LA PLAINE DE LA MITIDJA AVANT 1962
RAPIDE SURVOL DES COMMUNES DE LA MITIDJA

 

ET POUR FINIR

CINQ TOUT PETITS ETABLISSEMENTS FRANCAIS
La ferme-modèle, La gare de Gué de Constantine (ou Mechra al Kasentina), La gare de Baba-Ali, Le hameau de Tekteka, Le hameau de Berbessa (ou de Chaïba d'en bas)

Georges Bouchet

mise sur site le 14-6-2011...+ le 25-6-2011

295 Ko
retour
 

 

ET POUR FINIR

CINQ TOUT PETITS ETABLISSEMENTS FRANCAIS

Ce ne sont pas des chefs-lieux de commune. Ce sont des dépendances de communes du Sahel.
Ce ne sont pas des villages ; pas même de grands hameaux : tout juste un amas de maisons groupées à un carrefour et le long d'une route pour le centre le plus important. Les quatre autres sont deux gares avec industries, une grande ferme et un petit hameau.
Tous se trouvent dans la vallée de l'Harrach et donc en Mitidja occidentale. Tous sont en bordure des collines du Sahel, et donc tout au nord de la Mitidja, là où les altitudes sont les plus basses, les alluvions les plus fines et les plus argileuses, les marécages les plus étendus avant les travaux de drainage ; et même après.

Administrativement ces centres font partie du Sahel, mais géographiquement ils font partie de la Mitidja. Ils ont donc leur place, bien que marginale, dans ma description de la Mitidja.

Là s'arrêtent les points communs car trois d'entre eux sont à l'ouest de la trouée de l'Harrach et les deux autres à l'ouest de la trouée du Mazafran. : ce qui permet de les classer en deux ensembles que voici :

        

A l'ouest de l'Harrach : Gué de Constantine dans la commune de Kouba.

        

La Ferme-Modèle dans la commune de Birkhadem.

   
         Baba-Ali dans la commune de Saoula.
   
         A l'ouest du Mazafran : Berbessa et Tekteka dans la commune de Koléa.


A L'OUEST DE LA TROUEE DE L'HARRACH

A L'OUEST DE LA TROUEE DE L'HARRACH

Sur la carte j'ai indiqué le nom des chefs-lieux de communes.

J'ai aussi entouré de rouge les noms des gares, et de vert la ferme-Modèle.

Tous ces noms, sauf Gué de Constantine et Ferme-Modèle respectent les consignes du Comte Guyot, Directeur de la Colonisation, qui, en 1842, souhaitait que soient toujours conservés les toponymes indigènes. J'ignore si le Gué de Constantine portait un nom avant 1830, mais je sais que la future ferme-modèle était un fortin turc appelé parfois Haouch Pacha, parfois Haouch el Dey : toponymes qui soulignaient son appartenance au domaine public.

La ferme-modèle est le tout premier établissement français de la Mitidja. Dès 1830 le maréchal Clauzel, Commandant en chef, s'était intéressé à ce fortin turc, mais des difficultés liées à l'insécurité et au paludisme entraînèrent l'abandon du projet. Le fortin et les 1000ha (environ) de terres de culture associées furent rendues aux Koulouglis.

Le général Théophile Voirol, nouveau Commandant en chef, nommé en juillet 1833, reprit le projet, aussitôt débarqué à Alger. C'est le 21 juillet qu'il envoya des soldats expulser les Koulouglis qui tenaient encore le poste et les terres de culture environnantes de la vallée de l'Harrach. Il dota ce petit fort d'une solide garnison et essaya d'attirer des colons sur une exploitation de 290ha qualifiée d'expérimentale. Il obtint satisfaction et fit planter cannes à sucre, cotonniers et indigotiers : sans aucun succès. Néanmoins, à l'automne 1839 cette ferme expérimentale fut très utile en offrant un refuge sûr aux colons menacés par les Hadjoutes soulevés lors du djihad proclamé par Abd el-Kader. Le nom officiel de ferme expérimentale ne fut pas retenu par les contemporains qui lui substituèrent le nom de ferme-modèle, même si cette ferme-modèle fut rarement un modèle de ferme dans ses débuts. L'Etat s'en désintéressa vite et la vendit à des particuliers. Ses deux derniers propriétaires français furent les familles De Keroulis, puis Germain (un nom de famille déjà rencontré).

ferme mopdele

Gravure trouvée dans " l'Algérie " par Augustin Bernard, page 152

La gare de Gué de Constantine (ou Mechra al Kasentina)

Gué de Constantine : la voie ferrée d'Oran et la route. Avec à gauche la Mitidja

Gué de Constantine : la voie ferrée d'Oran et la route. Avec à gauche la Mitidja.
Et près de la route etde la voie ferrée des usine toutes neuves en 1960 ou 1961.


