Alger, Algérie : documents algériens
Série culturelle : lettres
les écrivains algériens
9 pages - n° 67 - 10 décembre 1952
(1) Le texte de ce document est extrait d'un essai qui constituera l'un des chapitres du volume L'Algérie que doivent publier prochainement les éditions "Horizons de France s. Nous remercions vivement l'éditeur d'avoir bien voulu nous autoriser à en donner ici les bonnes feuilles.

-Quel est bilan de l'algérianisme ? On ne peut certes pas affirmer qu'il a réalisé son grand dessein de créer une littérature algérienne autonome. En fait il aura, été un mouvement, une école, qui ont déjà fait place à d'autres mouvements, d'autres comportements, mais il les aura favorisés à sa façon, ne fût-ce que par opposition, et en tout état de cause, si un jour il nait de l'Algérie une branche nouvelle au grand arbre des littératures, on ne pourra pas oublier que ces écrivains là y auront été pour quelque chose

mise sur site le 4-04-2005
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------------L'histoire et la géographie établissent que l'Algérie est une invention récente, et elles montrent qu'aucune des conditions nécessaires à la formation d'une littérature propre (unité de peuplement, unité de langage, unité nationale) n'a jamais été remplie dans ce pays.
------------Pourtant il y a toujours eu et il y a des hommes issus de ce terroir,nourris, formés par lui, qui ont fait, qui font acte d'écrivains, qu'ils s'expriment ou se soient exprimés tour à tour en punique, en grec, en latin, en arabe, en français. Il en est même qui, sans écrire, créent une littérature de transmission orale dans les divers dialectes berbères, de la Kabylie au Hoggar.
------------C'est à ces écrivains, que nous appellerons toujours " algériens " pour la commodité de l'exposé, à eux seulement que sera consacré notre examen, sans retenir, sinon dans quelques cas particulièrement significatifs, les écrivains " étrangers " qui ont écrit sur l'Algérie, nous attachant en définitive à chercher ce qu'a été jusqu'à ce jour une littérature faite par l'Algérie, pour découvrir au moins les traits d'un domaine algérien de la littérature en général.

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------------Tout tableau littéraire de l'Algérie devrait avoir pour arrière-plan son âge punique et carthaginois. Nous pouvons bien songer avec regret à une littérature carthaginoise, mais nous ne la ressusciterons pas, si tant est qu'elle ait existé. En détruisant Carthage, les Romains ne nous ont pas laissé les moyens de vérifier si nous avons beaucoup à regretter. Mais cela se saurait.
------------Au demeurant Carthage fut une vulgarisatrice plutôt qu'une créatrice de culture. Elle a diffusé l'influence hellénique ; grâce à elle c'est le grec qui fut la langue des intellectuels nord-africains. Le grand Massinissa, le plus berbère des dynastes, fit donner à ses fils une éducation grecque. L'un d'eux, Micipsa, vivait entouré de lettrés grecs. C'est en grec qu'écrivait le roi numide Hiempsal dont Salluste a consulté les récits ; c'est en grec que Juba II, le roi berbère de notre Cherchell algérienne, rédigea ses nombreuses compilations, poussant même jusqu'à étudier les causes de corruption de la langue d'Homère. Et Plutarque n'a pas dédaigné de lui emprunter quelques traits.

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------------De même que le punique et le grec s'étaient superposés aux idiomes berbères, le latin s'implanta en Afrique au temps d'Auguste. Le christianisme ne devait pas tarder à l'y répandre largement. Des Berbères romanisés ou des Romains berbérisés vont donc apporter à la littérature latine une contribution nouvelle, importante en qualité et en quantité.
------------Peut-on considérer ces écrivains comme ayant constitué un domaine proprement africain de la littérature latine ? On l'a tenté. Ce fut la thèse de Paul Monceaux, qui voyait dans le latin écrit par les écrivains d'Afrique des tournures si particulières qu'il en résulterait presque une langue propre à ces Africains. Mais cette thèse n'est plus guère admise. Il est bien malaisé, au dire des spécialistes, de définir les africanismes de vocabulaire et de syntaxe. Nous ne pouvons isoler que par artifice ces écrivains de l'ensemble auquel ils participaient. Si l'on peut parler d'un siècle de saint Augustin l'Africain, n'oublions pas que ce fut aussi le siècle de saint Jérôme le Dalmate. Ainsi la littérature française a-telle en même temps Corneille, normand, et Pascal, auvergnat.

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Il est encore plus difficile d'isoler les " Algériens " de l'ensemble des écrivains latins d'Afrique. Car l'Afrique romaine a englobé tout le pays, des Syrtes à l'Atlantique, modifiant, selon les époques, la longueur, la profondeur, l'étendue, le nom de ses diverses provinces. Il n'y a pas de différence de nature entre l'écrivain latin Tertullien, qui appartint à l'espace de l'actuelle Tunisie, et l'écrivain latin saint Augustin, qui appartint à l'espace de l'actuelle Algérie. En outre, assez nombreux sont les écrivains dont nous savons seulement qu'ils étaient " africains " sans plus de précision. Pour nous en tenir à notre propos, nous ne nous étendrons ici que sur les " Algériens " confirmés.

------------Le siècle d'Auguste n'a guère produit que Fiorus et Manilius, dont il y a peu à dire. C'est à partir du IIè siècle qu'on voit les écrivains africains s'imposer dans la littérature latine avec deux grands noms : Fronton et Apulée.

