Francis Garnier
SOUVENIRS D'ENFANCE
1950 - 1957

Serge SOCIAS

Envoi : Geneviève Bortolotti - Troncy
mise sur site le 6-2-2011

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SOUVENIRS D'ENFANCE II (1950-1957)

UN DIMANCHE A FRANCIS -GARNIER

Serge SOCIAS

Le matin, au lever du jour déjà, la population du village augmentait. Les indigènes des douars environnants arrivaient avec leurs bêtes, mulets, bourricots, vaches, boeufs et volailles, et le marché s'animait, le soleil brillait et commençait à chauffer, les échanges et le commerce se faisaient.

Certains habitants des montagnes amenaient leur bétail pour la reproduction qui se faisait à l'arrière du marché, sous l'oeil attentif des propriétaires. Nous, les petits, nous allions voir les faits, comme un spectacle...

Nous trouvions sur le marché des épices, des céréales, quelques marchands ambulants qui vendaient un peu de tout et rien d'important. Il y avait aussi cette tombola de "petits-beurre", (je pense que certains d'entre- nous s'en souviendront), dans leurs boîtes en fer, en paquets de 5 ou 10, que l'on gagnait, et une fois sur trois nous gagnions encore des petits-beurre...

Mokarnia, le boucher sédentaire, avait ce jour-là la concurrence du boucher Youce, avec son véhicule rouge, qui recrutait sa clientèle dans les rues du village. Puis le marchand de mercerie ambulant, dont j'ai oublié le nom. Nous l'avions baptisé "Le Petit Avion de Koléa". Pourquoi, le "petit avion" ? Tout simplement, lorsqu'il faisait sa tournée dans le village, il remontait les côtés de sa camionnette, qui prenait alors l'aspect d'un avion comme celui de Koléa...

Puis l'épicier en gros, avec son camion bâché. Il faisait la navette Cherchel-Ténès, et, de temps à autre dans la semaine, il nous récupérait, mon frère Gilles et moi, à la sortie l'école, sur le chemin du retour à Doumia, et nous accompagnait jusqu'à la ferme où nous vivions, les deux ou trois dernières années. Il chargeait les vélos dans son camion, et nous montions dans la cabine. Il avait du mal à passer les vitesses, car il était tellement petit qu'il n'arrivait pas aux pédales.

Il y avait aussi les représentants de l'ordre : les gendarmes Pilloy, Bandet, Marti, Gral, Labotte, Labert, Zada, et l'auxiliaire musulman.On les voyait au village et au marché, soit à cheval soit à pied, mais peu étaient en véhicule. Et les gardes forestiers qui vivaient dans les montagnes du Bissa (M. Perez, Zaragoza et Mazetti), et de Tacheta (Bouillaut et Latil). Ils venaient au village pour quelques courses, et pour remettre à leur supérieur, Mr Grebet, et aux gendarmes, leurs rapports au sujet du travail effectué dans la semaine.

Je me souviens du Garde-Champêtre, Monsieur Curien. Pour lui, ce jour-là n'était pas un jour comme les autres. Il avait fort à faire... Bien sûr, les bêtes, les mulets et les bourricots, vu le manque de place, étaient attachés un peu partout en dehors du Marché, donc en "stationnement interdit". Certaines bêtes se détachaient. Monsieur Curien, s'en emparait et les amenait chez lui en "fourrière". Les propriétaires les récupéraient contre une modeste somme.

Les épiciers, Mr et Mme Carillo, d'une part, Mr et Mme Rémusat d'une autre, avaient une dure journée. Mr. Trinquier tenait le dépôt de pain qu'il récupérait au car des transports Mory, qui faisait les liaisons Alger-Ténès. Il chargeait le pain sur une charrette à bras, et le transportait du café à son épicerie, près de la Gendarmerie. Plus tard, nous avons eu la boulangerie Orrofino, tenue par Louis, presque en face du Café Martinez.

M. Mokrane, autre garde-champêtre, avait son petit bureau à l'entrée du marché.

Il établissait les papiers de la population des douars. (C'est lui qui a établi ma première carte d'identité, que j'ai gardée en souvenir).

Le dispensaire du docteur Djaoune ne désemplissait pas...

Pour 5 francs nous avions une cagette de sardines, achetée au marchand ambulant qui faisait les rues du village.

M. Curien, Joseph, dit "Pico", faisait son broumitch avec les abats et les têtes de sardines. Comme il aimait la pêche et la chasse, en partant pêcher il prenait son fusil de chasse, ce qui lui permettait de chasser sur le trajet du village à la plage, et au retour : ainsi, il ne revenait jamais bredouille, soit avec du poisson, soit avec du gibier.

