Alger, Algérie : documents algériens
Série monographies : Sahara
Le Djebel Amour
8 pages - n° 14 - 5 février 1955

Au cœur de l'Algérie, au sud-est du département d'Oran, touchant aux Territoires de Ghardaïa et d'Aïn-Sefra, isolé par de vastes étendues, bastion de l'Atlas saharien, frontière entre le Sahara et les Hauts-Plateaux, le Djebel Amour est une région des plus originales et dont on parle peu. Sa superficie est assez grande : environ cent kilomètres sur soixante avec un long tronçon étroit au sud correspondant aux terrains de parcours nomades, exactement 7.710 kilomètres carrés. Sa population, d'environ 35.000 âmes, n'a pas une densité très supérieure à 4 au kilomètre carré. C'est peu, on le voit, si l'on songe aux 246 habitants au kilomètre carré de la Commune mixte du Djurdjura en Grande Kabylie.

mise sur site en août 2005
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---------Au cœur de l'Algérie, au sud-est du département d'Oran, touchant aux Territoires de Ghardaïa et d'Aïn-Sefra, isolé par de vastes étendues, bastion de l'Atlas saharien, frontière entre le Sahara et les Hauts-Plateaux, le Djebel Amour est une région des plus originales et dont on parle peu. Sa superficie est assez grande : environ cent kilomètres sur soixante avec un long tronçon étroit au sud correspondant aux terrains de parcours nomades, exactement 7.710 kilomètres carrés. Sa population, d'environ 35.000 âmes, n'a pas une densité très supérieure à 4 au kilomètre carré. C'est peu, on le voit, si l'on songe aux 246 habitants au kilomètre carré de la Commune mixte du Djurdjura en Grande Kabylie.
---------Cette population est formée, pour la très grande majorité, de dix tribus nomadisant pour la plupart à l'intérieur de la commune mixte, de qçour de cinq cents à mille habitants chacun et du Centre d'Aflou, qui dépasse quatre mille âmes, dont une centaine d'Européens et quelque 800 Israélites venus du Mzab au début du siècle.

---------Aflou, chef-lieu de la commune mixte, au coeur du massif, est à 1.426 mètres d'altitude. C'est l'une des localités les plus élevées de l'Algérie ; l'une des plus froides aussi, malgré la latitude ; la température y va de -10 à + 36. Le rr,assif est un vrai château d'eau donnant naissance à trois grand cours d'eau : le Chéiif qui coule vers le nord, l'oued Mzi qui coule vers l'est et Laghouat, l'oued Zergoun, qui se dirige vers le sud, se perd dans les sables et alimente sans doute la nappe artésienne du Mzab et d'El Goléa.

---------Les points culminants du Djebel Amour atteignent de 1.700 à près de 2.000 mètres. L'altitude moyenne du massif dépasse 1.200. Ch, se curieuse, on peut arriver à Aflou sans se douter qu'on est vraiment en montagne, tant la pente est relativement douce, tant le massif est vieux. Et cela aussi bien en venant de Laghouat par une piste qui n'est pas à recommander aux voitures ordinaires et aux reins sensibles, qu'en venant de Tiaret et Trézel par la belle route qui traverse en droite ligne, nard-ouest, sud-est la fameuse mer d'alfa. C'est plutôt du côté de Taouïala qu'on se rend comp e des abrupts sur le désert. Sinon vous vous trouvez à 1.500 mètres à peu près sans vous en être aperçu autrement qu'à l'air plus et au changement de végétation.. Après tant d'aridité, Aflou apparaît comme un coin presque féerique de verdure et de fraîcheur, avec ses eaux, ses prairies naturelles, ses peupliers, ses arbres fruitiers. Le massif devait être autrefois très boisé, à l'exception des ' larges vallées propres à la culture et de plateaux bons pour l'élevage. Au début du siècle la forêt arrivait, t'ai ajusqu'aux abords d'Aflou. Elle en est loin aujourd'hui. Il subsiste encore de beaux peuplement- de genevrier rouge de Phénicie Arar de genevrier oxycèdre, Thaga, de chênes de pins d'Alep. Mais beaucoup de mamelons gréseux sont plantés d'arbres distants l'un de l'autre de plusieurs dizaines de mètres ; ce qui donne d'ailleurs un aspect assez curieux de nature à tenter un peintre. Parfois la végétation est constituée simplement par de grandes touffes d'alfa, aux-quelles les moutons ne s'attaquent que quand ils n'ont absolument plus rien à manger.

