SURCOUF , sur la côte algéroise.
et AIN-TAYA, SUFFREN, JEAN BART, LA PEROUSE

L' épave du " Santa Lucia " au large de Surcouf
par Jacques Vives ( extrait du livre à paraitre " Le Tchoutche")

mise sur site septembre 2013

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L' épave du " Santa Lucia "
au large de Surcouf

par Jacques Vives

C'est en juin 1955 que Mohand, brave pêcheur professionnel, connaissant mes activités de plongeur amateur, prit timidement, un matin, l'initiative de me demander de l'aide pour vérifier dans quelles conditions son filet s'était accroché à " l'épave ".
- Quelle épave?
- Rhouia, c'est l'épave d'un bateau, énorme, coulé au débarquement des Américains et des Anglais, pendant la guerre !

Devant l'intérêt que je manifestais, Mohand me proposa de m'emmener sur le site, à quelques encablures de la côte devant la petite station balnéaire de Surcouf.

Peu sensibilisé par le risque relatif que je prenais à plonger seul, il demeurait dans mon esprit, une forte motivation de pouvoir, à la fois rendre service à ce brave homme et satisfaire mon appétit de découverte... Je disposais, heureusement, à cette époque, d'un équipement plus récent que celui que j'avais " bricolé " à mes débuts et qui me permettrait de faire cette plongée avec un bon coefficient de sécurité et de confort.

L'eau était, ce jour-là exceptionnellement claire et relativement froide, le léger vent d'est qui soufflait par petites rafales avait chassé vers le large les eaux troubles des derniers jours. Je me laissai glisser le long de la ligne de mouillage du rafiot de mon pêcheur qui me servait de guide. L'émotion intense que j'avais ressentie avant mon immersion, fit place bientôt à un total émerveillement empreint d'une grande sérénité, lorsque je découvris, là, sous moi, par 45 m de fond, le spectacle de cette masse de 147,5 m de long, gisant sur le côté, comme un gros monstre endormi. Il reposait sur le flanc gauche (babord), montrant deux énormes déchirures béantes dans la coque sur le côté droit (tribord). Il s'en échappait des nuées de ces petits poissons, habituels compagnons des plongeurs.

Je repérai le filet et commençai à essayer de le libérer... Je m'obstinais jusqu'à la limite de mes forces, quand le miracle vint... et... je pus enfin laisser le pêcheur haler son instrument de travail.

Plus tard, j'estimais que je ne pourrai effectuer tout seul l'exploration rationnelle de cette épave et je conviai mes camarades de la NEC (Nouvelle équipe cinématographique) qui m'avaient précédemment accepté dans leur groupe, prodiguant aux uns, un enseignement qu'ils souhaitaient recevoir au travers de mon expérience de la plongée, pendant qu'eux m'initiaient aux secrets de la prise de vue, photo ou cinéma.

En équipe, la cloche fut bientôt repérée. " La cloche ", c'est un peu le sésame de cette caverne d'Ali Baba, elle permet souvent d'accéder à l'identification rapide d'une épave. Elle était absolument intacte, toujours là, suspendue à son support et portait, gravée dans son bronze, l'inscription " Santa Lucia 1933 " révélée après avoir gratté une partie des épaisses concrétions dont elle était couverte... Elle avait encore son battant au bout duquel sa " corde " était fixée, seule corde autorisée à porter ce nom, sur un navire, suivant la vieille coutume des gens de la mer, les autres étant désignées par " amarres ", " orins ", " aussières ", " câbles ", " bouts ( Bouts " : se prononce " boutes.), drisses " etc. L'idée nous vint de la faire sonner, encore une fois avant de la remonter à la surface, comme pour rendre un adieu posthume à tous ces malheureux marins qui avaient dû périr lors des impacts de bombes ou de torpilles. Elle restitua un son lugubre, sorte de glas, assourdi, étouffé par la masse d'eau et l'épaisse couche de coquillages qui la recouvrait.