------------Fronton est né à Cirta, notre Constantine. Mais à vrai dire il a vécu dans tout l'empire, menant une vie comblée d'honneurs, pour avoir été le maître à penser de deux empereurs, dont Marc-Aurèle. Ce n'est pas un mince titre de gloire, et qui vaut à nos yeux autant que ses Discours, ses Eloges et ses autres traités, où ses contemporains virent d'ailleurs " la parure de l'éloquence romaine ".

------------Apulée, qui vivait à la même époque, est passé bien plus brillamment à la postérité. On lit encore, on réimprime souvent son oeuvre la plus fameuse. Il était né à Madaure, actuellement M'daourouch, du côté de Tébessa, qui était une cité florissante. Il y fit ses premières études, puis à Carthage, où il enseigna ensuite la rhétorique avant de parcourir le monde, en quête d'aventures autant spirituelles que physiques. L'une de ces aventures lui valut un procès en sorcellerie dont le principal avantage, pour nous, est que notre homme se défendit lui-même en composant son apologie qui reste un petit chef-d'œuvre d'astuce et d'humour.

------------Ce seraient aussi ses propres aventures qu'il nous aurait racontées dans ses Métamorphoses, plus connues sous le nom fameux de l'Ane d'or, un des très rares romans de l'antiquité, roman fantastique et de magie, où l'on peut voir une anticipation de cette métapsychie que notre époque a mise à la mode. Mais ce roman nous touche bien plus encore par le charmant épisode d'Eros et de Psyché qui y est inséré.

------------L'Ane d'or, l'Apologie, les Florides, recueil d'anecdotes, une Doctrine de Platon, un traité sur le Génie de Socrate, etc... l'oeuvre d'Apulée suffit à illustrer une littérature et un pays. On comprend que ses compatriotes, de son vivant, lui aient élevé des statues, et que ses " descendants " aujourd'hui se réclament encore de son exemple.

------------Bien qu'il soit " tunisien " puisqu'il naquit, vécut et mourut à Carthage, il faut au moins marquer ici la place historique et chronologique du grand Tertullien, ne fût-ce que pour opposer au païen Apulée ce fougueux docteur de l'Eglise dont Chateaubriand a dit que " ses motifs d'éloquence sont pria dans le cercle des vérités éternelles ". Et aussi parce qu'il y a en lui un archétype de i'Africain violent, passionné, en perpétuel état de révolte jusqu'à devenir une espèce d'anti-tout. En tout cas, il est le premier grand animateur de la littérature chrétienne d'Afrique, qui va compter tant de Pères de l'Eglise, d'apologétistes, de polémistes, de théologiens, d'hérésiarques, de saints et de martyrs.

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A la même époque que Tertullien, au début du IIè siècle, nous trouvons déjà un document de premier ordre, qui lui a d'ailleurs été attribué : La Passion de sainte Perpétue, dont Paul Monceaux a pu dire que c'était " une oeuvre charmante, pleine de grâce et de vérité, un des bijoux de la vieille littérature chrétienne ". Nous trouvons encore un Minucius Félix, originaire de notre Tébessa algérienne, qui a laissé au moins le célèbre dialogue de l'Octavius, dont un des personnages est d'ailleurs un Constantinois et que Renan tenait pour " la perle de la littérature apologétique ".

------------Faute de pouvoir les annexer à l'Algérie, nous ne nous arrêterons pas à saint Cyprien, Commodien. Arnobe, Lactance (ce prophète de l'âge d'or), qui ont tant de titres à notre considération, non plus qu'à ces poètes mineurs, grammairiens, versificateurs, qui mettent Virgile en centons, tels que Sammonicus, Nemesien, Reposianus.

------------Voici le IVè siècle, il nous faut arriver sans tarder à ceux qui participèrent à la grande querelle, à la fois schisme et guerre sociale, du donatisme : c'est-à-dire au plus grand de tous les Algériens, de tous les Africains, saint Augustin.

------------Pour l'histoire et l'intelligence des idées, il faudrait considérer dans le détail les innombrables polémiques qu'engendra le donatisme, car elles constituent la toile de fond du panorama augustinien. Finalement Augustin fit triompher l'orthodoxie catholique, mais ses adversaires ne furent pas négligeables. Donat, le fondateur de la secte ; Parmenianus, son successeur ; Petilianus, Gaudentius (de Timgad) se sont révélés, non seulement des orateurs, mais des pamphlétaires de talent. Il est vrai que l'orthodoxie avait déjà trouvé, elle aussi, un défenseur de la classe de saint Optat, évêque de Milève (près de Constantine), cependant qu'un Tyconius illustrait le tiers-parti.

------------Mais tout cela, précurseurs, partisans, adversaires, tout cela disparaît vite à nos yeux derrière la grande figure de saint Augustin.

------------La vie d'Augustin nous est bien connue, puisqu'il l'a lui-même racontée dans cet immortel chef-d'œuvre : les Confessions. Il naquit en 354 à, Thagaste (notre Souk-Ahras), de parents berbères romanisés : Monique, née chrétienne, et Patricius, resté païen. L'influence que la mère a exercée sur le fils est bien connue : sainte Monique a deux fois mis au monde Augustin, l'homme et le saint.