Aflou

---------Entouré des hauts fuseaux des peupliers d'Italie, le centre d'Aflou n'a pas moins de 22 hectares de prairies naturelles exploitées par la S.A.P. et c'est un spectacle curieux que d'y voir faire la fenaison et d'y voir paître des vaches qui sont loin d'être maigres. Les maisons n'ont généralement pas d'étage, mais sont bien construites, le long des rues tirées au cordeau, et aménagées de façon à lutter contre le froid. Quand le vent souffle, la promenade y est austère. Quand le temps s'adoucit, tout s'éclaire et bien des robes bleues, rose pâle ou vert clair, chargées de lourds bijoux, égayent plus ou moins furtivement le pas des portes.

---------La mosquée fait honneur au pays. Construite en 1902 avec le produit d'une collecte, elle peut contenir mille fidèles et son minaret élancé n'a pas moins de quinze mètres de hauteur. Dominant les toits de tuiles sombres, il donne du cachet à la ville quand on découvre celle-ci du haut des collines pierreuses qui l'entourent. L'autre bâtiment important est le bordj administratif construit en 1871.

Les tribus

---------Les Amour, qui ont donné leur nom au pays, sont une confédération de tribus arabes nomades dont la plus grosse partie est maintenant plus à l'ouest. Suivis par d'autres hilaliens, ils ont submergé un vieil élément berbère. Ils sont actuellement représentés, dans le Djebel Amour par les trois douars des Ouled Mimoun, Chéraga et Gheraba, et des Ouled Sidi Hamza. Les Ouled Mimoun Chéragas (orientaux) ont Aflou sur leur territoire ; leurs terrains sont assez pauvres et surtout forestiers. Les Ouled Mimoun Gheraba (occidentaux) furent historiquement la tribu dominante, directrice, mais ils n'ont pas conservé cette place comme s'ils avaient épuisé le plus clair de leurs forces dans les luttes intestines. On trouve pourtant chez eux la grande famille Nourreddine et un certain nombre de fonctionnaires.

---------Les Ouled Sidi Hamza, au sud-ouest, sont un douar nettement présaharien. Leur territoire, qui touche à la mer d'alfa d'un côté, tombe sur le Sahara par des abrupts de plusieurs centaines de metres. C'est de ce côté surtout que l'on se rend compte de la hauteur du massif. Les Ouled Sidi Hamza élèvent des chevaux et cultivent de l'orge malgré une sévère érosion éolienne. C'est chez eux que pas-se la piste des grands nomades du sud, Salt Otba, dont le qçar Taouïala est le principal gîte d'étape entre Ouargla et le Sersou. Les femmes Hamzias sont célèbres pour leur beauté.

---------Les Adjalètes et les Ouled Sidi Brahim, au nord et au nord-ouest commandent la mer d'alfa et la plaine d'El-Ousseukh. Leurs pacages sont exposés aux pluies, leurs dayas sont plantées d'orge et de blé dur. Ils nomadisent sur leur propre territoire, ce qui représente d'ailleurs un rayon assez vas-te, le douar adjali ayant 127.000 hectares. Leur cheptel s'est reconstitué depuis le désastre de 1945. La possession d'un troupeau de quinze à vingt têtes pourrait assurer un minimum vital à chaque fa-mille et l'on a remarqué que les gros troupeaux en période critique, souffrent plus que les petits et les moyens. Le S.A.R. d'élevage modèle des Adjalis, à Guelta, est, je crois, le premier à s'être constitué en Algérie. Il a été suivi de quatre autres, chez les Ouled Yagoub, les Amour, les Naceris et dans les Gadas ce qui fait honneur aux administrateurs qui ont travaillé à Aflou depuis une dizaine d'années.

---------Au sud et sud-est, vers la commune mixte de Laghouat, les Ouled Ali Ben Ameur, mélangés sans doute de hilaliens et de berbères, sont particulièrement pauvres, vivant sur une forêt résiduelle et des peuplements d'alfa peu denses. Des irrigations judicieuses et l'utilisation rationnelle des curieuses résurgences de l'Oued Morra, pourraient peut-être améliorer leur sort.