Avec le regret de ne pouvoir prolonger indéfiniment ce merveilleux moment, après avoir usé les derniers litres d'air, il nous fallut penser à rejoindre la surface. La pression diminuant, on remonta très lentement au milieu d'un ballet de bulles rutilantes. Capturées et emprisonnées dans un sac étanche que nous utilisions comme un ballon ascensionnel, elles nous apporteront souvent une aide précieuse dans la remontée de quelques modestes trophées : lampes de coursives, hublots et principalement " la cloche " objet précieux sans lequel cette histoire n'aurait jamais pu être racontée.

Mon ami Charles Ely, mon aîné de quelques années, né comme moi en Algérie, ayant de fortes attaches avec mon village de Douéra, issu d'une vieille famille d'origine alsacienne, assista à l'attaque du bateau par des bombardiers de la Lutwaffe, le 8 novembre 1942, depuis sa petite maison à laquelle il avait donné le nom de " Clairvent ". Elle était située en haut et au bord de la falaise qui délimite la partie habitée du village de Surcouf, de la zone côtière. Cette situation lui permit de suivre en direct l'agonie et le naufrage de ce beau et valeureux bateau.

Il donnera plus tard, un témoignage précis des circonstances de ce drame dans un passionnant manuscrit relatant l'histoire de sa famille, de son insertion en Algérie, de sa participation à la Deuxième Guerre mondiale, affrontant sur le front tunisien les forces allemandes et italiennes.

Il cite: " Vers 10 heures, première alerte d'avions allemands. Une énorme torpille passe en hurlant à deux mètres à peine au-dessus de la toiture de " Clairvent ". Elle s'écrase sur la plage où elle fait un dégât éruptif saisissant. Une seconde, le même jour, vers 16 heures, fait soulever et éclater un bateau aussi gros que ceux qui, régulièrement, faisaient les liaisons maritimes entre l'Algérie et la France. Il s'enfonce lentement et ses superstructures restent encore visibles tard dans l'après-midi ".

D'autres témoignages tirés des archives de l'US Navy précisent:

" Entre 16 h15 et 17 h 35, les navires à l'ancre au large de Cap Matifou sont pris à partie par vingt-et-un " Junkers JU 88 " et " Heinkel HE 11 ", qui visent les grands transports de troupes. Ceux-ci ne sont pas atteints mais deux destroyers sont touchés. L'USS " Leedstown " (ex " Santa Lucia ") est atteint par une torpille aérienne qui détruit son gouvernail et noie une partie de sa poupe... Ce 8 novembre, alors que les navires reçoivent l'ordre de rentrer dans le port d'Alger, la Lutwaffe attaque à nouveau. Le " Leedstown ", incapable de manoeuvrer, est pris en remorque par une corvette anglaise. Il subit de nouvelles attaques et trois bombes le manquent de très peu...

A 13h10, il est touché par deux torpilles sous-marines, tirées vraisemblablement, par le " U 331 ", de la Kiegsmarine qui croisait dans le secteur depuis le premier jour du débarquement.

L'ordre d'évacuation est immédiatement donné et il est abandonné dans les dix minutes qui suivent... ".

Des témoins préciseront que certains marins qui sautaient à la mer, étaient aspirés par l'eau qui s'engouffrait dans les deux impacts des torpilles. Ils devaient sauter une seconde fois par-dessus bord et être récupérés par les équipages des barges précédemment débarquées du " Leedstown - Santa Lucia " et qui avaient elles-mêmes subi de gros dommages, amarrées les unes contre les autres, tout près de la côte. A 16 h 15, le dimanche 8 novembre 1942, une nouvelle attaque aérienne lui porta le coup de grâce.

Cette cloche et le nom du " Santa Lucia " qui y était gravé nous permirent d'en savoir plus sur ce navire.