------------Ecolier à Madaure, étudiant à Carthage, il a mené d'abord une vie très " mondaine ", adonné aux plaisirs et aux passions. Puis il fut professeur, vendant son savoir dans diverses écoles, à Carthage, à Rome, à Milan. C'est là qu'il connut la fameuse " journée d'illumination " qui le conduisit au baptême. Il avait trente-trois ans.

------------Devenu prêtre, puis évêque d'Hippone (notre Bône), il le restera jusqu'à sa mort, survenue le 28 août 430 dans sa ville assiégée par les Vandales de Genséric.

------------Saint Augustin a passé sa vie catholique à combattre le paganisme et les hérésies qui foisonnaient, celles de Planés et de Pélage, l'arianisme et le donatisme. Cette lutte lui a fait produire une masse d'écrits polémiques, d'abondants traités, une nombreuse correspondance. Dans toute cette littérature de circonstance se révèle le grand écrivain que les Confessions affirment, mais aussi le robuste penseur et l'homme d'action.

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Ce n'est pas qu'Augustin ait été tout d'une pièce, comme on dit. Bien au contraire. Avant même sa conversion au catholicisme, il avait traversé une crise spirituelle dans laquelle il avait été longuement séduit par le manichéisme. C'est par-là qu'on peut voir qu'il incarne de la façon la plus évidente une des constantes du génie nord-africain : le dualisme. Tiré de part et d'autre vers ses extrêmes, il a lutté, sa vie durant, pour résoudre ses contradictions, allant de ce qu'on pourrait appeler un romantisme du sentiment à un classicisme de la forme et de la pensée, cherchant à se donner lui-même les disciplines d'une mesure humaniste qui pût contraindre sa démesure native. Et il y est parvenu, au terme de sa longue existence, en édifiant cette solide synthèse intellectuelle, cette haute construction de l'esprit qu'est la Cité de Dieu, sur les ruines de son univers : les Goths étaient entrés dans Rome et les Vandales assiégeaient sa propre cité. Mais en mourant saint Augustin laissait au génie de l'Afrique la pensée la plus durable dans l'oeuvre la plus classique, qui ne devait pas cesser, pendant des siècles et jusqu'à nos jours même, d'alimenter la vie spirituelle de l'Occident, la philosophie chrétienne et jusqu'à la littérature émouvante des âmes avides de se confesser.

------------S'il existe un exemple valable, depuis Ulysse, du dualisme :méditerranéen surmonté par soi-même dans l'unité de i'Esprit, c'est bien celui de saint Augustin. Et que cet exemple nous vienne d'un " Algérien ", de ce pays toujours déchiré entre ses tendances extrêmes, entre l'Occident et l'Orient, entre la passion et la raison, il me semble que c'est là un phénomène plein de conséquences et propre à nous faire méditer sur les possibilités de l'avenir nord-africain.

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------------Toute grande époque a sa décadence et ne finit pas d'un seul coup. La littérature latine n'est pas morte avec saint Augustin et les Africains ont continué pendent près de deux siècles à lui fournir une contribution qui n'a pas toujours été sans intérêt. Du vivant même d'Augustin on vit paraître au moins deux Algériens notables : le poète Licentius, qui était de Thagaste, comme Augustin, - et qui avait d'ailleurs été son élève, et surtout Martianus Capella, qui était de Madaure comme Apulée, et qui comme celui-ci nous a laissé un roman, les Noces de Mercure et de la Philologie, dont on pourrait dire qu'il forme une espèce d'encyclopédie allégorique.
------------Mais déjà l'Afrique romaine était devenue vandale, au moins par son gouvernement. A la cour des rois barbares, on menait en fait une vie fort raffinée. Les écrivains s'y pressaient pour célébrer, toujours en latin, la joie de vivre. Hommes de la décadence, courtisans, poètes mineurs, il leur arrive pourtant de ne pas manquer d'ambitions créatrices et de trouver des traies mémorables. Tel ce Dracontius, dont un vaste poème didactique peut faire penser à Milton ; tel ce Fulgence qui fait penser à Dante, car lui aussi, mais huit siècles plus tôt, il était descendu aux enfers avec Virgile pour guide. Le grand historien Stéphane Gsell a pu dire que le dialogue de Virgile et de l'africain Fulgence était, à l'entrée du Moyen-Age, une sorte de lever de rideau burlesque de la Divine Comédie.
------------Après les Vandales, les Byzantins, la reconquête de l'Afrique par les Romains d'Orient, l'anarchie, la guerre, les insurrections : époque peu favorable à la vie littéraire. Il en émerge pourtant un fameux grammairien. Priscien, originaire de notre Cherchell, qui a laissé aussi une géographie versifiée, et ce poète-lauréat, Corippus, qui a consacré des épopées à la louange de ses maîtres, et nommément la Johannide au général grec Jean Troglyta.
------------Mais le VII è siècle commence, et voici les Arabes.
Pour un assez long temps, l'Afrique du Nord, devenue le Maghreb, est entrée dans ce que l'historien E.F. Gautier appela ses " siècles obscurs ". Nous allons voir comment l'Algérie en est sortie.