---------Le douar des Ouled Yagoub el Ghaba (de la forêt) est nettement montagneux et abrite dans ses gadas, massifs abrupts découpés longitudinalement par des gorges profondes à falaises verticales, des descendants de Berbères, tels les Ouled Srour sans doute, qui y trouvèrent refuge contre les Banou Hilal, comme les chrétiens catholiques y avaient, dit-on, fui auparavant les Vandales ariens. Ils élèvent des chèvres, font du charbon de bois et du goudron (avec le bois de genèvrier oxycèdre) et mangent à l'occasion les baies de genèvriers. Nous verrons fout à l'heure, en parlant d'El-Ghicha, une des curiosités du pays. On y a signalé des dépôts salins et des bitumeux qui ont servi aux gazogènes pendant la dernière guerre.

---------Les Ouled Yagoub Chéraga et les Ouled Yagoub Ghéraba, au sud et à l'ouest, purs hilaliens venus de Tunisie au XIVme Siècle, sont de grands éleveurs et les seuls qui nomadisent loin du Djebel, allant jusque près de Ghardaïa en hiver et Montgolfier, dans le nord, en été ; ce qui leur permet de faire un peu de commerce et de travailler aux moissons dans le Tell, qui a d'ailleurs attiré et retenu une partie d'entre eux dans les périodes difficiles. On pourra se faire une idée des hauts et des bas de la richesse d'une tribu nomade, si l'on songe que ces deux douars, de 6.000 habitants environ, perdirent cinquante mille moutons pendant la sécheresse de 1945-1947, et que leur cheptel camelin passa de quelques milliers à quelques centaines de têtes. Pour l'ensemble de la commune, on a vu, au cours de cette période désastreuse, les ovins passer de 400.000 à 20.000.
---------Les Ouled Sidi-Naceur appartiennent administrativement à la commune mixte, mais sont plutôt orientés géographiquement et historiquement vers Géryville. Ils se séparèrent naguère des Ouled Si-di Cheikh pour se rallier aux Amour et à l'agha Eddine. Ils sont relativement favorisés au point de vue eaux et pacages et l'on songerait à utiliser l'Oued Qçab pour des cultures luzernières ou fourra-gères.


Les Qçour

---------En dehors du centre d'Aflou qui s'est développé depuis l'administration française et a quelques 4.500 âmes, les qçours habités par les sédentaires n'ont guère qu'une population de 3.000 âmes, ce qui est peu pour les 35.000 habitants de la commune, dont la grande majorité, on le voit, vit sous la tente. Sans modifier le caractère essentiellement pastoral de l'économie du pays, les qçouriens n'en jouent pas moins un rôle important. Ils sont aux articulations, aux noeuds de passage, gardent les marchés et les gîtes d'étapes, cultivent les jardins qui produisent des légumes et des fruits, ont des ateliers d'artisans, des écoles coraniques et, depuis peu, des éc oies françaises dont on attend beaucoup.
---------Ces villages semblent avoir été autrefois plus nombreux, Pour six qçour actuels, dont quatre seulement importants, on en connaît trente-cinq en ruines. Mais tous ne sont sans doute pas du même âge. Les plus anciens, bâtis sur des pitons, sont les souvenirs de la vieille économie du pays, avant la venue de nomades berbères zénètes, d'abord (Béni-Rached), puis arabes hilaliens. Les qçour suivants, construits généralement autour de la tombe d'un marabout d'origine confrérique, durent s'adapter à la vie des nomades auxquels ils fournirent des lieux de repos, d'échange et de plaisir ; n'ayant plus à craindre l'hostilité de ces nomades, ils s'établirent généralement, non plus sur des pitons, mais aux points d'eau, ou près des oueds alimentant des séguias d'irrigation. Ils furent construits avec soins, s'entourèrent de remparts pendant les périodes où cela était indiqué. Quand les Béni-Hilal remplacèrent les Béni-Rached, la différenciation s'accentua entre arabes nomades et qçouriens mélangés plus ou moins de berbères ; mais la stabilisation s'opéra avec l'échange de la protection contre les produits de cultures.
---------Après l'arrivée des Français, le centre d'Aflou grandit considérablement, mais la population des qçour resta à peu près stationnaire, alors que la population nomade passa d'environ 9.000 en 1886 à près de 3.000 aujourd'hui.
---------L'économie des qçour a des hauts et des bas, quoique moins brusques et moins brutaux que ceux qui éprouvent les nomades. Il y a une centaine d'années, les voyageurs signalaient chez les qçouriens une grande misère et un état sanitaire déplorable. Celui-ci s'est notablement amélioré et l'on ne voit plus guère ces signes de dégénérescence. L'excès de la population est allé surtout à Aflou, les riches pour y trouver du confort et des affaires, les pauvres pour y chercher du travail et des secours. L'établissement de la sécurité et le progrès économique ont profité d'abord, un temps, plus aux éleveurs qu'aux cultivateurs ; mais les hauts et les bas se répercutent finalement sur ceux-ci plus ou moins. Un changement de climat caractérisé par l'accentuation de la sécheresse a joué contre les cultivateurs des jardins ; avec régularité, tandis queles grandes crises déciment périodiquement les trou-peaux des éleveurs ; et la ruine de ceux-ci paralyse naturellement le commerce de ceux-là. Les éleveurs nomades pourront voir leur situation améliorée par les S.A.R. avec points d'eau, baignoires pour soigner les moutons malades, réserves fourragères et système d'assurance pour les temps difficiles. Ces améliorations retentiraient favorablement dans lesqçour où de meilleurs méthodes de culture et l'accroissement des irrigations se feront jour. On peut attendre des nouvelles écoles françaises, qu'on voit partout surgir, d'heureux résultats à cet égard.
---------De même que la nature offre, à côté de la lutte pour la vie, l'entr'aide mutuelle, moins spectaculaire mais non moins réelle et nécessaire, de même l'opposition nomades - sédentaires, sur laquelle on a tant insisté, se révèle aussi interdépendance et coopération où chacun trouve son intérêt.

