Alger, Algérie : documents algériens
Série économique : forêts
les souches et les ébauchons de bruyère en Algérie
4 pages - n°67 - 10 mars 1950

Le bois de la souche de bruyère constitue un matériau de choix pour la fabrication des pipes. Outre qu'il possède une densité et une résistance élevée, ce bois doit tant à sa composition qu'à sa structure très particulière, la qualité qui le désigne pour cet usage et grâce à laquelle il demeure pratiquement irremplaçable. Il se révèle, en effet, remarquablement résistant au feu et ne dégage aucune odeur, même à haute température

mise sur site le 22 -03-2005
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----------Les bruyères qui appartiennent à la famille des Ericacées sont largement répandues dans les pays chauds où elles se comportent quelle que soit la latitude comme des envahisseurs des sols forestiers dégradés. Dans bien des régions leur présence n'est que le prélude de la ruine de la forêt ou le témoignage de sa disparition sous l'influence de la coupe de bois, des incendies et des parcours de troupeaux. Bien que le paysage classique du peuplement -de bruyère soit la lande, certaines espèces atteignent la taille d'un arbuste et c'est le cas de la bruyère arborescente qui se rencontre un peu partout dans le maquis méditerranéen et africain.
----------En Algérie, la bruyère fait partie du maquis dont elle est une des espèces les plus résistantes à l'étouffement par la forêt. ----------Le bois des souches de la bruyère arborescente est utilisé pour fabriquer des pipes réputées dans le monde entier.

RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DE LA BRUYÈRE ARBORESCENTE EN ALGÉRIE

----------La bruyère arborescente qui étend son aire botanique depuis l'Atlantique jusqu'à la Mer Noire et au Caucase occidental existe dans les montagnes d'Abyssinie et plus au Sud sur les hauts reliefs du Kenya (Afrique orientale anglaise). ----------En Algérie on la trouve dans tout le Tell, sur des terrains silicieux ou fortement décalcifiés et particulièrement dans le département d'Alger et de Constantine où elle forme un élément important du maquis de la forêt de chêne-liège. Dans le département d'Oran, la bruyère ne prospère que dans les régions les plus arrosées, spécialement aux environs de Tlemcen. En altitude elle peut trouver place entre les chênes Zéen et les chênes Afares jusqu'à plus de 1.200 m. Bien qu'elle soit très abondante dans le maquis privé d'arbre. il arrive cependant qu'on la rencontre associée au thuya, par exemple à Dellys. et au chêne vert comme dans les forêts de Mouzaïa et dans le Sud des Hauts-Plateaux constantinois où se trouve une station avancée de chênes-lièges. Le témoin le plus saharien des peuplements de bruyère a été signalé entre Djelfa et Bon-Saàda.
----------Bien que localisée surtout dans sa partie septentrionale, l'aire (le la bruyère arborescente en Algérie est calquée sur celle du chêne-liège et est estimée à environ 400.000 hectares.

CARACTERES BOTANIQUES DE LA SOUCHE DE BRUYÈRE

----------Le développement des peuplements de bruyère est souvent (lu aux nombreux incendies qui dévastent trop souvent les forêts algériennes. Ce fait qui peut paraître paradoxal s'explique facilement car si les parties aériennes de cette espèce sont un élément (le choix pour l'incendie, l'abondance de son ensemencement et sa faculté de drageonner lui permettent (le repartir vigoureusement après les sinistres, éliminant ainsi les boisements de plus grande valeur forestière. Lorsque les incendies se répètent trop souvent, la bruyère elle-même fait place à une lande de cyste, ce qui marque la dernière phase de la destruction du sol.
----------Arbuste à tiges dressées très rameuses, la bruyère arborescente atteint couramment 3 à 4 mètres de haut dans les maquis d'une cinquantaine d'années. Ces tiges, divisées en ramilles. portent de petites feuilles linéaires au couvert très léger. En mars ou avril, les rameaux jeunes se couvrent de minuscules fleurs blanches ou rosées, groupées vers les extrémités. Ces inflorescences constituent une des principale sources en miel de la forêt de chêne liège.
----------L'intérêt de cette bruyère réside uniquement dans titre particularité anatomique de sa tige. Celle -ci, au-dessus de l'insertion des racines émet de façon presque constante une excroissance volumineuse ou souche, de forme assez régulière, dont le niveau supérieur affleure le sol . Cette excroissance
appartient au groupe des anomalies végétales appelées loupes ou broussins, où la multiplication de nombreux bourgeons à bois a pour résultat de former une masse compacte de bois madré dont les éléments sont fortement soudés entre eux mais désorientés et étroitement enchevêtrés.

