le jardin d'essai - Alger, le Hamma
L'ÉCOLE MÉNAGÈRE AGRICOLE DU JARDIN D'ESSAI D'ALGER
Afrique illustrée du 17-9-1921 - Transmis par Francis Rambert
fév.2021

Certes, il n'a que trop raison, le bonhomme Chrysale quand il proteste contre la folie d'intellectualisme qui s'est emparée de toute sa maisonnée ! Comment vivre, lorsque la compagne choisie répugne aux soins du ménage, et, dédaignant de faire de son home un intérieur coquet où elle se plairait elle-même, se plonge toute la journée dans la lecture de quelque grimoire, flirte avec les idées, coquette avec les sciences, se pique de tel esprit, tient salon littéraire et grimpe la nuit au grenier pour examiner ce qui se passe dans Saturne ou Vénus, à l'aide d'une longue lunette à faire peur aux gens.

A vrai dire, voilà un tableau bien poussé à la charge. Les personnages sortent du commun et l'on ne rencontre aujourd'hui que fort rarement des Femmes Savantes, à la manière d'Armande, de Philaminte et de Bélise. Molière n'en a pas moins posé un problème éternel dont chaque génération cherche, sans la trouver, la solution définitive : quel est le rôle de la femme aux côtés de l'homme ? Quel est le rôle de la femme dans la société ?

De plus en plus, aujourd'hui, dans nos cités et dans nos exploitations modernes, tout en ne perdant rien de sa coquetterie, la femme devient la collaboratrice de l'homme et les rudes épreuves de la guerre, la nécessité de remplacer les absents, de faire face par le travail aux exigences de l'industrie et du commerce, ont montré, d'une façon éclatante, l'importance qu'avait prise la femme dans l'organisation de l'État. Partout où elle a été employée, sauf quelques rares exceptions, la femme a fait preuve de bonne volonté, d'intelligence, d'initiative, d'opiniâtreté. Innombrables sont les usines qui travaillaient avec un personnel féminin. Nombreuses, les maisons de commerce qui, en l'absence du mari parti sur le front, étaient dirigées par des femmes et ce sont encore des femmes qui, dans des pays agricoles comme l'Algérie, dirigèrent parfois, durant la guerre, par leurs seuls moyens, de vastes exploitations, maintenant ainsi par un travail soutenu l'œuvre commencée que cette longue interruption de cinq années n'eût pas manqué de faire péricliter. Car, s'il est dans nos pays, une fonction où la femme peut révéler toutes ses qualités et prouver irréfutablement combien sa collaboration est indispensable à la prospérité de l'entreprise commune, c'est bien dans les fonctions de fermière. Plus que toute autre, la fermière, en nos contrées où l'agriculture constitue la principale richesse, est aux côtés du colon, un élément de la prospérité générale. Il n'est pas trop osé d'avancer que la plupart des fortunes édifiées par le travail de la terre reposent, en partie, sur l'active collaboration de la femme avec son mari.


*** La qualité médiocre des photos de cette page est celle de la revue. Nous sommes ici en 1921. Amélioration notable plus tard, dans les revues à venir. " Algeria " en particulier.
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L'ÉCOLE MÉNAGÈRE AGRICOLE DU JARDIN D'ESSAI D'ALGER
L'ÉCOLE MÉNAGÈRE AGRICOLE DU JARDIN D'ESSAI D'ALGER

L'ÉCOLE MÉNAGÈRE AGRICOLE DU JARDIN D'ESSAI D'ALGER

Certes, il n'a que trop raison, le bonhomme Chrysale quand il proteste contre la folie d'intellectualisme qui s'est emparée de toute sa maisonnée ! Comment vivre, lorsque la compagne choisie répugne aux soins du ménage, et, dédaignant de faire de son home un intérieur coquet où elle se plairait elle-même, se plonge toute la journée dans la lecture de quelque grimoire, flirte avec les idées, coquette avec les sciences, se pique de tel esprit, tient salon littéraire et grimpe la nuit au grenier pour examiner ce qui se passe dans Saturne ou Vénus, à l'aide d'une longue lunette à faire peur aux gens.
A vrai dire, voilà un tableau bien poussé à la charge. Les personnages sortent du commun et l'on ne rencontre aujourd'hui que fort rarement des Femmes Savantes, à la manière d'Armande, de Philaminte et de Bélise. Molière n'en a pas moins posé un problème éternel dont chaque génération cherche, sans la trouver, la solution définitive : quel est le rôle de la femme aux côtés de l'homme ? Quel est le rôle de la femme dans la société ?