Taouïala

---------On arrive aux différents qçour par des pistes en relativement bon état, ce qui est méritoire, car l'entretien est difficile. Jeeps et landrovers y roulent bien et font voir des paysages d'une étrange fraîcheur et d'une sauvage beauté. Pour arriver à Taouïala, capitale des Ouled Sidi-Hamza, l'on suit d'abord la longue et large vallée de Faïja, aux lignes douces, aux couleurs printanières (vert amande, rose pâle, mauve) assez inattendues dans un pays aussi rude. Puis l'on accède au belvédère et à la belle descente en lacets sur une plaine basse bornée à l'horizon sud par la chaîne du Kef el Melha, la Montagne de Sel, la frontière du vrai Sahara, d'où les barres de sel gemme sont apportées par chameau le dimanche au marché d'Aflou.

---------Deux émeraudes sombres sont enchâssées dans l'or pâle de la plaine : le grand qçar de Taouïala et le petit de Khadra, avec leurs quarante cinq hectares de jardins pleins de figuiers, poiriers, pêchers, abricotiers, grenadiers, cognassiers, pruniers et même pommiers. En avançant un peu on aperçoit, à droite, les Toumiates, les Jumelles, deux collines voisines d'un profil exactement semblable. En prenant, au pied de la falaise, un chemin à gauche, remontant l'oued, on trouve deux maqâms, petites constructions de pierres sèches formant courettes, l'une rectangulaire, l'autre carrée, à ciel ouvert, avec minuscules pignons d'angle. Elles sont dédiées, la première à Sidi-Cheikh, le fameux Saint d'El-Abiodh, ancêtre de la grande confrérie du Sud-Oranais, l'autre à Sidi-Aïssa Ben Mohamed qui a son tombeau monumental dans la localité du même nom, sur la route d'Aumale à Bou-Saâda.

---------Il y a là un exemple assez curieux, où l'on saisit sur le vif les rapports de l'hagiographie et de la sociologie. Les deux saints passent pour s'être rencontrés ici, avoir rivalisé de miracles et s'être mis d'accord pour fixer les limites territoriales de leur influence spirituelle et temporelle. Comme Sidi-Cheikh lui demandait son nom, Sidi Aïssa répondit : " Je suis Aïssa le Miracle. Et toi - Moi je suis le Miracle des Miracles. Montre-moi ce que tu saisfaire - Eh bien ! ferme les yeux ". Quand Sidi Cheikh les eut rouverts, il vit toutes sortes de fruits et des vignes chargées de raisins hors de saison. Mais quand Aïssa eut à son tour fermé et ouvert les yeux, il vit un nuage de sauterelles qui s'attaqua aux vignes et à ses propres vêtements. Convaincus mutuellement de leurs pouvoirs, ils crachèrent dans la rivière dont l'eau, de salée qu'elle éLait, devint douce. La frontière put donc être fixée sur l'oued Qçab. Et depuis ce temps, les gens de Taouïala envoient aux deux qoubbas le tribut religieux, en produits des jardins, fixé rigoureusement, en ce qui concerne Sidi-Cheikh, sur la jour-née d'eau d'irrigation de chacun. A Sidi-Aïssa, l'on donnait chaque année une jument harnachée ; aujourd'hui, Taouïala donne seulement la couverture ou djellâl. Près des deux maqâms, on célèbre au printemps un thaâm commun aux deux saints, après s'être cotisé pour acheter des moutons à immoler. C'est alors l'occasion de la corvée collective pour réparer la séguia qui amène aux jardins l'eau de l'oued prise un peu plus haut.