Société algérienne de produits chimiques
Société algérienne de produits chimiques et d'engrais. Vue générale de l'usine de fabrication d'acide sulfurique.

Elle a été bâtie et ouverte au trafic le 25 octobre 1862. Elle est la première gare après celle de Maison-Carrée, sur la ligne d'Alger à Blida, la toute première voie ferrée d'Algérie. Assez vite des industries chimiques ont été installées pour des produits destinés à l'agriculture : soufre, sulfates et engrais. Une route reliait alors cette gare à Kouba. Avant 1940 Il fallait l'emprunter pour aller à Maison-Carrée en tournant à droite aux 4 chemins. Les cars des Messageries Africaines qui allaient à Rovigo, y avaient un arrêt.

La gare de Baba-Ali

C'est la gare suivante sur la même ligne et donc ouverte à la même date d'octobre 1862. Elle porte le nom de l'oued le plus proche. A l'origine son emplacement avait été choisi pour être la gare de Birkhadem, bien qu'elle soit dans la commune de Saoula. Et, jusqu'à l'apparition des autobus, le moyen de transport le plus commode pour aller d'Alger (place du gouvernement) à Birkhadem était de prendre le train jusqu'à Baba-Ali où une correspondance par corricolos (diligences à claire-voie munies d'un vaste coffre) attendait les voyageurs. En 1900 il y avait ainsi 11 services par jour dans chaque sens.

Ensuite, lorsque l'exploitation des champs d'alfa des hautes-plaines fut bien rodée, une grosse usine de production de cartons et de papier de qualité fut mise en production. Elle produisait du papier exporté jusqu'au Royaume-Uni et des résidus dont le parfum se faisait sentir jusqu'à l'embouchure en embaumant au passage les quartiers bas de Maison-Carrée. A l'époque on ne pensait pas à traiter les déchets d'usine.

Fabrique de papiers "La Cellusaf
Fabrique de papiers "La Cellusaf" à Baba-Ali.
Ateliers de cellulose et stockage de l'alfa.

Il y eut enfin, vers 1957, une ballastière qui extrayait et concassait les cailloux du lit majeur de l'Harrach, pour en tirer des graviers de toutes tailles. Elle employait une trentaine d'ouvriers. Cette exploitation avait au moins deux avantages : fournir des matériaux de construction et diminuer le risque des crues en facilitant l'écoulement. D'ailleurs le service français de l'hydraulique avait prévu, en 1961, des travaux de rectification et de calibrage du lit de l'oued. Il y avait aussi une briqueterie et un moulin sur l'oued Baba-Ali.

La gare de Baba-Ali est sur une route secondaire qui relie la RN 1 (Alger-Blida) à la RN 29 (Blida-Palestro). Elle est à 500m de la RN 1 et à 9km de Birkhadem.

LES DEUX HAMEAUX DE LA COMMUNE DE KOLEA


Koléa a été créée par les Tucs en 1550 et occupée par les soldats de Lamoricière en 1838. C'était une ville très renommée pour sa vertu quand Blida était connue pour sa débauche. C'est à la vie exemplaire d'un habitant venu de Mascara en 1660 que Koléa doit cette image de ville presque sainte. Cet habitant s'appelait Sidi Ali M'Barek (francisé en Embarek). Quand vous aurez lu ce qu'a écrit G. Esquer en 1957 dans un ouvrage consacré à Alger et ses environs, vous ne pourrez plus douter de la sainteté du personnage.

Pour gagner sa vie, il s'était placé comme Khammès (métayer). Quoiqu'il passât ses journées en contemplation et en prières, les bœufs attelés à sa charrue faisaient d'eux-mêmes tout le travail. Son patron prévenu se cacha et vit en effet l'attelage travaillant sans guide… Le bruit de ce prodige se répandit : les fidèles accoururent, apportant au saint homme offrandes et aumônes qu'il entassait dans des pots. Le Dey d'Alger lui dépêcha un collecteur d'impôts. Mais lorsque le chariot rempli d'argent arriva à la Djenina (trésorerie du Dey) les chevaux se mirent à lancer des flammes… Prudemment le Dey fit reconduire l'attelage et son chargement à leur propriétaire…


Il existe à Koléa une Koubba consacrée à Sidi Ali M'Barek qui est devenue un but de pèlerinage.

Lorsque la France dessina la carte administrative de la région, en 1851, elle accorda à cette ville du Sahel une vaste commune qui débordait largement sur le nord de la Mitidja. Elle englobe la basse vallée du Mazafran et la rive gauche de son affluent l'oued Djer.

Les deux hameaux sont Tekteka et Berbessa. Ils sont situés à la limite des collines du Sahel vers 50m d'altitude, quand la confluence des oueds Mazafran et Djer est à 18m. C'est une zone de forêts hygrophiles avec un fouillis de frênes, d'ormes, de trembles et de lianes de vigne sauvage grimpante.

