Alger, Algérie : documents algériens
Série économique : agriculture
La culture des agrumes en Algérie
4 pages - n°49 - 15 juillet 1948

-L'optimisme du planteur algérien, véritable acte de foi dans l'avenir de l'agrumiculture, marque le caractère d'une race décidée à ne pas se laisser distancer.

mise sur site le 7-03-2005
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HISTORIQUE

----------En Algérie, le développement de la culture commerciale des agrumes constitue un fait relativement récent. Certes, les invasions arabes avaient bien introduit le bigaradier dans l'empire des Almohades, l'oranger y fut sans doute apporté quelques siècles après par les Maures d'Andalousie, mais l'état de farouche isolement et d'anarchie dans lequel se trouvaient les Etats barbaresques n'était guère favorable â un développement marqué des plantations. Il ne faut donc pas s'étonner si le premier recensement effectué après l'arrivée des Français n'accusait que 17o hectares d'orangeries, presque toutes situées. dans la région de Blida.
----------185o marque une première étape importante dans l'histoire de nos agrumes. Cette année-là, Hardy introduisit le mandarinier, qui eut immédiatement la faveur des colons, malgré l'incertitude qui pouvait .alors planer sur ses possibilités d'écoulement. C'est en 1850 que la France reçut les premières expéditions d'oranges de sa nouvelle colonie. Le revenu d'un hectare d'agrumes était alors évalué à 8oo francs.
----------Dix ans plus tard, la province d'Alger expédiait, à elle seule, 1.300 quintaux, et la progression va ,désormais se poursuivre avec régularité. En 1913, 4.000 hectares d'orangeraies alimentent une exportation de 100.000 quintaux. Quinze ans après, en 1928, ces chiffres sont portés respectivement à 8.ooo hectares et 220.000 quintaux.
----------Une courte période de stagnation est provoquée par l'effondrement des prix, consécutif à une brusque augmentation de la production espagnole. On cesse de planter et certains parlent même d'arrachage.
----------Quelques années se sont à peine écoulées, qu'un coup de théâtre renverse brusquement la situation. Les exportations espagnoles venaient d'être arrêtées net par la guerre civile. Aussitôt les prix montèrent en flèche et un boom sans précédent porta la cadence annuelle des plantations à 2.000 hectares, chiffre qui eût été largement dépassé si les possibilités en plants de pépinière l'eussent permis. En cinq ans, les surfaces plantées en agrumes avaient doublé.
----------Les hostilités de 1939 sont venues mettre, à partir de 1942, un frein à ce débordement d'activité, les moyens de travail faisant défaut. Mais les agrumes bénéficient toujours du préjugé favorable, leur prestige n'ayant même pas été ébranlé par la coupure des relations commerciales avec la Métropole.
----------Les tableaux n° 1 et 2 indiquent le détail de la production des exportations pour les dix dernières .années passées.

SITUATION ACTUELLE

----------L'Algérie possède maintenant 25.000 hectares de plantations d'agrumes dont 10.000 ne sont pas encore entrés en production.
----------Les chiffres du dernier recensement connu, figurent dans le tableau n° 3.
----------Les surfaces plantées sont composées pour moitié par des propriétés de moins de 15 hectares.
----------Ce sont les cultivateurs européens qui se livrent le plus volontiers à cette culture à laquelle ils participent dans une proportion supérieure à 9o p. 100.
----------En nombre d'arbres, les Citrus occupent le second rang après l'olivier, mais leur importance économique les classe nettement en tète de nos productions fruitières. A l'heure actuelle (1948), la valeur foncière de nos orangeraies peut être évaluée à 12 milliards, tandis que le produit brut annuel en puissance est voisin de 6 milliards de francs, dont les 4/5 s'inscriront bientôt à l'avoir de la balance de notre
commerce extérieur.

REGIONS DE PRODUCTION

----------La culture commerciale des Citrus est localisée dans les zones irrigables de la partie nord du pays, ,où elle trouve la température clémente qui assure sa réussite.
----------La plantureuse Mitidja, berceau de l'agrumiculture, a conservé sa suprématie d'antan, puisqu'elle groupe encore près du tiers des plantations algériennes. On y, rencontre, côte à côte, les vieilles orangeraies des temps héroïques, fouillis de verdure d'où perce le chant de la noria, et les alignements sévères des plantations modernes.
----------Mais l'attention des nouveaux planteurs se porte sur les zones desservies par les grands barrages. C'est ainsi qu'en Oranie, où les surfaces cultivées en agrumes seront bientôt égales à celles dela Mitidja, les deux tiers des orangeraies ne sont pas encore entrées en plein rapport. C'est la région de Perrégaux qui constitue le centre le plus important avec près de 4.000 hectares. La plaine de la Mina se plante à belle allure. -
----------Le département de Constantine a massé ses vergers près des ports d'embarquement, Bône et Philippeville. Grâce à une généreuse pluviométrie, la culture des agrumes y atteint un grand degré de prospérité.