---------Le qçar a des fortifications assez importantes : des murs à créneaux en grès et argile, hauts de cinq à huit mètres, faisant une circonférence d'environ un kilomètre, avec quatre grandes tours d'angle et deux hautes portes. C'est à Touïala que l'agha Djelloul grand seigneur féodal assez terrible (fils de l'agha Yahya Nourreddine, Cheikh des Amour, dont il apporta la soumission à Lamoricière en 1843), s'était construit un " palais " qu'il n'eut guère le temps d'habiter et dont il ne reste que quelques pièces avec des arcs surbaissés et des piliers à chapiteaux. Les maisons du qçar sont en général soignées, construites par des maçons professionnels des environs, en pierres de grès et calcaires jurassiques, argile, plâtre et chaux. Les terrasses sont' supportées par des poutres de genèvrier soutenant des branchages de laurier, des tiges d'alfa mêlées d'argile. Un quart peut-être des maisons ont un étage avec fenêtres grillagées sur la rue. Les pièces donnent sur une cour intérieures et sont munies de cheminées édifiées en briques de terre séchée dans l'épaisseur des murs.

 

---------Les Taouïalis sont soigneux et propres. La plupart des ménages sont monogames. Les femmes ne sont ni cloîtrés ni voilées. Elles ont de beaux bijoux transmis soigneusement dans les familles ; des tatouages en arbres, en escaliers, en croix terminées par des E majuscules. Elles tissent des tapis et des burnous ; certaines font de la poterie. Aux quatre fêtes et aux ouâdhas, les hommes tirent au fusil, les femmes dansent et chantent. A la fête de Sidi Cheikh en avril, les deux fractions offrent chacune trois moutons, dont les morceauxsont répartis, avant d'être cuits entre toutes les familles.

---------Comme l'a remarqué M. Hellot, administrateur des Services Civils, qui a étudié à fond ce curieux qçar, vers 1949, et a rédigé à son sujet une monographie qui est un modèle du genre, c'est la vénération de Sidi Cheikh qui est comme le ciment moral d'une population d'origines très diverses : anciens habitants d'un vieux qçar, Karsifa, construit sur une des Toumiates, de Charef qçar plus récent sur un mamelon voisin, antérieur à l'établissement sur l'emplacement actuel rendu possible par l'adoucissement de l'eau (d'où l'ancien nom de Taïba) ; gens venus plus récemment de Chellala, Vialar, Sidi-Bouzid, de Laghaouat, du Gourara et même de Saint-Arnaud. L'ensemble de cette population est réparti en deux çofs Ouled Sassi (quartier est) et Ouled Turqui (quartier ouest), ayant chacun sa mosquée, son minaret, et sa rue. Entre les deux quartiers, se trouve la mai-son de Sidi Cheikh qui abrite un puits de trente-trois mètres creusé par le saint. L'eau guérit la fièvre et la toux. On ouvre rituellement ce puits entemps d'épidémie ou de sécheresse, et chaque an-née en été. On tue ,alors une chèvre que l'on cuit sur place et dont on partage les morceaux.

---------Le cimetière dominé par la coupole sur tambour mince (caractéristique de la région de Géryville d'où vint d'ailleurs le maçon qui la construisit) de Sidi Amar ben Barkat, ne manque pas d'allure. Ce saint passe pour être venu de Biskra au XVII"1e siècle et avoir d'abord enseigné à Tajrouna avec Sidi Mohammed Ben. Youssef. Un autre mausolée est celui de Sidi Mohammed Ben Athillah Ben et Kiwar, né à El Ghicha au XVII11e siècle, et qui passe pour avoir dompté un lion qui ravageait les alentours de Taouïala. Outre deux ou trois familles israélites, le qçar a deux familles de forgerons, anciens nomades naïlis, fixés ici et qui vivent à part. On connaît l'espèce de tabou qui existe en Afrique à l'égard des forgerons, caste bien tranchée, à la fois sacrée, redoutée et tenue à l'écart tout en étant appréciée pour' les services qu'elle rend ; tabou qui vient sans doute de la sorte d' " horreur sacrée " ressentie par les hommes préhistoriques au moment de la découverte et de l'utilisation des métaux.