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------------L'invasion arabe n'a pas eu pour conséquence immédiate de faire disparaître les parlers berbères ni même le latin et le grec ; mais, en donnant à l'Afrique du Nord, avec une nouvelle et durable religion, de nouveaux aspects ethniques et sociaux, elle lui a peu à peu donné aussi une langue liturgique, l'arabe du Coran, qui est devenue pendant des siècles son urique langue de culture. Nous allons donc voir maintenant les "écrivains algériens " participer au vaste développement de la littérature arabe.
------------Dans quelle mesure l'ont-ils fait ? A première vue modestement, et nous n'en sommes pas surpris, sachent que les siècles arabes et turcs de l'actuelle Algérie n'ont pas été, dans l'ensemble, des siècles de grande civilisation. Une toute récente anthologie nous donne en traduction les " plus beaux textes de la littérature arabe ". Or, sur quelque cent-trente auteurs produits nous n'en voyons que huit ou neuf qui soient algériens : en treize siècles, cela peut paraître assez décevant. Mais à y regarder de plus près on est amené à penser que les deux ou trois grands nones donnés par l'Algérie à la littérature arabe sont dignes des deux ou trois grands noms qu'elle a donnés à la littérature latine, et les uns et les autres à la littérature universelle.
------------L'Afrique du Nord, le Maghreb désormais, a tenu une large place, pendant les six ou sept premiers siècles de l'islam, dans la littérature arabe, sous la forme de récits et de descriptions qu'en ont faits les historiens. les géographes, les voyageurs, tels que FI Yacoubi, El Bekri, Edrisi, Ez Zohri ou Ibn Batoutt, mais ceux-ci n'étaient ni algériens ni même maghrébins, sauf le dernier, le grand aventurier, originaire de Tanger, qui parcourut le monde. Leurs écrits se situent entre le Xè et le XIVè siècle.
------------A la même époque l'Algérie voit, cependant paraître déjà plusieursécrits notables, en particulier les chroniques ibâdites d'Ibn Rostem (début du IX'' siècle) d'Ibn Saghir (fin du IX"), les poèmes d'Ibn Itachid (début du XI"') qu'on a appelé " un Boileau nord-africain ", et la chronique d'Ahou Zakariya (fin du XI""') tandis que la ville de Bougie, capitale au XIè siècle des souverains hammadites, se révélait un centre intellectuel et artistique très anime.
------------Mais c'est surtout Tlemcen, à l'époque des princes mérinides et adbelouadites, qui allait porter le flambeau de la civilisation arabe.
------------Dès le XII" siècle. Tlemcen pouvait tirer gloire d'un grand esprit qui fut aussi une belle âme : celui qui est resté son patron sous le nom de Sidi Boumédine (Indiquons une fois pour toutes que nous donnerons des noms arabes la transcription la plus communément admise et la plus aisée pour les lecteurs non arabisants.). Originaire de Séville, c'est en Algérie qu'il a vécu et à Tlemcen qu'il est mort en odeur de sainteté, laissant une haute réputation de mysticisme, qui a fait de lui le type le plus achevé du soufisme en occident. Ses poèmes et ses sentences, souvent ésotériques, continuent d'être commentés de nos jours et récités dans les séances initiatiques. Si elles développent le goût de l'ascèse, ce n'est pas sans y mêler une douceur d'âme qu'on pourrait dire franciscaine.
------------Au XIIIè siècle, c'est avec Ibn Khamis, qui a été considéré comme son plus grand poète, que la civilisation tlemcenienne s'illustre. On lui doit des poésies profanes, des poésies mystiques, des panégyriques et des bucoliques. Les vicissitudes de la vie publique l'obligèrent à émigrer en Andalousie où il mourut assassiné pendant un coup d'état.
------------Mais le XIVè siècle paraît bien avoir été l'époque la plus brillante de Tlemcen, si l'on en juge par le témoignage de l'historien Yahia Ibn Khaldoun, frère du grand Ibn Khaldoun dont nous parlerons plus loin Chroniqueur, poète, prosateur, homme d'état, il était né à Tunis mais l'essentiel de sa carrière aventureuse s'est déroulé à Bougie, à Biskra, à Bône, où il a tâté de la prison, et à Tlemcen où il est mort assassiné.
------------C'est par lui que nous connaissons bien les fastueuses réceptions qui se donnaient à la cour du prince-poète Abou Hammou II, où les jeux de l'esprit et le, fleurs de rhétorique charmaient une société exquisement policée. A la même époque, le constantinois Ibn et Khatib décrivait, dans sa Farisiya, les charmes analogues de la dynastie tunisienne des Hafsidea.
------------Mais en vérité ces jolies arabesques n'iraient pas loin dans l'ordre de la création si elles n'étaient soudain comme effacées et recouvertes par le génie d'Ibn Khaldoun, le grand Khaldoun, de même que nous avons vu, et pour des raisons analogues, saint Augustin éclipser ses contemporains.
------------De 1332 à 1406 , Ibn Khaldoun a mené une vie prodigieusement remplie. Dès l'âge de vingt ans il était dans les fonctions publiques et il devait y parvenir aux plus hauts emplois, d'un bout à l'autre du monde musulman, c'est-à-dire de l'Espagne jusqu'à l'Orient, en passant par le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, l'Égypte. Il fut professeur, ministre, ambassadeur, agent secret, magistrat, chancelier, chambellan, et j'en oublie. Il a servi, non sans quelque génie de l'intrigue e!: sans quelques palinodies, plusieurs souverains aux intérêts divergents. Il a connu la disgrâce, l'exil, la prison. Il a été comblé des plus grands honneurs. Il a même reçu l'accueil favorable de célèbres potentats étrangers, tels que le chrétien Pierre-le-Cruel ou le mongol Tamerlan.
------------Si cette existence n'a pas toujours été édifiante au sens moral du mot, elle lui a donné du moins les moyens d'acquérir une expérience extrêmement riche. Il a tout vu de son temps, et il a tout lu aussi. Puis il a médité.
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-----------Obligé à faire une retraite " diplomatique ", il en a profité pour faire une retraite spirituelle, dans un château isolé, du côté de Tiaret, à Taourzout. Il y resta quatre ans. Il en avait alors quarante-quatre et il était en pleine maturitéet possession de son génie. Ayant déjà rassemblé les matériaux de sa future Histoire des Berbères, c'est à Taourzout qu'il en écrivit l'introduction : les Prolégomènes.
