SOLDATS EN ALGERIE : Les instituteurs dans la Guerre
Articles tirés de «PNHA n°32 janvier 1993»
sur site le 03/01/2002

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un instituteur isolé en plein djebel kabyle
par Robert G. Soulé

------C'est une petite école perdue dans le djebel kabyle. Une petite école "anonyme" qui ressemble à tant d'autres avec son préau, ses larges baies vitrées, ses murs blanchis à la chaux, son toit de tuiles rouges et la hampe bleue où l'on hisse, les jours de fête, le drapeau national...
------Mais quand, après des kilomètres de pénible escalade à travers des collines et forêts, vous découvrez curieusement juchée sur un piton cette construction inattendue, l'école "anonyme" prend un soudain relief, une personnalité nouvelle et touchante.
------Tout autour, il n'y a rien que des chênes - lièges, des fougères, des buissons, des pierres et, quelquefois, les rebelles. Un instituteur vit là tout seul dans son école. On voulait le "replier", il y a quelques jours. II a refusé. Sans orgueil, mais fermement, il a simplement répondu : "J'ai commencé. Je continuerai. Pour les gosses..." Et il est resté.
------Il n'y a eu, chez les élèves, aucune défaillance. Tous continuent de fréquenter l'école et le maître poursuit là - haut sa vie habituelle. Curieuse existence que mène seul, en plein cœur du djebel, ce garçon de 22 ans. Les premières mechtas sont à un kilomètre de là, le premier commerçant à 12 kilomètres, le premier pharmacien à 50...

1.000 kilomètres à pied en un an
------En bas, au barrage, est installé le siège de la commune mixte et l'administrateur met sa jeep à la disposition de l'instituteur pour faire les 12 km de piste qui séparent ce centre de l'école.
"C'est très aimable, m'a dit l'instituteur".
------C'est même quelquefois utile. La piste, hélas, tient du ravin l'été et du torrent l'hiver. Les voitures s'embourbent. Il faut passer à pied. L'instituteur, en un an, a fait ainsi 1.000 kilomètres.
------"Je descends, m'a - t - il dit, deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche, chercher mon ravitaillement au barrage. Le retour surtout est pénible. Il faut grimper les pentes abruptes, le dos courbé sous le poids des victuailles : pain, légumes, vin, café, conserves..."
------Je l'arrête pour lui demander s'il fait lui - même sa cuisine. I1 éclate de rire : "Bien sûr... Je m'y entends maintenant assez bien. Beaucoup mieux en tout cas que tel de mes jeunes collègues métropolitains qui avaient résolu de façon très simple le problème des repas. Le matin, il faisait bouillir des pâtes. Le soir, il faisait encore bouillir des pâtes. Le lendemain... il recommençait".

16 jours, bloqué dans son école
------Quelquefois, l'hiver, les oueds débordent... Mon ami l'instituteur est resté bloqué 16 jours dans son école. La piste était inondée. Le 17e jour, fatigué de manger du pain rassis, il a voulu descendre au village. L'Oued a failli l'emporter. Mais cet incident n'est déjà plus pour le jeune maître qu'un amusant souvenir.
-----"L'ennui, soupire - t - il, c'est que les enfants sont quelquefois, l'hiver, obligés de rester chez eux. A cause de la pluie et de la neige. Trente élèves de 5 à 15 ans suivent les cours d'initiation. L'école a été ouverte il y a deux ans seulement. Les enfants ont bon esprit. Ils fréquentent assidûment la classe. Le mauvais temps, dans ce domaine, est plus ennuyeux que la rébellion.

Les rebelles rôdent aux alentours
------Pourtant les hors - la - loi rôdent aux alentours. Il rançonnent les mechtas, vivent "sur l'habitant", saccagent les gourbis des fellahs réticents, exercent une propagande intensive. Mais le mouvement n'a pas touché les enfants. J'ai vu, groupés devant leur école, ces jeunes Kabyles. Ils m'ont salué de très loin en se découvrant et se sont approchés curieux comme tous les enfants du monde. Je les ai trouvés aimables et charmants avec leur chéchia rouge, crânement posée sur le côté, leur teint clair de petits montagnards, leur burnous blanc et leur cartable, qu'ils balancent fièrement à bout de bras...
-----"Ce sont de bons gosses, m'a dit l'instituteur. Attentifs et travailleurs. Ils habitent souvent loin d'ici. Certains doivent parcourir six kilomètres pour atteindre l'école. Ils sont pourtant là bien avant l'heure et, la classe terminée, parlent longuement avec moi, le soir, avant de rentrer chez eux..."
------Le maître entretient des relations d'amitié avec tous ses voisins kabyles. On l'invite souvent à partager le couscous ou à vider une tasse de café.
------On sollicite ses conseils. On fait appel à ses connaissances et à son dévouement.