De plus en plus, aujourd'hui, dans nos cités et dans nos exploitations modernes, tout en ne perdant rien de sa coquetterie, la femme devient la collaboratrice de l'homme et les rudes épreuves de la guerre, la nécessité de remplacer les absents, de faire face par le travail aux exigences de l'industrie et du commerce, ont montré, d'une façon éclatante, l'importance qu'avait prise la femme dans l'organisation de l'État. Partout où elle a été employée, sauf quelques rares exceptions, la femme a fait preuve de bonne volonté, d'intelligence, d'initiative, d'opiniâtreté. Innombrables sont les usines qui travaillaient avec un personnel féminin. Nombreuses, les maisons de commerce qui, en l'absence du mari parti sur le front, étaient dirigées par des femmes et ce sont encore des femmes qui, dans des pays agricoles comme l'Algérie, dirigèrent parfois, durant la guerre, par leurs seuls moyens, de vastes exploitations, maintenant ainsi par un travail soutenu l'œuvre commencée que cette longue interruption de cinq années n'eût pas manqué de faire péricliter. Car, s'il est dans nos pays, une fonction où la femme peut révéler toutes ses qualités et prouver irréfutablement combien sa collaboration est indispensable à la prospérité de l'entreprise commune, c'est bien dans les fonctions de fermière. Plus que toute autre, la fermière, en nos contrées où l'agriculture constitue la principale richesse, est aux côtés du colon, un élément de la prospérité générale. Il n'est pas trop osé d'avancer que la plupart des fortunes édifiées par le travail de la terre reposent, en partie, sur l'active collaboration de la femme avec son mari.
Comme l'a écrit avec justesse Mme Lucie Félix Faure-Goyau. dans son admirable livre, la Femme au Foyer et dans la Cité " un des rôles les plus ardus et les plus utiles est certainement celui de la fermière. " Il conviendrait d'ajouter aussi, un des rôles les plus nobles et des plus beaux...
La fermière, en effet, est comme une reine dans son petit royaume : elle gouverne tout un petit peuple. Elle préside aux travaux intérieurs de la ferme. Elle surveille, elle calcule, elle combine. Elle a parfois sur le personnel un ascendant que ne saurait avoir le mâe, car les natures primitives des travailleurs agrestes portent en elles le respect de la femme intelligente qui se montre supérieure et les domine. Plus perspicace, plus méfiante que l'homme, la fermière avertie est d'une aide précieuse dans les marchés. Elle a souvent des intuitions heureuses. Elle prévoit. Et puis, pour ne pas envisager uniquement le but utilitaire, elle est aussi le charme, la parure de la ferme : c'est elle qui fait, par sa seule présence, soit qu'elle apparaisse sur le seuil frais des portes, soit que l'on suive de l'œil la tache claire de ses vêtements parmi les verdures. - c'est elle qui fait la gaîté, la douceur, la tendresse, la clarté de la ferme.
Vue de loin, dans les champs, parmi le radieux élan des moissons et des plantes vers la vie, elle est le symbole du travail agreste, et l'âme de la terre algérienne où dorment ensevelies, en des profondeurs ignorées, tant de divinités païennes, lui prête la beauté et la poésie de la blonde Cérès.
Dès lors, comment ne pas rêver, quand on s'occupe d'accroître la prospérité agricole d'un pays, de former de sages et d'habiles fermières, des fermières modèles, qui puissent de suite entreprendre efficacement, dès leurs jeunes années, leur tâche quotidienne, sans être obligées d'attendre de l'expérience un enseignement tardif, parfois coûteux ?
Idée excellente, que l'on n'a pas manqué de mettre en pratique, tant elle a paru de suite promettre des résultats. Dans tous les pays, aujourd'hui, les gouvernements avisés ont fondé des écoles d'enseignement ménager. Ainsi l'éducation des jeunes filles a reçu une nouvelle orientation. Elle a été détournée, du moins en partie, des trop hautes spéculations intellectuelles pour être ramenée dans le domaine de la vie pratique, quotidienne. Ces écoles, en effet, ont pour but de former les jeunes filles à la direction de leur futur ménage en leur donnant à la fois une instruction théorique et pratique qui les met en état d'effectuer dans la maison, et en particulier dans une exploitation rurale, tous les travaux du ressort de la femme.
Le grand défaut d'un enseignement supérieur trop poussé est de détourner la femme de ses fonctions naturelles. Ce défaut, qui parfois devient un danger social, a été signalé par plusieurs agronomes et notamment par Pierre Joigneaux qui, alarmé par l'état d'esprit des campagnes, s'exprimait ainsi dans ses Conseils à une jeune fermière " Si nous envoyons nos filles à l'école du village, elles nous reviennent sachant un peu lire, écrire, calculer, coudre et marquer. C'est quelque chose, il est vrai, mais ce n'est point là l'étoffe d'une ménagère accomplie. Si nous les envoyons à la ville, c'est bien pis : nous donnons une paysanne, on nous rend une coquette qui ne rêve plus que parure, maître de danse, maître de musique et mari bourgeois. Nous voulions une fermière modeste et intelligente, on nous rend une jeune fille présomptueuse et ennemie de la terre. "
Ceci date de 1859, et l'on ne peut qu'admirer la justesse de ces paroles, tant il est manifeste que la nature humaine varie peu et que, de génération en génération, on ne fait que découvrir sans cesse, quand on étudie ses semblables, les mêmes vérités.