------------Cette longue préface est une œuvre magistrale, qu'on peut dire exceptionnelle dans la littérature arabe, et certainement digne de prendre une place du tout premier rang dans l'histoire littéraire de l'humanité.
------------Non seulement les Prolégomènes d'Ibn Khaldouni forment une somme encyclopédique de toutes les connaissances du temps où ils furent composés, mais encore, et surtout, ils sont un essai logique de synthèse intellectuelle de ces diverses connaissances. Et si on replace cette œuvre précisément dans son époque, on est frappé par la hardiesse et par l'originalité du système des pensées, et par l'aspect, sinon prophétique au moins précurseur, qu'elle ont souvent.
------------Par sa méthode de l'histoire, par sa présentation et mise en place des faits, par son sens critique, Ibn Klialdoun est vraiment le premier en date des historiens arabes et sans aucun doute le plus grand, peut-être même le seul qui réponde à une notion scientifique de l'histoire. Par là encore, et par des vues comme celles qu'ill a développées par exemple sur l'évolution des sociétés humaines et des empires, avec sa " loi des âges ", Ibn Khaldoun est un esprit qui, en plein Moyen-Age, fait déjà penser à un Montesquieu, à un Taine, à un Auguste Comte. Il est le plus moderne des classiques arabes et sans doute celui dont la pensée, bien que nourrie et admirablement formée par l'Orient, se prête avec le plus d'aisance à l'accueil de la pensée occidentale.
------------Après le grand Khaldoun, Tlemcen devait encore donner aux lettres arabes le métaphysicien Senoussi, une des plus nobles figures de l'Algérie musulmane On a dit de lui que, par ses Prolégomènes théologiques, il était " à la théologie ce qu'Ibn Khaldoun est à l'histoire et à la sociologie " (Berque).
------------D'autre part Alger peut se flatter d'avoir produit dans le même temps un autre mystique de haute réputation, celui qui est d'ailleurs resté son saint patron, Sidi Abderrahmane al Tsaalibi. Après avoir étudié dans son pays puis en Orient, il se fixa de nouveau à Alger où il enseigna. Il pratiquait " les deux voies ", l'exotérique et l'ésotérique, tentant de concilier le mysticisme des soufis et la Loi orthodoxe.
------------Mais après le Moyen-Age la littérature arabe tout entière se metà décliner. L'exploitation de l'Algérie par les Turcs, à partir du XVIè siècle, et bien que leur langue ne s'y soit guère implantée, ne fut pas favorable au commerce littéraire. Les noms et les œuvres remarquables se font assez rares. On citera Makkari, l'historien des dynasties musulmanes d'Espagne. Il était algérien par sa famille, il fut instruit à Tlemcen, mais fit sa carrière en Orient. On citera encore des " journaux " de voyageurs et les récits du cheikh Bou Ras, un savant oranais. D'autre part la veine satirique et populaire semble avoir donné des oeuvres plus originales, avec un Ben Youcef, de Mascara ; un Benemsaïb, de Tlemcen ; un Bessouiket, le barde du Chélif ; plus tard, un Rahmouni, de Constantine. D'ailleurs la littérature folklorique et dialectale des Arabes d'Algérie n'a pas encore livré ses richesses, malgré les travaux accomplis déjà par Despaimet ou par Mustafa Lachraf.
------------Dans les années qui ont suivi 1830, la conquête française n'a pas donné un vrai regain à la littérature d'expression arabe. Si l'émir Abd et Kader, ce grand guerrier, a composé des poésies d'une belle élévation spirituelle, c'est dans la pure tradition classique. Celles de Ben Siam, Ould Kadi, Mohammed Kabih, Khodja Kamal ne semblent pas avoir ajouté des accents inédits à cette tradition.
------------En vérité il fallait attendre la " nadha ", c'est-à-dire la "renaissance " de la culture arabe dans le monde, qui a commencé en Egypte, s'est étendue aux pays d'Orient et n'a gagné que très tardivement l'Algérie.
------------En Algérie même, il n'est pas douteux que la culture arabe est désormais en progrès marqué. Amorcé dès 1920 par l'action d'hommes politiques tels que l'émir Khaleû et Ben Rahal, ce mouvement a été développé par les oulémas réformistes, en tête desquels il faut citer le cheikh Tayeb et Okbi, le savant Ben Badis et son successeur le cheikh Brahimi.
------------Mais il fallait d'abord organiser l'enseignement de l'arabe classique, langue qui reste encore ignorée de la grande masse des musulmans algériens. Les écoles, la presse, le cinéma, les cercles, les concerts, la radio, le théâtre y contribuent chacun à sa façon. Déjà des polémistes, des publicistes, des historiens tels que M. Toufik et Madani, et des poètes tels que M. Mohammed Al-Id-Hammou Ali, se sont affirmés. Celui-ci est présenté par M. Dermenghem comme " le plus notable des poètes Algériens d'aujourd'hui " et il ajoute
------------" Nourri des classiques et des modernes orientaux ou américains, il cherche moins à les imiter qu'à trouver dans la poésie un moyen de développer sa personnalité et de l'exprimer avec une sincérité souvent pathétique, qui frise parfois le genre oratoire, mais est profondément humaine par ses révoltes contre les imperfections et sa soif de connaissance, de justice et d'amour. "
------------Mais il semble bien que ce soit le théâtre qui, jusqu'à nouvel ordre, ait fait preuve de la plus grande activité. Il a d'ailleurs pour lui sa force d'expansion populaire, dans un pays où la tradition des mimes, des conteurs et des baladins reste vivante.
------------Rachid Ksentini fut le précurseur de ce mouvement. On l'a justement appelé " le père du théâtre arabe en Algérie ". A la fois auteur, acteur, metteur en scène, son réel génie comique et sa carrière traversée de vicissitudes peuvent faire songer aux débuts de Molière. Il a un successeur de qualité en M. Mahieddine Bachtarzi qui dirige une troupe active et lui fournit de nombreuses pièces d'accès aisé au
grand oublie. M. Mustafa Gribi, qui anime un autre groupe de comédiens arabes, les oriente vers une expression plu, littéraire. Car ce théâtre, s'il est encore tout pies de la farce, s'élève rapidement. Et nous ne serons pas étonnés s'il nous offre bientôt des spectacles de très haute qualité.