ESPECES ET VARIÉTÉS CULTIVÉES

----------L'oranger occupe, à lui seul, 6o% des surfaces plantées, en progression très notable depuis quelques années, aux dépens du mandarinier. Celui-ci, auquel on reproche le manque de résistance du fruit aux intempéries et aux conditions de transport, n'est plus beaucoup planté. Il entre cependant encore pour un cinquième dans l'ensemble des orangeraies. La place du clémentinier est un peu plus modeste, car sa découverte date de moins d'un demi-siècle. ----------Produit du terroir algérien, cet hybride a été découvert à Misserghin (Oran) par le Père Clément, mais le mérite de sa diffusion dans les cultures revient au docteur Trabut, l'éminent fondateur de l'arboriculture commerciale algérienne.
----------De nombreuses autres espèces sont cultivées sur de faibles surfaces : le citronnier, injustement délaissé ; le pomélo, qui tente les plus entreprenants ; le bigaradier, le cédrat, le kumquat, les limes et les limettes, etc...
----------Les variétés d'oranges cultivées en Algérie sont assez nombreuses, mais aucune ne jouit d'une estime aussi grande que la Portugaise demi-sanguin, fruit de qualité, dont la saison de vente s'échelonne du début de février à la fin d'avril. Les variétés précoces, Thomson et Washington Navel, qui nous viennent de Californie, alimentent les marchés pour les fêtes de Noël et du Nouvel An. L'orange d'été,, Valencia late, commence à peine à être connue, mais son extension n'est pas douteuse, car elle arrive à une période où les fruits de ce genre sont rares.

TECHNIQUE CULTURALE

----------D'abord primitives, puis hésitantes, les méthodes culturales sont maintenant bien au point. Le planteur moderne choisit avec soin l'emplacement de sa plantation en s'appuyant sur les études agrologiques et climatologiques qui lui sont fournies par les laboratoires officiels. Il adopte les variétés standard recommandées pour sa région. Après avoir profondément retourné le sol, il plante les jeunes arbres qu'il entoure des soins les plus attentifs, car l'oranger est particulièrement délicat durant les premières années de sa vie.
----------L'agrumiculteur algérien sait maintenant doser les engrais d'une manière judicieuse, distribuer l'eau d'irrigation au moment le plus favorable, défendre ses cultures contre leurs redoutables parasites.
----------Il lui faut non seulement des connaissances techniques étendues, un sens inné de l'arbre, mais il doit également faire preuve de vigilance contre les multiples fléaux qui le menacent.
----------Les planteurs ont enfin compris que la médiocrité n'était pas compatible avec une exploitation qui nécessite des capitaux de première mise extrêmement lourds auxquels viennent s'ajouter d'importants fonds de roulement.

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----------On pourrait croire qu'une culture aussi coûteuse a comme corollaire un prix de vente élevé du produit. Certes, la récolte d'un hectare d'agrumes rapporte actuellement une coquette somme à son propriétaire, mais malgré tout, le prix de vente du kilogramme d'oranges reste relativement bas. C'est que les Citrus savent se montrer extrêmement généreux envers ceux qui leur prodiguent tous les soins voulus. Un arbre peut produire plus de 2.000 fruits. On a enregistré des rendements dépassant 600 quintaux à l'hectare. Mais ce sont là des records obtenus par des cultivateurs particulièrement compétents. La moyenne est beaucoup plus modeste, car nombre de vieilles plantations sont déficientes. On estime que la production algérienne atteint en moyenne tire centaine de quintaux par hectare. Ce chiffre concerne, pour une part, d'anciennes plantations qui n'ont pas toujours été établies selon les bonnes techniques. Il n'est pas douteux que les orangeraies modernes permettront de porter nos rendementsà un taux considérablement plus élevé.