L'identification faite, nous avions entrepris des recherches auprès de la Compagnie Lloyd qui nous communiqua aimablement quelques précieux renseignements, marquant au passage toute l'émotion que l'annonce de cette découverte leur procurait.

Ainsi, nous apprenions que le " Santa Lucia " avait été construit en 1933, dans un chantier naval situé à Kearny dans le New Jersey (USA).

Plus tard, et récemment, d'autres renseignements vinrent compléter ce que nous savions déjà en compulsant le Dictionary of American Naval Fighting Ships, qui nous donnait les renseignements ci-après:

- Avant d'être cédé à l'US Navy en date du 6 aôut 1942, rebaptisé " Leedstown " (AP 73) le 20 août 1942 et confié au lieutenant-commandant Duncan Cook, il appartenait à la Grace Line Inc.

Le S.S. Santa Lucia, sistership des Santa Elena, Santa Rosa et Santa Paula. Avant d'être cédé à l'US Navy, le Santa-Lucia, bateau de grand luxe, effectuait des croisières dans les Caraïbes.
Le S.S. Santa Lucia, sistership des Santa Elena, Santa Rosa et Santa Paula. Avant d'être cédé à l'US Navy, le Santa-Lucia, bateau de grand luxe, effectuait des croisières dans les Caraïbes.


- C'était alors un bateau de grand luxe, destiné à une clientèle particulièrement aisée, offrant des services de haute qualité au cours de croisières qu'il effectua principalement dans les Caraïbes.

- Après cette acquisition, il fut équipé de tourelles avec batteries antiaériennes et défense sous-marine, aménagé en transport de troupes et de matériel, en vue d'être incorporé dans l'armada qui fut constituée, dès l'entrée en guerre des Etats-Unis, avec comme objectif prioritaire un débarquement en Afrique du Nord.

Ce débarquement constituait l'ouverture d'un second front, vivement souhaité par Staline, afin d'alléger la pression permanente des troupes allemandes sur le théâtre des opérations germano-soviétiques, au point que l'URSS envisageait même de signer à cette époque, un armistice séparé avec l'Allemagne.

Les caractéristiques du " Leedstown - Santa Lucia " sont reprises dans les documents des archives de l'US Navy concernant les navires américains coulés au cours de cette Deuxième Guerre mondiale et on peut lire:
" Leedstown " (ex " Santa Lucia "); AP 73 (immatriculation de guerre); déplacement: 8600 t; lenght (longueur) : 484' 147,5 m ; beam (largeur) : 72' 23,0 m ; draft (tirant d'eau) : 25'11 1/2" 8,0 m ; speed (vitesse) : 18 kts 18 noeuds ; troop capacity (troupe de débarquement) : 2505 ; complément: 538 équipage et troupe à bord.

S'il est intéressant de connaître les origines de ce navire, son odyssée et sa fin sont particulièrement émouvantes. Après avoir subi les transformations que nécessitaient ses nouvelles fonctions, armement antiaérien et sous-marin, modifications internes et adaptation des barges de débarquement en lieu et place des habituels canots de sauvetage, de part et d'autre du bateau, il quitte New York le 26 septembre 1942, arrive le 7 octobre à Belfast en Irlande.

Le 26 octobre, il est chargé de matériel de guerre et de troupes de débarquement, puis est intégré dans un convoi de trente-sept bateaux de transport avec leurs escortes. Le convoi progresse vers les côtes algériennes, plus précisément de la région d'Alger avec comme objectifs les sites aux noms codés de:

Apples Beaches (Castiglione); Beer Beaches (Sidi Ferruch); Queenie Beaches (Cap Matifou); Charlie Beaches (Jean-Bart/Surcouf) (voir carte ci-dessous).

les sites aux noms codés
les sites aux noms codés

Le " Santa Lucia - Leedstown " dont la poupe et le gouvernail ont été touchés par une première bombe, incapable de se diriger, sera assisté par la corvette anglaise " HMS Samphire " qui l'escorte en direction de l'est, doublant le Cap Matifou, passant devant les sites aux noms célèbres de La Pérouse, Jean-Bart, Suffren et finalement devant le petit village de Surcouf. C'est donc là, à quelques encablures de la côte que ce navire, blessé à mort, mouille pour la dernière fois une de ses deux ancres, vraisemblablement en faisant " machine arrière toute ", dans le but de se rapprocher le plus près de la côte et tenter de procéder à l'évacuation des hommes et du matériel embarqué.