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------------Après avoir parlé de la littérature d'expression arabe, revenons à celle des Berbères. Ainsi que nous l'avons déjà dit, on ne peut parler d'écrivains berbères que par artifice, puisque leur idiome n'est pas écrit et qu'on ne connaît leurs œuvres que par la transmission orale. Mais cette littérature existe, elle a donné lieu à de nombreux travaux de recherche, de transcription et même d'enregistrement. L'ordre chronologique aurait sans doute voulu qu'on en parlât d'abord. Mais il se trouve que cette littérature anonyme se perd dans la nuit des temps traditionnels et que ses couvres ne peuvent guère être datées. En fait, quand elles sont datables, on constate, par les allusions à des événements historiques, qu'elle sont récentes, même si elles reprennent des thèmes e' motifs ancestraux, et qu'elles se situent dans l'époque qui est contemporaine de l'installation française en Algérie.
------------Il en est ainsi des œuvres des " trouvères" touareg, et notamment de la fameuse Dassine. Il en est ainsi des œuvres produites par les Kabyles. Leurs contes parcourent toute la gamme de l'imagination populaire, du magique au religieux, du merveilleux aux récits de batailles, des énigmes amusantes aux légendes hagiographiques, en passant par les fabliaux. On y retrouve le répertoire traditionnel de la fable orientale et des héros familiers à tout un cycle méditerranéen.
------------La poésie va plus loin. C'est un chant profond. Pour la bien sentir il fallait qu'un équivalent poétique nous en fut donné en français par un poète capable aussi bien de l'éprouver du dedans que de l'extérioriser dans notre langue. Ceci s'est heureusement produit avec M. Jean et Mouhoud Amrouche et son recueil de Chants berbères de Kabylie, ainsi qu'avec Mme Marguerite Taos qui ne sa contente pas de traduire et adapter ces couvres, mais encore qui les chante, devant des auditoires "occidentaux " et à la radio, selon la pure tradition qu'elle a reçue dans sa propre famille kabyle.
------------Car il s'agit là d'une poésie essentiellement lyrique, associée la musique et à la danse. Le Kabyle chante tous les travaux quotidiens, toutes les cérémonies de l'existence, les fêtes et les pèlerinages, les berceuse de l'enfance, les jeux et les comptines, las thrènes de la mort. Tous les thèmes de cette poésie sont simples, vrais et humains : l'exil, la mort, Dieu, la tendresse maternelle. Et c'est par là que cette littérature " locale" qui ne cherchait pas à être littéraire, s'inscrit tut naturellement dans le patrimoine rie la littérature universelle.
------------Ne voyons pas là un paradoxe, mais en voici un vrai qui apparaît du même coup. Les moyens modernes d'enregistrement et de diffusion (phono, cinéma, radio) ont fait sortir cette littérature populaire de son séculaire anonymat. Déjà bien connu des lettrés est le nom de Si Mohand, qui aura été, au début de ce siècle, le plus fameux des poètes kabyles, dans le genre des " isefra ", poèmes à déclamer. Il y a en lui un aspect très émouvant de " poète maudit ", une espèce de Verlaine kabyle qu'entoure désormais le halo légendaire d'un personnage devenu sacré par ses souffrances et son talent. Le nom de Smaïl Azikkiou est connu aussi ; ceux de MM. Ouary Malek et Noureddine se répandent chaque jour davantage.
------------Il serait curieux qu'à l'époque où les Kabyles ont pris 1 habitude de s'exprimer et d'écrire en français ou en arabe, leur littérature populaire se remît à prospérer dans leur langue natale, et peut-être même en vînt à être écrite...

