam " avait été offert par la Chine et que sa puissance était suffisante pour y mener des études sérieuses pouvant conduire à l'enrichissement du plutonium et à la fabrication d'une bombe nucléaire. Les Etats-Unis et l'AIEA s'inquiétèrent et obtinrent que l'Algérie renonce à un tel programme. Depuis 1995 ce réacteur ne semble plus inquiéter personne. Des photos du site, précises, sont visibles sur google earth. Je n'ajoute qu'une photo prise au sol.

Le cadre géographique et les activités induite

Paul-Cazelles se trouve au centre d'une zone très plate dans toutes les directions
  d'une zone élevée : plus de 700m d'altitude
  d'une zone très venteuse en toutes saisons
  d'une zone très sèche, mais près de bonnes sources
  d'une zone steppique, pays du mouton et de l'alfa
  d'une zone très peu peuplée : il y a de la place
  à mi-chemin de la traversée des hautes plaines.

Le cadre géographique
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paul_cazelles

Il n'y a pas de chaînons montagneux visibles à l'horizon. Les djebels ou les kef les plus proches sont à 35 km au nord (dj. Gourine), à 30 km au sud (ride des Sebaa Rous) à 65km à l'ouest (dj Ahmar Kradou) et 30 km à l'est (kef el Birine). C'est un site en manque de pittoresque.

Le climat est encore méditerranéen par sa sécheresse estivale (trois mois presque sans pluie) mais un peu continental par son aridité et par ses amplitudes thermiques ; 7° en janvier et 28° en juillet-août. 7° ce n'est pas très froid, mais il peut geler la nuit et le vent accentue l'impression de froid ; 28° de moyenne c'est torride avec des maxima diurnes entre 35° et 40°. Paul-Cazelles reçoit 250mm de pluies par an ; ce total exclut toutes cultures non irriguées, sauf au fond de quelques dayas. Mais il permet la pousse des pâturages et de l'alfa (stipa tenacissima). C'est d'ailleurs vers Paul-Cazelles que commence la grande zone alfatière de l'Algérois.

Ces conditions géographiques et l'évolution historique, notamment des transports, expliquent le choix des activités présentes à un moment ou à un autre, à Paul-Cazelles, entre 1853 et 1962. En respectant les dates de leurs apparitions ces activités furent les suivantes.

          
L'hébergement dans un caravansérail de qualité. Cette activité a tenu aussi longtemps que la traction animale est restée indispensable, faute d'alternative : c'est-à-dire un bon demi-siècle. Ce n'est pas mal du tout
          
Le marché (aux moutons surtout) du vendredi, puis du mercredi. Il a tenu jusqu'en 1962 et sûrement même au-delà. Il s'est développé en même temps que l'élevage. Il a justifié, dans les années 1930, le rachat par un éleveur français prospère, de l'ancien caravansérail désaffecté. Il y a installé un abattoir et un entrepôt frigorifique où stocker les carcasses de mouton avant leur envoi vers Alger en avion. Ce trafic a sans doute joué un rôle dans le choix fait de transformer une sommaire piste d'aviation en vrai aérodrome.
          
La cueillette de l'alfa n'a vraiment commencé qu'après 1919, quand le train a permis le transport des bottes d'alfa vers le port d'Alger ou vers l'usine de la Celunaf à Baba Ali.
        

L'abondance des terrains libres et bon marché, ajoutée à une bonne desserte multi-modale explique sans doute une spécialisation tardive qui valut, après 1940, une réputation sulfureuse à Paul-Cazelles à cause de la présence de l'un des trois plus grands camps de détention d'Algérie (avec Bossuet et Djorf). Ce fut un camp d'internement administratif à éclipses, mais toujours prêt à resservir en fonction des aléas de l'histoire. La mise en place remonte au régime de Vichy, dont les représentants à Alger, l'amiral Jean Abrial, de juillet 1940 à juillet 1941 et Maxime Weygand, de juillet à novembre 1941, paraissent avoir fait du zèle. Abrial y fit enfermer les " opposants au régime ", notamment des francs-maçons, des communistes, des étrangers réfugiés sans contrat de travail. Parmi ces derniers les républicains espagnols étaient particulièrement suspects. Le cas des juifs nés en Algérie est un peu à part. Ils n'étaient plus français depuis l'abrogation, le 7 octobre 1940, du décret Crémieux du 24 octobre1870. Désormais ils ne sont plus citoyens français mais juifs indigènes, ainsi qu'il est mentionné sur leurs cartes d'identité. Il y eut alors en Algérie trois ou quatre catégories de juifs : les juifs réfugiés de métropole et citoyens français, les juifs indigènes sujets français, les juifs étrangers et ceux du Sahara qui n'avaient pas été concernés par le décret Crémieux.. Les juifs étrangers furent le plus souvent envoyés dans un camp, les juifs indigènes parfois en cas de suspicion de communisme ou de franc-maçonnerie.

L'arrivée des Américains en novembre 1942 fut suivie assez vite de la libération des détenus, mais plus tardivement de l'abrogation de toute la législation d'exception de Vichy. Le décret Crémieux ne fut rétabli que le 24 octobre 1943, à l'initiative de de Gaulle qui partageait avec Giraud la coprésidence du CFLN à Alger.

Des prisonniers de guerre allemands ont sans doute occupé les lieux jusqu'en 1945 ou 1946.

Le camp de Paul-Cazelles reprit du service de 1955 à 1962. En application de la loi d'urgence du 3 avril 1955 les autorités administratives purent y faire détenir sans jugement " les personnes dont l'activité s'avère dangereuse pour la sécurité ou l'ordre public ".

A Paul-Cazelles, comme sur 10 des 11 camps du même genre, il n'y avait que des hommes. On distinguait le personnel de surveillance extérieure formé de militaires ou de gendarmes, et le personnel de surveillance intérieure recruté sur place, difficilement vers le fin : en février 1961 il n'y eut plus de candidats volontaires pour cet emploi à Paul-Cazelles. Il y avait aussi un officier d'action psychologique dépendant du 5è bureau et chargé de prêcher la bonne parole, voire de transformer d'anciens rebelles en soldats de la France. Le matin le salut aux couleurs était obligatoire pour l'encadrement, mais facultatif pour les détenus. Je ne sais pas à quelle catégorie appartenait le camp de Paul-Cazelles ; CDA (centre de détention administrative) ou CARS (centre d'assignation à résidence surveillée).

Au printemps 1962 le camp changea de résidents ; les nationalistes du FLN furent remplacés par les suspects de l'OAS.

Pour ce qui concerne la desserte par les transports publics il n'y eut nulle part en Algérie, de bled mieux desservi : seuls les paquebots n'y ont jamais accosté.

Il y avait les auto-cars blidéens de la ligne de Djelfa et ceux de la société des transports tropicaux qui partaient traverser le Sahara. Paul-Cazelles est à 210km d'Alger, 119 de Médéa et 95 de Djelfa.

Il y avait les trains de la ligne de Blida à Djelfa.

Et il y avait enfin l'aérodrome qui pouvait recevoir à peu près tous les types d'avions de l'époque, je suppose, en tant qu'aérodrome de classe B, (c'est- à-dire d'intérêt national). Seul Alger Maison-Blanche était de classe A (intérêt impérial). Il y en avait 55 de classe C (intérêt régional) et 22 de classe D (intérêt local). Cette classification date de 1951 et figure dans un " document algérien " publié par les services d'information du Gouvernement Général. Les 4 aérodromes de classe B étaient Paul-Cazelles, Bône, Oran et Aoulef dans le Tidikelt.