La prime dite de poste déshérité
------"Je ne peux tout de même pas abandonner tout cela", m'a confié l'instituteur au moment où je prenais congé et, tandis que je redescendis vers le village, il a regagné son école, son petit appartement, ses bouquins, ses élèves et cette surprenante "vie de garçon" qu'il mène seul en plein djebel, à 1.000 mètres d'altitude.
Un détail... J'allais oublier. L'administrateur a bien voulu reconnaître le mérite de ces instituteurs du bled qui font tant pour notre cause dans leur école isolée. On leur attribue une prime dite de "poste déshérité". Elle s'élève (tenez - vous bien) à 2.250 anciens francs. Sans un sou de plus.

Des kabyles construisent "leur" école

------J'ai visité bien des écoles et rencontré bien des instituteurs au hasard de mes pérégrinations kabyles. Partout on m'a parlé de la nécessité d'ouvrir de nouvelles classes, de dispenser l'enseignement plus largement encore. Mais je crois avoir trouvé, dans un douar montagnard proche de Djemaâ ? Saharidj, l'exemple le plus émouvant. Depuis des années, les Kabyles réclamaient une école et se heurtaient hélas à une insuffisance de crédits. Ils ont alors déclaré aux autorités : "Donnez - nous un instituteur. Nous nous chargerons des locaux".
------Ils ont tout fait eux - mêmes, les tables, les bancs, le bureau du maître. Ils ont eux - mêmes aménagé une vieille bâtisse qui menaçait ruine. Ils ont consolidé les murs, restauré la toiture, nettoyé l'intérieur. Tout bénévolement. Pour que les enfants puissent acquérir cette parcelle de savoir qui, à leurs yeux, classe un homme.
-----Aujourd'hui, une magnifique construction moderne s'élève au - dessus de la vallée. On l'inaugurera dans quelques semaines. C'est la nouvelle école du village...

Robert Soulé

 

------Les évènements vont vite hélas ! et la situation a considérablement empiré depuis que Robert G. Soulé écrivait le reportage que l'on vient de lire. L'instituteur dont il parle n'est certainement plus à son poste ; peut - être même son école n'est - elle plus, au moment où j'écris ces lignes, qu'un tas de ruines fumantes.
-----Nous apprenions, il y a quelques jours, l'arrestation, puis la libération, après huit jours de séquestration et d'angoisses inutiles, du Directeur d'Ecole Dupuy. Nous apprenons, ce matin, l'incendie d'une dizaine d'écoles dans des villages que nous connaissons bien en cette grande Kabylie naguère si accueillante.
------Ces nouvelles sont profondément attristantes, mais nous aurions tort, malgré tout, de désespérer. ]L'orage prendra fin, la paix et le calme reviendront. Nos écoles - nous en sommes certains - ont gardé la confiance des populations algériennes. Elles renaîtront de leurs cendres et continueront, comme par le passé, à libérer les esprits prisonniers de leur ignorance et de leurs préjugés.

G.P. 19 janvier 1956

Notes de correspondances
------"Mes gosses courent à moi, m'entourent, m'embrassent l'épaule droite suivant la coutume arabe... Tandis qu'ils suivent mes gestes avec un tel bonheur dans les yeux que la cérémonie n'est pas une corvée..." (coll. part.)
------Soldat de 2e classe Jean -Claude Veber. Instituteur à Oued Chaïr. Assassiné le 20 avril 1957, sur la place du marché d'Aïn Melah. " Rassure - toi, papa chéri, je ne veux pas mourir... La mort est toujours là, mais diluée dans la splendeur mauve des djebels... Je n'ai pas perdu mon temps..." (Coll. part.)
Et ce fut sa dernière lettre..