Il importait de parer à ce danger. La nécessité d'un enseignement spécial s'est fait sentir dans tous les pays. La Belgique, la Hollande, les Pays Scandinaves ont été les premiers à l'organiser. L'Angleterre et les Etats-Unis ont suivi, l'Allemagne aussi et l'on est bien obligé d'avouer que la France n'a encore créé qu'un nombre d'écoles relativement petit par rapport à celui des établissements qui existent déjà dans les autres pays.
Peut-être a-t-on eu à combattre le préjugé bourgeois que l'on n'apprend pas à une femme l'art de tenir son ménage " d'avoir l'œil sur ses gens et de régler sa dépense avec économie ", comme disait le bonhomme Chrysale. encore moins de soigner des enfants. Grossière erreur de sceptiques qui s'imaginent que l'instinct tient lieu d'intelligence. On ne saurait nier toutefois que l'art de la ménagère est beaucoup plus compliqué qu'on ne le pense de prime abord et qu'enfin la direction d'une ferme exige des qualités et des connaissances spéciales. Il ne viendrait à l'idée de personne de confier la gestion intérieure d'une usine au premier venu. Or, qu'est-ce qu'une ferme sinon une usine agricole ?
Il n'est métier qui ne s'apprenne. On ne saurait trouver de meilleure préparation à la vie qu'un stage dans ces nouvelles écoles d'enseignement ménager. Leur programme comporte en général les matières suivantes : la cuisine, l'alimentation rationnelle, la connaissance des denrées se rapportant à l'économie ménagère, les animaux de la ferme, les soins à leur donner, des notions d'hygiène, de comptabilité...
Dans presque toutes ces écoles, les élèves passent à tour de rôle par les différentes situations dans lesquelles peut se trouver un ménage de cultivateur ou de colon. Outre la tenue de la maison, elles apprennent la fabrication du beurre, du fromage, du pain, de la pâtisserie, le jardinage. Elles s'exercent à la préparation de la cuisine, selon un certain taux de ressources, d'après ce que leur fournit la terre en chaque saison. Les travaux manuels les initient à la coupe, à la confection. au raccommodage des vêtements. En un mot, elles apprennent à faire œuvre de leurs dix doigts et de leur intelligence. Ainsi préparées, elles sont aptes à mener un intérieur, à rendre de grands services dans une exploitation agricole, et, si le sort leur permet de ne pas travailler elles-mêmes, à diriger du moins en toute connaissance de cause le travail des domestiques placés sous leurs ordres.
La meilleure institution de ce genre est l'Institut de Laeken en Belgique. Il est l'œuvre de M. le baron Ruzette, un des plus ardents et des plus intelligents défenseurs de la cause rurale, le rénovateur de " la terre qui meurt ". En Italie, on trouve trois de ces écoles, à Milan, Florence, Berganie et à Varzo près de Domodossola. Elles sont très nombreuses en Amérique où elles donnent les meilleurs résultats. En France, outre deux écoles de laiterie qui existaient déjà à Coëtlogon (Finistère) et à Monastier (Haute-Loire), le Gouvernement a créé une école d'enseignement supérieur ménager agricole à Grignon, en vue de former des professeurs d'enseignement ambulant, chargées d'organiser des cours dans les communes rurales. Enfin, une autre école vient d'être annexée à l'École d'Agriculture de Rennes.
Pays essentiellement agricole, l'Algérie ne pourrait retirer que des avantages de l'organisation d'un tel enseignement,
Une école existe. C'est l'École ménagère agricole du Jardin d'Essai à Alger. Elle est née d'un vœu émis par la Commission de l'élevage en 1914. Elle répond à un besoin. Elle peut rendre d'inestimables services. Mais, comme toutes les bonnes institutions, elle n'est malheureusement pas assez connue. Elle mérite de l'être pourtant.
Elle est installée eu bordure du Jardin d'Essai. Devant elle s'étend une mer de végétations luxuriantes. Elle présente au soleil, à la brise de mer, sa blanche façade de villa coquette, sous la retombée ombreuse des palmes. Elle fait songer à ces admirables pensionnats anglais bâtis au milieu de parcs immenses, en pleine verdure.