Le pieux village de Sidi-Bouzid

---------Beaucoup plus austère, assez pauvre en ressources et en eau, relai entre Aflou et Djelfa, peuplé d'environ 1.000 âmes, Sidi-Bouzid, chez les Ouled. Mimoun Chéraga, est bâti autour de la tombe et de la zaouïa de son saint éponyme : un chérif idrisside, venu de Fès au début du VI"'e siècle de l'Hégire (XII11° C) et dont les descendants sont dispersés nombreux non seulement dans le Djebel Amour, mais à Bel-Abbès, El Hamel, Mostaganem, Ouled Djellal, et même au Sous marocain et jusqu'à la Mecque en Arabie. Ils viennent visiter sa tombe. La zaouïa est rahmania et dépend d'El Hamel. Elle y a envoyé ses meilleurs manuscrits anciens et je n'y ai guère trouvé qu'une biographie moderne rédigée en 1351 (1932) par Si Abouzid ben El Hadj Abilqqâcem, sur le saint ancêtre, qui aurait vécu cent soixante ans, dont quarante à Mekka, quarante à Fès, quarante en voyage, avant de mourir ici. Il aurait été, me dit-on, disciple de Ahmed Ghazâli, frère du grand Ghazâli, ce qui est une belle référence dans le coufisrne.

---------La mosquée est très simple, avec un minaret sommaire constitué par une sorte de cage à hauteur d'appui, sur un angle du mur et à laquelle on accède par un escalier extérieur. Elle s'élève sur une esplanade d'où l'on découvre un admirable et assez tragique panorama vers Zénina au nord-est, Laghouat au sud, et Aflou au sud-ouest.


El-Ghicha et les pierres écrites

---------Au coeur des plus hautes gadas, chez les Ouled Yagoub el Ghaba (de la Forêt), le qçar d'El-Ghicha est au contraire fort bien arrosé. Un moulin, dont on voit les ruines fut même installé, au début du siècle, par un européen, sur une très pittdresque chute de l'oued. L'endroit est célèbre par ses gravures rupestres préhistoriques : à Sfisifa d'abord sur une falaise aprupte entre la forêt de l'oued, puis dans la vallée du moulin, dans un chaos de rochers gréseux couverts d'un enduit noirâtre. Ce n'est pas sans émotion qu'on déchiffre ces tçâouir al jouhalâ, ces " dessins des anciens payens " comme disent les gens du pays. Ils représentent à Sfisifa un grand et petit éléphant, un lion à la tête de profil comme le corps, un grand mouflon... dans l'autre site, des éléphants, un lion à tète de face, un bélier à disque entre les cornes, qui a fait couler beaucoup d'encre, un buffle ou mouflon, et d'étranges personnages à six membres, bras et jambes écartés (comme les bordures stylisées de certains tapis) que l'on qualifie de " grenouilles ". A l'entrée du qçar, de l'ancien bordj où fut d'abord le siège de l'annexe entre 1857 et 1859, on domine le beau cimetière où s'élèvent les qoubbas ue Hadj Slimane ben Ahmed, septième aïeul de l'actuel caïd, et de Sidi Amer, fils du Cheikh Mabrouk enterré à Laghouat.

---------Pour en terminer avec les qçour, citons Tajrouna, au sud du massif, dans le long appendice qui termine les cartes de la commune et correspond aux terrains de parcours à peu près désertiques. On trouve pourtant des lettrés dans ce village austère à l'assaut duquel semblent monter les sables, et dont le patron est le savant Sidi Mohammed ben Youssef qui vécut au XVIIè siècle.