il y a 30 ans, se terminait la guerre d'Algérie
-----En 1992 a été commémoré le 30e anniversaire de la fin de la Guerre d'Algérie. Le bilan est lourd : 30.000 soldats français tués. 50.000 civils (arabes et français) et 300.000 morts du côté du FLN. En 1962, plus d'un million de pieds-noirs ont dû fuir cette terre de feu qu'était devenue l'Algérie.
II me fut donné de vivre ce conflit dons les troupes de la "Coloniale", devenues "les troupes de Marine". D'abord instructeur militaire, je devais apprendre aux soldats, et ensuite aux élèves gradés (peloton I et peloton 2 : sous officiers), le maniement des armes et les subtilités de la guerre d'embuscade. Mais, affecté plus tard dans les sections opérationnelles (commandos), j'ai connu la violence des accrochages. Lorsque le bruit des armes, l'odeur de la poudre, les cris de douleur des blessés, créent une sorte d'ivresse collective. J'ai vu des jeunes de 20 ans mourir, tels Marty ; un Périgourdin, toujours volontaire comme éclaireur de pointe ou devenir infirmes tel Marques, un Catalan, qui criblé de balles est aujourd'hui à demi paralysé... Lorsque nous devions surveiller le transport de 150 à 200 tonnes de dynamite (recherches pétrolières), notre tâche s'apparentait à celle du salaire de la peur, le roman de G. Arnaud. La joie des chercheurs, au cœur du Sahara faisait s'estomper notre angoisse.

-----Souvenirs d e jeunesse et d'une période difficile. Les armes se sont tues. La paix est revenue. Mais dans le creux de nos mémoires subsistent des souvenirs, parfois douloureux ou tragiques. Il nous appartient malgré tout de bâtir un avenir et celui - ci ne peut se construire sur de perpétuelles rancunes. C'est pour cela qu'il m'est arrivé de correspondre avec le maire de la commune algérienne où j'ai servi ( I ).
-----Pour marcher vers l'avenir il faut toujours faire des pas en sachant que ce futur ne saurait naître de l'oubli mais de la pleine connaissance de notre histoire, sans faiblesse aucune. Toutefois, plutôt que de rédiger quelque récit de guerre, il me paraît utile de proposer aux lecteurs - et surtout aux jeunes - un document que j'ai retrouvé par hasard chez un bouquiniste.
-----Il s'agit du numéro de février 1956 d'une petite revue "Bulletin de l'Amicale des anciens élèves de l' Ecole Normale de Bouzarea (Alger). Etant moi - même ancien élève d'une Ecole Normale métropolitaine, l'article de R.G. Souk a retenu mon attention.
-----Il intéressera. je crois, tous ceux qui, appelés ou non, ont exercé en Algérie cette noble mission d'enseignant durant les années difficiles de la guerre.
-----J'ai souvenance de ces petites écoles du Sud algérien ou du Sahara, où le soleil entrait à flot par des croisées toujours ouvertes... … où, sur un sol de sable, étaient disposées quelques tables bancales, des cartes de géographie tapissaient les murs, une modeste bibliothèque occupait un angle, et, sur l'estrade, trônait le bureau du maître. La cour ombragée de palmiers retentissait de cris joyeux. Modestes temples du savoir dans les oasis du Sud...

-----Hélas, le post - scriptum ajouté à l'article de R.G. Soulé nous montre l'embrasement de la Kabylie à la fin de l'année 1955. La guerre avec son cortège de crimes et de destructions déchire les structures sociales et les consciences humaines. La volonté de libération de l'homme par le savoir s'estompe. Malgré cela, l'espoir restait ancré dans les cœurs ainsi que l'écrit G. Pestre... Mais pour combien de temps encore ?
-----De nombreux instituteurs (civils ou militaires) furent tués durant ce conflit. Parmi eux, l'un de mes amis, camarade de promotion à l' École Normale : Maurice Izard.
-----Hommes de paix, victimes de la guerre. Ainsi va le destin des hommes...

Lucien Orsane
12300 Decazeville

(l) Le maire en question a été battu par un candidat du FIS. Là aussi, l'intégrisme sectaire a pris le pouvoir.