LE BOIS DE LA SOUCHE DE BRUYERE

----------Le bois de la souche de bruyère constitue un matériau de choix pour la fabrication des pipes. Outre qu'il possède une densité et une résistance élevée, ce bois doit tant à sa composition qu'à sa structure très particulière, la qualité qui le désigne pour cet usage et grâce à laquelle il demeure pratiquement irremplaçable. Il se révèle, en effet, remarquablement résistant au feu et ne dégage aucune odeur, même à haute température. Son grain très fin lui permet de prendre un beau poli. De plus, à la surface de l'ébauchon judicieusement taillé, les traces des rameaux du broussin dessinent un veinage particulier. Lorsque ce veinage est développé, on (lit que le bois est " flammé ". La flamme est très recherchée des connaisseurs et sa présence est susceptible de majorer de façon appréciable le prix (le la pipe finie.

L'EXPLOITATION DES SOUCHES DE BRUYERE

----------En Algérie, l'exploitation des, souches (le bruyère dans les forêts .soumises au régime forestier est concédée par adjudications publiques. Dans les bois communaux non soumis au régime forestier ou dans les propriétés particulières, l'extraction des souches doit être précédée. comme toute exploitation de bois, d'une déclaration instruite par le Service forestier local.
----------Quelle que soit la nature des peuplements, la pratique de l'extraction est la même. Les ouvriers. recrutés le plus souvent parmi la population locale, parcourent le peuplement, soit isolément, soit en chantiers organisés et extraient de place en place les souches (lui leur paraissent avoir atteint les dimensions convenables. Guidés par l'expérience, ils recherchent la bruyère présentant un, deux ou an maximum trois beaux brins, vigoureux et droits, aux insertions rapprochées sur le collet (le la souche. Après s'être assurés, par un dégagement sommaire, des dimensions propices de l'excroissance, ils abattent les tiges, dégagent les racines, puis les tranchent au moyen d'une pioche-hache au manche court.
----------Les souches extraites sont chargées dans des camions ou débardées par bêtes (le somme. soit vers l'usine la plus proche, soit vers un chantier d'achat installé aux environs par l'adjudicataire. Ait dépôt. elles sont triées par un chef de chantier, payées à l'ouvrier, mises en tas, puis, pour éviter les fentes de retrait que la moindre dessiccation amènerait sans tarder, recouvertes d'herbes et (le feuilles mortes maintenues constamment humides.
----------L'exploitation de la souche (le bruyère arborescente ne doit pas être considéré(- comme une opération contraire au maintien (le la plante. Les jeunes semis sont partout en nombre très suffisant. Leur levée et leur croissance ne peuvent être que facilitées par les conditions favorables nées de l'éclaircie dans le sous-bois, et du crochetage du sol que constitue l'exploitation. De plus, les racines sectionnées. qui restent en place à la suite (le l'extraction, conservent la faculté de drageonner.

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----------L'extraction des souches ne compromet donc nullement l'existence de l'espèce, ce qui rend possible une exploitation continue et soutenue, à condition de ne pas dépasser ce qu'en matière d'aménagement de forêt on appelle la possibilité. En revanche, tout abus aurait pour effet de diminuer l'âge moyen des souches et de retarder l'échéance de l'exploitation future. Une souche en effet, n'est d'une véritable qualité qu'entre 30 et 50 ans d'âge. Chacune pèse environ 2 kilos.