Les saints de la montagne

---------Peu de régions d'Algérie, même dans la pieuse Oranie, ont autant de saints et de qoubbas que le Djebel Amour, que ces saints soient des ascètes isolés, des ancêtres de tribus ou des représentants de confréries mystiques. Ces confréries ont joué et jouent un rôle considérable, comme nous avons déjà eu l'occasion de le voir pour les Ouled Sidi Cheikh et pour les Rahmania. L'échelle de leur importance n'est pas tout à fait la même pour les nomades et pour les sédentaires. En ce qui concerne les nomades, la plus influente est celle des Taïbia (d'Ouezzan, si importante dans l'extrême Sud-Oranais resté longtemps dans l'orbite du Maroc) ; puis viennent les Qadirias fondés par Abdelkader Jilani, le grand saint de Bagdad, qui a tant de qoubbas dans toute l'Oranie ; puis les Rahmania, fondés il y a deux siècles en Kabylie et dont les grands centres du Sud sont Tolga et El Hamel ; puis les fameux Ouled Sidi Cheikh (XVII11Q siècle) dont le centre est à El-Abiodh, près de Géryville ; puis les Tidjania fondés à Aïn-Madhi au XVIIIre siècle ; enfin les Derqaoua, branchE moderne de la grande école Chadilia. Pour les sédentaires, les Taïbia sont aussi en tête, mais sont suivis par les Rahmania, les Qadiria et les Ouled Sidi Cheikh.

---------Sans quitter Aflou, nous avons, au cimetière, trois belles qoubbas : celle de Sidi Ben Guelloula, le mémorial de Sidi Abdelkader et le mausolée de Sidi Abdallah ben Osmân et Sidi-Bou-Menad, aïeul d'une branche des Ouled Mimoun Chéraga. Plus loin, sur la droite au sommet d'un mamelon où s'entassent les rochers, on vénère l'archaïque et mystérieuse Lalla Mougrène, déformation de Oum el Graïn, la Dame à la Petite Corne, car elle apparaît en rêve avec une petite corne brillante au sommet du front. Son sanctuaire e une allure préhistorique impressionnante : c'est un grand cercle ouvert d'un côté de grosses pierres brutes, d'un mètre cinquante de haut. De petits croissants de pierres moins grosses l'entourent, semblant indiquer des tombes ou des maqâms, bien qu'il n'y ait pas trace de cimetière dans toute cette rocaille. Lalla Mougrène, me dit un berger, est visitée par les femmes assez régulièrement. Signalons que, bien loin de là, au sud de Tindouf, aux abords du Rio de Oro, de la Saguiat el Hamra, la Vallée Rouge,, d'où viennent traditionnellement tant de santons, Fort Trinquet a pour mon ancien Bir Moughrein, déformation de Bir Oum Gran, le Puits de la Dame à la Corne.

---------A quelques kilomètres du centre, au flanc du Mont Sidi Okba (1.707 mètres), Sidi Boulefaâ est visité, pour obtenir la pluie, avec des bendaïr et des chants. Il doit son nom à ce qu'une vipère au-rait été trouvée dans son berceau.

---------L'ancêtre des Adjalètes et de Sidi Boulefaâ lui-même, est Sidi Belqâcem ; et j'ai pu assister à Guelta au grand thaâm d'automne en son honneur, avec baroud à cheval, sous la présidence du vieux et respecté bachagha Mohammed Ben Mo.dz ben Fâthima. Sa tombe elle-même est plus loin dans la montagne.

---------Nous avons parlé des saints de Taouïala: Quand on se rend dans ce qçar, on voit, à droite, d'abord la montagne de Sidi Okba, puis celle d'Oum el Gdour, la Mère aux Marmites (dans lesquelles sont censés cachés des trésors), puis Quarn-el-ârif, la Corne de l'initié. Cette montagne est à Sebgag, chez les Ouled Mimoun Gheraba, château d'eau, tête du Chélif, où l'on ne compte pas moins de cent une sources jaillissantes.

---------C'est au col de Sebgag qu'est enterré Sidi Hamza devant la tombe duquel on fait parfois un rerepas collectif. Et le lieu saint le plus mystérieux de cette sauvage montagne est la grotte Khannoufa, où l'on entend résonner comme des chants étranges et des battements de bendaïr. Les Ouled Mimoun Gheraba et les Ouled Sidi Hamza y vont en ziara et l'on y égorge des moutons. Autour de cette grotte vivent de nombreux ledmis, grandesantilopes qu'il est interdit de tuer, même quand el-les descendent vers la plaine. Et l'on me raconte qu'un chasseur tua, il y a une soixante d'années, une de ces bêtes. Il mourut ainsi que son slougui, dans d'atroces souffrances, se sentant écorcher et dé-couper en morceaux en même temps que l'on dépeçait l'animal. Et l'actuel caïd me dit qu'un jour, il eut, chasseur ardent, bien du mal à résister à la tentation de tirer sur un de ces ledmis, mais sentit heureusement son fusil s'appesantir lourdement dans ses mains. Disons, entre parenthèses, que le Djebel Amour est un pays, propice à la chasse. Les fameux mouflons, larouis, dont on voit de magnifiques dépouilles, sont devenus rares, mais il y a encore des antilopes, des outardes et beaucoup de perdrix parmi les genévriers, les touffes d'alfa et les armoises.