Ils sont tous deux sur la même route départementale, la 7, qui relie la RN 1 à Marengo. Ils étaient desservis par les autobus de la société Mory.

Ils sont tous deux ignorés des guides bleu et Michelin. Pourtant ma grand-mère y est née !


Le hameau de Tekteka.


C'est le plus petit des deux et le plus à l'ouest ; donc le plus proche des rives de l'ancien lac Halloula. J'ignore la date de son apparition, mais je l'imagine tardive, après la réussite des premiers travaux de drainage des extensions hivernales du lac Halloula et de l'oued Djer. Une date aux environs de 1858/1862 (dates de la création du village voisin d'Attatba) paraît raisonnable.

Ses maisons sont disposées près de la RD 7 et plus encore, un peu plus haut, de part et d'autre du chemin secondaire qui grimpe vers les coteaux du Sahel.

La carte de 1935 permet de souligner que les vignobles sont surtout des vignobles de coteaux accrochés aux pentes du versant qui descend vers la Mitidja. Il y en a aussi dans la plaine, mais moins. Ils partagent l'espace avec des pâturages, des restes de marécages et des forêts hygrophiles inondées l'hiver. Les vins de coteaux sont les meilleurs.

Le hameau de Berbessa (ou de Chaïba d'en bas)

C'est le plus important et surtout le mieux connu car il a été, en 1995, le sujet d'un gros travail universitaire sur les " Hameaux Suisses de Koléa " en partie consultable sur internet. C'est sa lecture qui m'a fourni les informations que voici.

Il y a 5 hameaux suisses ainsi appelés parce que les premiers colons (mais pas les plus nombreux au final) furent suisses : suisses francophones originaires des environs de la ville de Sion dans la canton du Valais situé dans la vallée du Rhône.

Sur cette émigration suisse valaisanne les jugements français et suisse divergent tant que je ne puis proposer d'arbitrage : je les résume.

        

Selon les Français les Suisses ont organisé une " émigration de débarras subventionné " en sélectionnant des familles indigentes, paresseuses, voire alcooliques auxquelles ils délivraient le certificat de bonne vie et mœurs et donnaient le viatique de 1200 francs minimum exigés par les Français.

   
         Selon les Suisses les Français ont trahi leurs promesses : à savoir l'octroi de terres défrichées et de maisons bâties, alors que les colons ont trouvé à leur arrivée des broussailles à palmiers nains et ont dû coucher sous des tentes de l'armée à partager entre plusieurs familles.

Ce qui est sûr c'est que les terres n'avaient pas été défrichées, ni les maisons construites. Ce qui est sûr également, c'est que les colons suisses n'avaient prévu ni le harcèlement des moustiques ni les fièvres paludéennes. Si bien qu'une partie des 44 colons suisses, arrivés en juin et octobre 1851 repartirent dans leur village dès 1852. Ils y furent très mal reçus, car une loi récente sur la mendicité, celle du 29 septembre 1850, permettait de " placer par voie judiciaire les rapatriés démunis chez leurs parents aisés ". On devine l'ambiance des repas de famille. Une telle situation ne pouvait durer. Les parents aisés choisirent de financer un second viatique pour que leurs cousins aillent se faire voir ailleurs. Certains retournèrent en Algérie (mais pas à Berbessa), d'autres en Argentine. A Berbessa ils seront remplacés par des Alsaciens et des Francs-Comtois arrivés souvent parmi les trente nouvelles familles installées en 1856.

L'administration offrait une aide en matériaux de construction et des vivres jusqu'à la première récolte. Les puits et les fours (il n' y avait pas de boulangerie) étaient collectifs et non familiaux.

Ces péripéties n'empêchèrent pas les colons restés , suisses ou pas, de prospérer suffisamment pour qu'un rapport d'un inspecteur de la colonisation (Learrez) , en 1862, les couvre d'éloges pour la belle allure de leurs vergers, de leurs cultures, et de leurs constructions : maisons, hangars et écuries ou étables.

De ces 5 " hameaux suisses " Berbessa est le seul situé dans la Mitidja et non sur les coteaux du Sahel comme les 4 autres. Tout comme à Tekteka, les maisons sont en majorité dispersées le long de la route en lacets serrés qui monte à Chaïba (d'en haut).

Les activités agricoles (il n'y en eut jamais d'autres, pas même une briqueterie ou un moulin) ont connu les mêmes évolutions que dans tous les centres de colonisation en zone humide : fourrages et céréales, puis vignes (la cave coopérative est de 1927) et agrumes avec cultures d'hiver intercalaires dans les vignes, et enfin après 1954 et la perte de l'Indochine, des rizières dans la zone proche des forêts hygrophiles. Il y en aurait eu 400ha en 1962 en continuité avec la zone rizicole d'Oued el-Alleug.