LA FABRICATION DES EBAUCHONS DE PIPES

----------Dès leur arrivée à l'usine, les souches sont rassemblées en grands tas sous des hangars où elle ne peuvent toutefois être stockées que pendant un temps limité car elles s'altèrent superficiellement d'abord, puis progressivement en profondeur.
----------Lcs installations de façonnage des ébauchons sont d'un type uniforme dans tous les pays. Elles comportent un certain nombre de scies circulaires verticales.
----------L'ouvrier commence par fendre la souche en deux, puis il nettoie les éclats en abattant les ,défauts dans chacun d'eux et. selon sa grosseur. il découpe enfin un ou plusieurs ébauchons en leur donnant une orientation et des dimensions telles que le déchet soit réduit au minimum.
----------Pour éviter les fentes (le retrait. les ébauchons sont portés aussitôt après sciage dans de grandes chaudière, où ils sont immergés dans de l'eau tiède, progressivement portée à l'ébullition, pendant six heures, aprés quoi, on cesse de chauffer. La chaudière se refroidit lentement et les ébauchons sont retiré après 12 heures l' immersion lorsque l'eau est de nouveau tiède.
----------Après bouillage, les ébauchons sont disposés sur des claies et séchés aussi lentement et progressivement que possible dans de vastes locaux tempérés. Au bout d'un mois de séchage, ils sont dits demi-sec, et peuvent être livrés à l'exportation. Le séchage complet demande un minimum de trois mois
----------Secs ou demi-secs, les ébauchons sont triés, classés et mis en balles. Les pièces fendues ou présentant des défauts sont rejetées.
----------La balle est l'unité pratique commerciale : elle pèse environ 100 kilos et ne contient que des ébauchons de spécifications homogènes, au nombre de 24 à 132 douzaines suivant leur calibre. On distingue commercialement 23 types différents d'ébauchons.
----------Les premières scieries d'ébauchons furent installées en Algérie en 1906. L'obligation imposée par le cahier des charges des ventes domaniales à tout adjudicataire de faire fonctionner en Algérie même une usine de transformation des souches en ébauchons comprenant au moins cinq scies, a contribué au développement local de cette première phase de l'industrie pipière. Aujourd'hui on compte en Algérie une trentaine d'installations employant environ 200 scieurs.
----------Ces entreprises d'importance très inégale. sont pour la plupart groupées à Philippeville, Bougie, Collo et Bône. Il en existe à Yusuf, l'Edough, et El-Milia, dans le Constantinois, à Alger. Azazga, Miliana. Port-Guevdon, Marceau et Ténès dans le département d'Alger.


INTERET ÉCONOMIQUE DE LA SOUCHE DE BRUYÈRE EN ALGÉRIE

Les salaires et les redevances
----------Le nombre global des personnes vivant de l'industrie de la fabrication des ébauchons peut être évalué aux environ, de 400. D'autre part, la récolte des souches occupe de 4 à 5.ooo ouvriers pendant 110 jours par an. sans compter le personnel assurant les transports. Le total (les salaires ainsi répartis est de l'ordre de grandeur (le 120 millions de francs. ----------Ce chiffre permet de situer à sa véritable place ce
menu produit souvent méconnu de la forêt algérienne.
----------Il n'est pas tenu compte dans cette estimation des redevances pavées par les exploitants pour la location du droit de récolter des souches dans les terrains domaniaux, communaux ou particuliers. La concession de ce droit dans les forêts du domaine de l'Etat. qui donnait lieu en 1937 au profit du Trésor à une perception d'un peu moins de 250.000 francs, a produit 980.000 francs en 1946. 3.500.000 francs en 1946 et très près de 5 millions en 1948.

Contingents de production
----------La production de l'Algérie en souches de bruyère peut atteindre annuellement de 10 à l2.000 tonnes sans provoquer l'appauvrissement des peuplements. C'est là d'ailleurs un chiffre atteint en moyenne au cours des trente années qui ont précédé la dernière guerre.
----------La moyenne annuelle des productions d'ébauchons a été, en effet, de 3.000 tonnes durant la période de 1910 à 1939. Elle correspond à l'utilisation de 12.000 tonnes de souches, le rendement en ébauchons étant d'environ 25 à 3o kilos pour 100 kilos de souches.
----------En raison de la conjoncture économique défavorable, l'extraction (les souches est tombée à moins de 2.000 tonnes entre 1942 et 1945.
----------Remontée à 5.500 tonnes en 1947, l'extraction a porté en 1948 sur 8.000 tonnes de souches.

Les débouchés
----------Les ébauchons de pipes préparés en Algérie ont trois débouchés
----------1)l'industrie métropolitaine. localisée à Saint-Claude (Jura), absorbait avant la dernière guerre les z; 3 des ébauchons d'Algérie : au cours des trois années de 1946 à 1948, elle a utilisé annuellement 900 tonnes en moyenne.
----------2) L'exportation vers l'étranger. Elle a été, au cours de la même période triennale, de 200 tonnes en moyenne. Les principaux pays acheteurs sont actuellement : l'Angleterre, les Pays Scandinaves. les Pays-Bas, l'Allemagne et les Pays d'Europe Centrale, les Etats-Unis.
----------3) La fabrication algérienne des têtes de pipes et des pipes finies n'est représentée en Algérie que par une seule usine spécialisée, établie à Philippeville ; elle traite annuellement environ 130 tonnes débauchons préparés dans ses ateliers ou achetés à d'autres entreprises ; elle les transforme en tête de pipes pour l'exportation ou en pipes finies pour le marché intérieur. Dans l'ensemble, les produits serai-ouvrés valent quatre à cinq fois plus chers que les ébauchons bruts.
----------D'après les premières estimations et sur la base d'un prix moyen à la tonne de 150.000 francs, la valeur des produits en bois de bruyère d'Algérie exportés en 1949, atteindrait 300 millions de francs, marquant une nette augmentation par rapport aux précédentes campagnes.