Nous entendions au centre du village le forgeron Ledesma battre le fer. C'était, pour lui, une grosse journée à ferrer les bêtes.


les Gnaoui


De temps en temps, devant la ferme de M. Bortolotti, les Gnaoui (sorte de saltimbanques), vêtus de leurs gandouras et turbans blancs, venaient du Sud avec deux ou trois dromadaires, nous faire de la musique de là-bas, s'accompagnant de leurs darboukas, raïtas, et qaraqebs. Sans oublier les coups de fusil... C'était, bien sûr, une mini-fantasia, donnée en l'honneur d'une réception ou d'une petite fête pour marquer un événement.

Je me souviens aussi du petit café maure à la sortie du village, à droite, sur la route en repartant sur Ténès, après la maison de Mme CAMP. Il y avait beaucoup de monde, et les parties de dominos et de carré arabe ne manquaient pas, à l'ombre des eucalyptus.


Vers 10h30 nous entendions la cloche de l'église, annonçant la Messe. Les curés venaient de Gouraya ou de Novi, en 4 CV, ou en moto. Pour certains d'entre-nous cette petite église rappelle beaucoup de souvenirs, baptêmes, catéchisme, communions, mariages, et puis le Départ pour une autre vie...

communion

communion

Au plus fort de la saison de la récolte des figues, août principalement, l'usine de confiture "Karmoucette" tournait à plein régime, même le dimanche, sous l'oeil vigilant de Mr. Perre. Un grand nombre de villageois y travaillaient. Les jeunes qui venaient passer quelques semaines de vacances étaient à poste pour la mise en boîte de cette bonne confiture "karmoucette"... Pour citer quelques familles, Mme Eck, avec Guy, Henri et Georges, Mme Socias avec Cécile, Ghislain et Luc, Mme Pérez avec Olga, Pierrette et André, dit "Dédé", Mady et Arlette Pierra, Mme Carillo de temps à autre, et d'autres, dont j'ai oublié le nom. Certains travaillaient à l'extérieur de l'usine pour le séchage des figues, exposées au soleil sur de grandes claies. Une fois séchées, elles étaient, soit broyées pour être transformées en pâte, et mises en boîtes, soit mises telles quelles en petits sachets. Une grande quantité était expédiée en Indochine à nos soldats qui se battaient pour nos couleurs...

Cette journée nous permettait de nous retrouver, de parler. Nos parents avaient tant de choses à se dire et à faire que la journée était bien trop courte. Bien sûr, nous, les enfants, il nous aurait fallu inventer la journée de 48 heures...

Un petit souvenir me revient. Les jeudis ou les dimanches après-midi, nous jouions dans le village ou dans les environs. Nous avions inventé le ski sans neige, et, en quelques mots, certains s'en souviendront. Nous avions fabriqué nos skis avec des branches de palmier, après en avoir enlevé les feuilles et coupé à la bonne longueur nos skis, bien sûr le bout le plus relevé vers l'avant. Nous les attachions à nos chaussures avec de la ficelle. Il nous fallait une bonne pente pour skier, et l'endroit choisi sous les pins se situait justement à proximité de la zone de séchage des plateaux de figues, en face de chez Mme CAMP, juste au-dessus du verger de Mr. Bortolotti. Sur les aiguilles de pin, je vous assure que ça glisse, et très bien ! Nous descendions sans bâtons, à tour de rôle, et sans doute y avait-il quelques chutes, mais sans gravité...

Il y a tant de souvenirs dans ma tête ! Bien sûr, je ne peux tout écrire, ni citer tout le monde ayant vécu à Francis-Garnier...

Serge SOCIAS
Coudoux, le 2 octobre 2004


Darboukas, Raïtas, et Qaraqebs.



 

 

 

 

 

 

 

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POEME

Serge SOCIAS
Coudoux, le 8 octobre 2000


F  rance de notre enfance,
R  ien de pareil en ces lieux d'asile.
A  l'heure bénie où le soleil se terre,
N  otre accent aux couleurs de tendresse,
C  es décors heureux qui berçaient notre enfance,
I  ls sont là dans nos coeurs en détresse,
S  ensibles et passionnés, ils sont aussi les vôtres.

G  randir dans ces lieux entre mer et montagne...
A insi lorsque nous évoquons notre village,
R essuscitant nos souvenirs de jeunesse,
N ous disons : "C'est là que j'ai grandi.
I l est là mon pays, ne ressemble à nul autre."
E t dans les rêves secrets jamais oubliés,
R etrouvons-nous alors par tous ces souvenirs.

B aie enchantée de Méditerranée,
E ntre Dupleix et Ténès, au pied des montagnes,
N otre beau village entre ciel et terre,
I nondé de sa plage et magnifiques forêts.

H eureux de vivre dans ce paysage magique,
A u temps de notre insouciante jeunesse,
O ù sous ton beau soleil tu nous faisais rire, chanter,
U ne vie de rêves, de souvenirs, d'amtiés.
A dieu notre village, notre terre, Adieu notre pays.