Précédé de M. Raybaud, que la Direction de l'Agriculture a aimablement chargé de me diriger et de m'instruire, je parcours l'établissement que les vacances ont rendu désert. Voici la laiterie parfaitement agencée et pourvue d'un outillage de transformation complet. Rien ne manque, écrémeuses, barattes, malaxeurs, presses et moules à fromages, laboratoire d'analyse du lait... et je songe aux installations modèles de laiterie que j'eus autrefois l'occasion de visiter aux environs de Grenoble.
Nous parcourons la salle des cours, les cuisines, la buanderie, les salles de travaux pratiques de couture, de blanchissage et de repassage. Toutes sont pourvues d'un matériel moderne. On doit s'instruire en s'amusant et comme il doit être plaisant et utile de jouer ici à la jeune fermière, en attendant d'en devenir une, vraiment.
Six vaches magnifiques tournent vers nous leurs yeux luisants, quand nous pénétrons dans l'ombre fraîche de l'étable. Ce sont elles qui fournissent le lait de l'établissement. Plus loin, voici le parc d'aviculture et les cages spacieuses où des poules de toute espèce grattent le sol, picorent, ébouriffent leurs plumes dans le sable tiède de soleil. C'est là que les élèves de l'École se familiarisent avec l'élevage de la volaille, qui, par suite du climat et de la nature du sol, pourrait constituer pour l'Algérie une nouvelle ressource et faire de la colonie une grande exportatrice de poules, de pintades et d'œufs. Par manque d'éducation pratique, on néglige d'exploiter ces humbles richesses. Les fondateurs de l'École ménagère les rappellent au contraire à l'attention des futures fermières qu'elle forme, et c'est elle seule qui peut leur fournir toutes les notions indispensables d'aviculture et d'apiculture auxquelles l'on ne trouve que rarement l'occasion d'être initié.
Comme dans les grands Instituts belges et américains, dont l'École du Jardin d'Essai est une reproduction fidèle adaptée toutefois aux nécessités algériennes, l'enseignement à la fois théorique et pratique porte sur l'entretien de la maison, la cuisine et la préparation des conserves alimentaires, les soins à donner aux animaux domestiques et notamment à la basse-cour ; les travaux de laiterie et d'apiculture ; enfin, les élèves sont exercées, sous la direction du jardinier en chef du Jardin d'Essai du Hamma à des travaux faciles et peu fatigants de jardinage : semis, greffes, taille, bouturage, etc.. où l'utile le dispute à l'agréable.
Des conférences à l'Institut Pasteur, des cours de puériculture les initient à l'hygiène et à l'éducation de la première enfance.
Enfin, des excursions dans les environs (Institut Agricole d'Algérie, Frigorifique de Maison-Carrée. Usines de transformation de produits agricoles, etc..) complètent heureusement cet enseignement dirigé dans un but utilitaire et non purement spéculatif.
Depuis octobre 1918, date de sa fondation, l'École a surtout reçu les élèves-maîtresses des trois Écoles Normales de la Colonie, qui venaient y effectuer un stage trimestriel. Il est hors de doute que, grâce à elles, les idées directrices de l'enseignement ménager agricole ne manqueront pas de se répandre. Mais il ne faut pas oublier que l'École Ménagère a été fondée à l'intention des jeunes filles de colons, et qu'elle fait appel à toutes les futures fermières de la Colonie. C'est elles surtout, et elles seules, qui pourront retirer de sa fréquentation le maximum de profits. Le Gouvernement a été le premier à le reconnaître en instituant en faveur des moins fortunées des bourses spéciales. On ne saurait offrir de meilleure chance de réussite aux jeunes filles de colons désireuses d'agrandir par leur travail les domaines paternels. Pas de meilleure garantie pour le jeune colon, peut-être ancien élève de l'Institut agricole de Maison-Carrée, que de marcher vers l'avenir la main dans la main d'une ancienne pensionnaire de l'École Ménagère du Jardin d'Essai. Tous deux seront également armés pour la lutte, et déjà presque sûrs du succès.
Il y a là, pour la jeunesse, une idée féconde : le retour à la terre. Jeunes gens et jeunes filles peuvent en faire leur profit. Le certificat d'études ménagères agricoles que délivre l'École vaut une dot.
Il m'a été donné plusieurs fois de visiter des exploitations agricoles, mais je n'en ai jamais tiré d'émotion aussi forte que, le jour où, parcourant aux environs de Blida des terres labourées, des plantations de vigne et des vergers d'orangers, j'appris que tout ce vaste domaine était l'œuvre d'une femme. Alors, j'admirai les champs défrichés, l'alignement géométrique des ceps, l'activité ordonnée qui régnait dans la ferme et je compris pourquoi, quand elle pénétrait dans les rangs des vignes, les arabes et les ouvriers, saisis d'une crainte admirative devant sa supériorité, saluaient avec respect le passage de la Patronne.