L'ORGANISATION PROFESSIONNELLE


----------L'agrumiculture, de par son évolution très poussée, offrait un terrain des plus propices à l'organisation corporative.
----------Le décret du 17 juin 1938 a groupé les producteurs en Syndicats régionaux, eux-mêmes affiliés à une Union des Syndicats dont la vitalité s'est affirmée en assurant, en pleine période d'hostilité, la régularité des expéditions sur la Métropole.
----------Mais l'innovation la plus originale est, sans conteste, l'institution d'un contrôle de la production des plants d'agrumes (arrêté du 6 septembre 1937). Les pieds-mères sur lesquels les pépiniéristes prélèvent leurs greffons sont contrôlés, au point de vue pureté génétique, par le Service de l'Arboriculture. L'autorisation de circuler est refusée aux plants n'offrant pas une garantie suffisante pour l'acheteur_
Le conditionnement, l'emballage et la vente des produits se prêtent particulièrement bien à la constitution d'une organisation coopérative. La Société Coopérative des Agrumes de Boufarik, fondée en 1922, prépare pour la vente, dans des conditions d'hygiène irréprochables et avec le minimum de frais, le quart de la production exportable du département d'Alger.
----------Stimulés par cet exemple, de nombreux groupements professionnels s'équipent en matériel moderne qui leur permet d'améliorer notablement la présentation des fruits, tout en réduisant les frais (le manipulation.
----------Mais l'activité des coopératives ne s'arrête pas là. En liaison avec les Services agricoles, elles contribuent à l'éducation technique de la main-d'œuvre et constituent des équipes de travailleurs spécialisés travaillant pour le compte de leurs adhérents.

PERSPECTIVES D'AVENIR

----------La production mondiale des agrumes vient de doubler en vingt-cinq ans. Malgré une expansion commerciale sans précédent dont elle est redevable au perfectionnement des moyens de transport, l'orange est encore à peine connue dans de nombreux pays. On peut présumer, sans trop de risques d'erreur, que l'accroisse nient (le sa consommation ira en s'amplifiant.
----------Lorsque les plantations actuelles seront toutes en production, l'Algérie ne comptera guère que pour 2 p. 100 de la production mondiale. De splendides débouchés s'offrent encore à de nouvelles plantations. C'est d'abord le marché intérieur sollicité par une population (lui double tous les 50 ans. La Métropole ne consomme annuellement, par habitant, que 8 kilos d'agrumes contre 1S kilos en Grande-Bretagne et 3o kilos aux États-Unis. On mesure ainsi la capacité d'extension de ses marchés. Enfin, l'Europe du Nord et du Centre est encore très mal approvisionnée : Danemark, 4 kilos ; Finlande, 2 kg. 500 ; Pologne, 1kg. 500 par habitant, etc...
----------Nous avons tenté de chiffrer les nouveaux besoins à couvrir par la production algérienne dans un délai de 2,5 ans. Pour faire passer la consommation intérieure annuelle de 4 kilosà 12 kilos par individu, il serait nécessaire de produire, compte tenu de l'accroissement de la population, 1.320.000 quintaux de plus. En se basant sur le plan Monnet, la Métropole pourrait absorber, dans 25 ans, 1.155.000 quintaux d'agrumes d'Algérie en supplément. Enfin, on peut prévoir, sans être taxé d'imprudence, que l'étranger serait susceptible de nous acheter 6oo.ooo quintaux de ces fruits.
----------Nous arrivons ainsi à une augmentation de production, par rapport à 1938, (le 3 millions de quintaux, en chiffres ronds. Compte tenu des plantations qui ne sont pas encore rentrées en rapport, il serait nécessaire (le planter encore 20.000 hectares d'agrumes pour arriver à satisfaire les besoins énoncés.

CONCLUSION

----------Forte d'un siècle d'expérience, l'àgrumiculture algérienne est maintenant capable de soutenir la concurrence de ses rivaux dans la grande compétition internationale qui s'annonce. -
----------Un sérieux effort d'organisation se poursuit sur le plan coopératif dans le but d'abaisser davantage les prix (le revient à la production et d'améliorer les conditions de la commercialisation.
----------En dehors d'une demande de la consommation locale sans cesse croissante, d'immenses contrées, dont le climat n'a pas la douceur du nôtre, auront des besoins à satisfaire, ce qui ouvre (les perspectives extrêmement vastes à tous ceux qui sauront oser.
----------L'optimisme du planteur algérien, véritable acte de foi dans l'avenir de l'agrumiculture, marque le caractère d'une race décidée à ne pas se laisser distancer.

H. REBOUR,
Chef du Service (le l'Arboriculture en Algérie.