Nous avons, par la suite, pendant près de cinq années visité cette épave. Chaque plongée nous apportait quelques éléments nouveaux, nous permettant de mieux la connaître. On réalisait difficilement que cette énorme masse inerte, endormie sur le fond depuis vingt ans et désormais pour l'éternité, ait pu, à un moment de sa vie sillonner mers et océans, voguer fièrement en domptant de son étrave, les vagues et les tempêtes. En accédant à des salles obscures, mal éclairées par quelques hublots aux vitres incrustées de concrétions, on découvrait, comme dans un souk mal tenu, un bric-à-brac où se mêlaient des fusils épars ou amassés dans un entrelacement inextricable, éléments de lits, meubles disloqués, renversés formant parfois des obstacles rendant notre progression difficile.

Là, tout contre une paroi, une chaussure de GI au cuir racorni, voisine avec des pistolets-mitrailleurs encore équipés de leurs chargeurs " camembert ", armes typiques de cette époque, le tout mêlé à quelques gamelles qui " rutilent " encore dès qu'on les frotte du plat de la main.

On découvrait aussi des jeeps qui avaient voyagé sur le pont et dont certaines avaient été précipitées par-dessus bord, lorsque le navire s'était couché. On les retrouvait à quelques dizaines de mètres, parfois posées sur leurs quatre roues comme prêtes à démarrer ou alors totalement renversées, laissant apparaître leurs entrailles, roues en l'air, pneus écrasés par la pression.

Au hasard de ces recherches, on pouvait trouver des pièces de vaisselle en faïence, portant l'ancien nom du navire, des bocaux de produits pharmaceutiques, des services de table en métal argenté profondément rongés par l'oxydation, laissant encore deviner le monogramme de la Grace Line, premier armateur propriétaire du " Santa Lucia ".

Au cours d'une des dernières visites que je fis à mon amie l'épave, dans le courant de l'année 1962, le coeur serré car je savais que ma vie future ne me permettrait pas de la revoir, je lui confiai la garde de mon sac en forte toile contenant mes outils de " travail ". Ils me permettaient de pouvoir débloquer une porte de coursive pour pénétrer plus facilement à l'intérieur d'une salle ou aussi me libérer d'un emprisonnement accidentel. J'ai accroché ce sac à la pale de l'hélice qui se trouvait, à l'époque très dégagée, alors que l'autre se trouvait déjà enfouie dans les fonds sableux.

En confiant mon sac au " Santa Lucia ", je fis ce que font tous les hommes respectueux de la mémoire, dans un instant de recueillement, j'envoyai une pensée profonde vers tous ses marins disparus.

Un fanal, objet qui m'est particulièrement précieux, est toujours là, tout près de moi, présent dans mon bureau, débarrassé de sa gangue de concrétions, rutilant, portant encore sur sa partie arrière légèrement écrasée par la forte pression subie au cours du naufrage, quelques traces de son séjour au fond et volontairement conservées... Fait d'un alliage de cuivre jaune d'excellente qualité, il est périodiquement nettoyé et je l'allume parfois dans mon bureau pour que son éclat et sa lumière ravivent mes souvenirs et me fassent communier par la pensée avec l'épave du " Leedstown - Santa Lucia " couchée là-bas sous les eaux du rivage de mon pays natal.

la cloche fut bientôt repérée
la cloche fut bientôt repérée...