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------------C'est en 1830 que l'Algérie est née comme entité administrative et à la littérature française. A la vérité on avait déjà parlé d'elle dans nos lettres, depuis Rabelais, Bossuet ou Regnard... Mais l'arrivée des soldat; et des colons devait entraîner aussi la visite d'innombrables littérateurs, gens de lettres et vrais écrivains. On n'en finirait pas, s'il fallait énumérer tous ceux qui sont venus voir cette terre, y trouver des motifs de description, des sujets de récits, des thèmes d'inspiration. Les bibliographies qu'on a tentées à cet égard comportent des centaines de pages... La liste va de Chateaubriand à Jean Cocteau. de Théophile Gautier à André Gide, de Maupassant à Montherlant, en passant par Flaubert, Alphonse Daudet, Loti, Jammes, Louys, et cent autres.
------------Mais nous avons affirmé dès l'abord notre dessein de nous en tenir aux " écrivains algériens". Si nous faisans certaines exceptions, ce sera en faveur de ceux qui ont aidé les Algériens à prendre conscience d'eux-mêmes. Et c'est ainsi que nous citerons en tête le romantique Pétrus Borel, le Lycanthrope, non point parce qu'il est venu terminer sa carrière sur un obscur rond-de-cuir de Mostaganem, mais parce que ce précurseur, dès 1845, prophétisa l'avenir littéraire d'Alger.
------------De même, nous ne passerons pas sous silence le voyageur Fromentin. Le premier, il a su voir les paysages, les types humains. Il a vraiment créé l'Algérie de la littérature. Il en a laissé une image qui ne correspond sans doute plus à la réalité actuelle, mais qui garde en profondeur et avec le recul nécessaire toute sa vérité. Le succès même de ses deux célèbres livres algériens n'a pas dû contribuer peu à faire sentir aux écrivains locaux la dignité de la tâche qui les attendait. Louis Bertrand au début de ce siècle, André Gide, Montherlant, Grenier, de nos jours, auront joué chacun à leur manière un rôle du même ordre. Sans Pépète-le-Bien-aimé nous n'aurions peut-être pas eu Randau, et sans les Nourritures terrestres, Camus. Autrement dit, sans une littérature " sur" l'Algérie faite par des écrivains venus du dehors, nous n'aurions pas eu une littérature faite "par" l'Algérie et par ceux qui en sont les enfants, aujourd hui parfois à la troisième génération.
------------Cette littérature ne pouvait certes apparaître avant que le pays eût atteint sa puberté intellectuelle et politique. Le phénomène s'est produit vers 1898. Alors le " peuple algérien " fait brusquement irruption dans les livres comme il descend dans la rue, comme il monte aux tribunes parlementaires. L'Algérie est émancipée, elle est majeure.
------------Sur le plan littéraire cette prise de conscience est illustrée par deux meneurs de jeu bien différents l'un de l' autre : le lettré, le professeur qui est venu de la Métropole, avec un style, de belles manières qui le mèneront à l'Académie, bref Louis Bertrand - et le voyou local, le héros populaire, l'enfant des faubourgs qui parle un argot tout neuf, bref Cagayous, qu'un homme de Bab-el-Oued, le journaliste Musette, campe allègrement. Louis Bertrand compose une épopée de la plèbe méditerranéenne d'Alger dans des romans à la langue flaubertienne qui se vendent au prix fort ; le Cagayous de Musette, vendu en brochures à deux sous, montrait cette plèbe dans sa vie quotidienne, savoureuse, truculente, avec ses gestes gentiment obscènes et son vocabulaire étonnant, fait de français mêlé d'espagnol, d'italien, de maltais, d'arabe. Il y a sans aucun doute dans Cagayous le " produit " le plus spécifique de ce terroir, et même s'il doit rester sans vraie postérité, comme il semble avéré, il demeurera vivant dans le famille des types populaires. Et il aura eu au moins le mérite de rouvrir les vannes du picaresque.
------------Ainsi i` Algérie aura eu sa " génération de 98 ", comme l'Espagne, mais pour d'autres raisons. L'heure des écrivains algériens " avait sonné. Ils ont dès lors compris que leur terre est une patrie ; ils veulent la voir du dedans, en gens qui en sont ; ils veulent être les porte-parole d'une race nouvelle dont ils s'assurent avec intrépidité qu'elle est vraiment en train de se faire ; ils prétendent exprimer une âme africaine éternelle qu'ils retrouvent chez Apulée, Tertullien, saint Augustin, Jugurtha, Ibn Khaldoun, dont ils revendiquent l'héritage. Enfin ils se proclament " algérianistes ", à la suite de Robert Randau qui a écrit en 1920, dans leur manifeste, cette phrase typique : " Nous voulons dégager notre autonomie esthétique ".
------------Né en Algérie, où il est mort après une longue carrière en Afrique noire, Robert Randau s'était mis, sur le tard, à la tête de ce mouvement. Délaissant les sujets " coloniaux " qui avaient fait en partie sa réputation (La Ville de cuivre, Les Terrasses de Tombouctou, etc...) il se consacra de plus en plus à ses "romans de la patrie algérienne " : les Colons, les Algérianistes, Cassard le Berbère, etc... où il a campé les types des colonisateurs conquérants. Trapu et violent, c'est lui qui a propagé parmi ses contemporains ce goût de " journées en force " (c'est un de ses premiers titres) qui leur a donné un peu la brutale allure des romanciers américains. Enfin c'est lui qui provoqua la création d'une association des écrivains algériens, de leur revue Afrique et d'un grand prix littéraire de l'Algérie.