---------C'est au coeur du massif à l'embranchement de la piste de Sidi Bouzid et de celle qui conduit à Enfous (où, chez les Ouled Srour, fraction particulièrement isolée des Ouled Yagoub et Ghaba, coule une source sainte dite aïn-el-khadra, la Source Verte) que se trouve la belle qoubba (à curieux tambour mince, octogonal droit) qui abrite Sidi Osmân (des Ouled Sidi Hamza) et Sidi Khaled (des Ouled Yagoub el Ghaba), frères utérins, au milieu d'un cimetière ombragé par de très vieux genèvriers rouges, arars, dont certains sont ornés de chiffons votifs. Les descendants de Sidi Khaled y font un' thaâm en octobre. C'est dans cet endroit désert que, selon les légendes se réunit lediu ân eççalihîra, l'assemblée des saints cachés qui règlent mystiquement les destinées du monde. Il est en effet plein de beauté, de recueillement et de cette " religieuse terreur " qui émanait des bois sacrés, des luci et des alsoi antiques.


Tapis et bijoux

---------Il ne nous appartient pas de parler de la grande spécialité du Djebel Amour, l'artisanat et surtout les tapis. D'autres l'ont fait mieux que nous n.epourrions le faire. Les bijoux, leurs usages, les techniques de fabrication, le lexique qui les concerne ont été décrits par M. Bachir Yllès, dont la contribution est précieuse à l'étude de l'artisanat comme à la linguistique. Les fameux tapis, sans doute les plus beaux de l'Afrique du Nora, les plus solides, les plus traditionnels, d'une esthétique riche et sobre à la fois, qui leur permet de s'harmoniser à tous les intérieurs, tente, gourbis ou luxueux salons européen, ont été savamment décrits par le Père Giacobetti, il y a une trentaine d'années et tout récemment par M. Golvin, dans sa belle thèse sur les tapis algériens.

Emile DERMENGHEM

BIBLIOGRAPHIE
---------La bibliographie du Djebel Amour est assez pauvre. Le pays demanderait une étude géographique, historique et ethnographique approfondie. Nous avons surtout utilisé pour cet aperçu sommaire, outre quelques observations personnelles et des renseignements oraux, les archives de la commune mixte et celles du Gouvernement Général, séries H, X, et Y, l'excellente étude citée di-dessus de M. Bellot sur Taouïala et des notes de M. Yllès.

Parmi les imprimés, il convient de citer notamment :
CAPOT-REY (Robert), Le Sahara Français, 1953.
CAUVET (Ct), Le Djebel Amour, Bulletin de la Société de Géographie d'Alger, 1935, pages 45-82.
DERRIEN (Cl), Le Djebel Amour, Société de Géographie d'Oran, 1895, pages 183-206.
DESPOIS (Jean), L'Afrique du Nord, 1949.
FABRE, Monographie de la Commune Indigène de Tiaret-Aflou, Société de Géographie d'Oran, 1902, pages 258-314.
FLAMAND (G.B.M.), Les Pierres Ecrites... gravures et inscriptions rupestres du Nord-Africain, 1921, livre III, chap. II.
GAUTHIER (E.F.), Le Passé de l'Afrique du Nord, 1942, Chap. I.
GIACOBETTI, Les tapis et les procédés de tissage du Djebel Amour, 1933 (Collection du Centenaire)
GOLVIN (Lucien), Les Arts populaires en Algérie, I, Les techniques de tissages, 1950 ; II, 1, tapis algériens, 1953.
MARÇAIS (Georges), Les Arabes en Berbérie du XI""' au XIV"'° siècle, 1914.
MARCHAND (Dr H.), Mélange d'ethnographie et de sociologie nord-africaine, 1951, pages 157-165.
TRUMELET (Cl), Les Français dans le désert, 2m° Edition, 1885, chap. VIII et IX, (expédition de 1854).
YLLES (Bachir), Les bijoux du Djebel Amour, Algéria, Février 1954.