------------De 1921 à 1952. les lauréats du grand prix littéraire de l'Algérie ont été, dans l'ordre chronologique . Ferdinand Duchérie, Maximilienne Heller, Gabriel Esquer, Louis Lecoq, Gabriel Audisio, Albert Tristes, Charles Courtin, Robert Randau, Charles Hagel, Jeanne Faure-Sardet, Lucienne Favre, A. Zanettaci, Claude-Maurice Robert, Magali Boisnard, Paul Azan, Paul Achard, René Lespes, René Janon. Mohamed Sifi, Slimane Rahmani, Marcel Emerit, Emmanuel Roblès, Edmond Brua, Lucienne Jean-Darrouy, d'Alcantara, Zenati. Léon Lehureaux. Saadeddine Bencheneb, Pierre Weiss, Marcel Breugnot, Henri Marchand, Mme Canavaggia, Georges Marçais.
------------Quels étaient donc les écrivains algériens que l'on pouvait ranger sous cette bannière ? D'abord une équipe de romanciers où figurent à la première place deux auteurs prématurément disparus : Louis Lecoq et Charles Hagel: Ils avaient ensemble publié Broumitche et le Kabyle, puis Lecoq seul Cinq dans ton oeil, Caïn, Soleil, qui resteront parmi les meilleurs témoignages du mouvement. A côté d'eux, nombreux sont ceux qui ont œuvré pour renouveler l'idée qu on se faisait de leur pays et en exprimer les vérités. Renonçant à dresser un palmarès, nous citerons des noms tels que ceux de Robert Migot, Albert Truphémus, Lucien Pelaz, Stephen Chaseray, Mallebay, Laurent Ropa, Jean Mélia, Ferdinand Duchène, Charles Courtin, Paul Achard, René Janon, Henri Marchand, et tant d'autres, sans oublier les femmes.
------------Car les romancières furent nombreuses aussi dans ce premier âge littéraire de l'Algérie française Il n'est pas douteux qu'on le doit à l'exemple d'Isabelle Eberhardt, la "bonne nomade ", dont la légende exaltante risque injustement de faire oublier l'oeuvre. Slave islamisée, fille habillée en garçon, vierge consumée de mysticisme et bacchante livrée aux sensualité chaudes, orgueilleuse et misérable, Isabelle ou Si Mahmoud, espionne ou insurgée, folle ou héroique, Notre-Dame du Sahara chevauchant à travers les dunes pour aller mourir noyée dans le débordement d'un oued du désert, on a tout vu en elle, et peut-être tout cela existait-il. Mais elle a laissé des livres : Dans l'ombre chaude de l'Islam, Mes Journaliers, Trimardeur, qui portent témoignage de son étrange génie.
------------Aprés elle il faudrait citer bien d'autres romancières, telles que Maximilienne Heller,Angèle Maraval-Berthouin, Magali Boisnard, Annette Godin, Lucienne Jean-Darrouy, Bruno Ruby, et encore Lucienne Favre, qui, tout en se défendant de faire œuvre d'Algérienne, a donné de nombreux ouvrages qui enrichissent singulièrement le paysage littéraire de I'Algérie, tels que Bab-el-Oued, Dans la Kasba, le Bain juif. Mourad, et ce Prosper, au théâtre, qui a fait des petits au cinéma.
------------La poésie, il va sans dire, avait aussi, et même dès l'abord, été secouée par l'algérianisme, mais il faut bien avouer que ce fut sans y trouver des accents nouveaux qui la distinguassent nettement de la plastique parnassienne et du symbolisme qui régnait encore. Sous cette réserve, on a vu paraître ici de nombreux poètes sensibles tels que Léo Loups, Raoul Genella, Albert Tustes, Raoul Boggio. Claude Maurice Robert, lMarc Brimont, etc... et parmi eux Edmond Gojon dont la mémoire reste vive. En réalité, c'est à Jean Pommier, qui préside depuis trente ans aux destinée de l'Association des écrivains algériens et de la revue Afrique, qu'aurait dû revenir l'honneur d'être en vers le prophète de l'Algérianisme. Mais le sort a voulu que ses Poèmes pour Alger, qui contiennent un " art poétique algérianiste ", ne parussent qu'en 1937.
------------Quel est bilan de l'algérianisme ? On ne peut certes pas affirmer qu'il a réalisé son grand dessein de créer une littérature algérienne autonome. En fait il aura, été un mouvement, une école, qui ont déjà fait place à d'autres mouvements, d'autres comportements, mais il les aura favorisés à sa façon, ne fût-ce que par opposition, et en tout état de cause, si un jour il nait de l'Algérie une branche nouvelle au grand arbre des littératures, on ne pourra pas oublier que ces écrivains là y auront été pour quelque chose
------------Depuis 1935 environ une nouvelle génération d'écrivains algériens s'est imposée à l'attention du public lettré avec des chances diverses mais souvent éclatantes. La contribution qu'ils apportent à la littérature est si substantielle , en qualité et en quantité, qu'elle mérite de se voir consacrer une étude détaillée. Un prochain fascicule de ces " Documents algériens " y pourvoira.
------------D'ores , et déjà on peut dire qu'un des traits remarquables de cette activité contemporaine est la place qu'y occupent les écrivains d'origine arabe ou berbère s'exprimant en français, désormais associés, et sur le même plan, à l'effort créateur de leurs confrères d'origine européenne. Et l'on tient déjà pour assuré que, parmi tous ces écrivains français d'Algérie. quelle que soit leur origine, l'histoire littéraire trouvera des noms mémorables.

Gabriel AUDISIO.