Cherchell : ancienne Césarée sur la côte turquoise
Le musée de Cherchell

L'Afrique illustrée du 4-9-1909 - Transmis par Francis Rambert

Moins heureuse que Timgad ou Dougga, Cherchell. dans le coquet nid de verdure où elle repose fraîche et calme au bord de la mer bleue, n'a point gardé de sa splendeur antique ces débris grandioses, ces ruines gigantesques qui s'imposent à l'œil du touriste et qui parlent à l'âme du songeur. Point de ces colonnades alignées au long d'une voie triomphale, point de ces fûts énormes dominant du haut d'un capitule les restes d'une ville en ruines où percent des arcs de triomphe et des murs de temple. Simplement, dans un monument fort gracieux et qui fut aménagé l'an dernier, une collection de marbres, de stèles funéraires, de statues et de mosaïques, dont certaines pièces feraient honneur sûrement à nos sculpteurs modernes. Le Musée, qui voisine avec la Mairie, est l'œuvre de l'excellent architecte qu'est M. Régnier. Son plan est fort simple et rappelle celui des maisons de ces maîtres du monde d'où sont extraites presque toutes les œuvres d'art. Une cour intérieure semblable à " l'atrium " antique, décorée d'une vasque et de nombreux bas-reliefs et chapiteaux, entourée de quatre salles, dont trois ouvertes sur cette cour, suffisent pour abriter les rares vestiges d'une riche cité romaine.

sur site : déc.2020

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Le musée de Cherchell

Le musée de Cherchell
LE MUSÉE DE CHERCHELL

Moins heureuse que Timgad ou Dougga, Cherchell. dans le coquet nid de verdure où elle repose fraîche et calme au bord de la mer bleue, n'a point gardé de sa splendeur antique ces débris grandioses, ces ruines gigantesques qui s'imposent à l'œil du touriste et qui parlent à l'âme du songeur. Point de ces colonnades alignées au long d'une voie triomphale, point de ces fûts énormes dominant du haut d'un capitule les restes d'une ville en ruines où percent des arcs de triomphe et des murs de temple. Simplement, dans un monument fort gracieux et qui fut aménagé l'an dernier, une collection de marbres, de stèles funéraires, de statues et de mosaïques, dont certaines pièces feraient honneur sûrement à nos sculpteurs modernes. Le Musée, qui voisine avec la Mairie, est l'œuvre de l'excellent architecte qu'est M. Régnier. Son plan est fort simple et rappelle celui des maisons de ces maîtres du monde d'où sont extraites presque toutes les œuvres d'art. Une cour intérieure semblable à " l'atrium " antique, décorée d'une vasque et de nombreux bas-reliefs et chapiteaux, entourée de quatre salles, dont trois ouvertes sur cette cour, suffisent pour abriter les rares vestiges d'une riche cité romaine.

C'est que les recherches sont difficiles et coûteuses ; tous les terrains où s'élevait la ville antique sont couverts de maisons ou de cultures, et comme partout, hélas, les fonds manquent souvent pour tirer du sol, où elles sont enfouies, les richesses qu'on soupçonne d'exister dans les ruines où s'étagent l'une sur l'autre : Iol et Caesarea, la cité punique et la capitale des rois de Mauritanie, plus tard chef-lieu de la province romaine de Mauritanie césarienne.

Le Musée a eu bien des péripéties. D'abord installé dans une petite mosquée, il fut détruit par le tremblement de terre de 1846 qui fit écrouler l'édifice sur les statues qu'il contenait : il occupa ensuite la maison des bâtiments civils où il s'accrut rapidement jusqu'à 1853, malgré le vandalisme des entrepreneurs civils ou militaires d'alors qui se servaient des stèles et des statues découvertes par eux pour faire de la chaux à bâtir. C'est ainsi que disparut la tète de la fameuse Vénus de Cherchell, dont la statue est au Musée de Mustapha.

Beulé, en 1858 (nous dit M. Gauckler dans son histoire du Musée), dressa un plan méthodique des recherches à accomplir, mais ce n'est guère qu'en 1880 qu'on s'en occupa sérieusement à la suite de découvertes fortuites faites dans des propriétés particulières. M. Waille, professeur à l'École des Lettres d'Alger, donna aux travaux des fouilles un essor nouveau, et le programme tracé par Beulé est encore celui suivi actuellement ; il a donné jusqu'ici d'excellents résultats et n'a pas moins contribué que le hasard lui-même à enrichir le Musée aujourd'hui parfaitement installé par les soins intelligents et éclairés de la Municipalité, aidée de deux Cherchellois, MM. de la Seiglière et Munkel. L'archéologie égyptienne y est représentée par un fragment de la statue de Toutmosis Ier, trouvé en 1848 dans les travaux du port, près d'une grande piscine ancienne, et sculpté d'un seul bloc dans un basalte très dur et sonore comme l'acier. Cette œuvre d'art sculptée à Abydos remonte à seize siècles avant l'ère chrétienne. Des idoles ou des stèles néo-puniques ou berbères complètent la collection peu nombreuse des monuments antérieurs à la ville romaine. Les inscriptions grecques sont assez nombreuses et leur grand nombre est sans doute explicable par ce l'ait que la culture grecque était fort en honneur à la cour du roi de Mauritanie, lequel avait épousé, dans Cléopâtre Séléné, une de ces Grecques d'Égypte éprises d'art comme en vit naître Alexandrie au temps des Ptolémées.

Quant aux inscriptions latines, il en existe plus de quatre cents au Musée de Cherchell. Toutes frappent par leur richesse et leur beauté qui donnent une haute idée de l'opulence et des goûts artistiques des habitants de Caesarea " (Gauckler). Ce sont, pour la plupart, des marbres. Malheureusement, brisées lors de l'invasion des Vandales, beaucoup de ces inscriptions ne sont pas complètes, et leur grand nombre ne permet même pas de se renseigner sur l'histoire de la cité. Les épitaphes militaires sont les plus nombreuses ; Caesarea était, d'ailleurs, la résidence du commandant en chef des troupes de la province. Peu nombreuses - Berbrugger en ayant confisqué une bonne partie au profit du Musée d'Alger, - les pièces ou médailles, non classées encore, comprennent cependant des bronzes de Carthage, des plombs numides, des deniers de Juba et de Ptolémée et des monnaies autonomes de Caesarea.

Les morceaux d'architecture de l'époque romaine forment un groupe intéressant, leur ornementation est souvent riche et dénote toujours une remarquable perfection de travail où l'on sent percer l'art grec. Presque tous sculptés dans le plus beau marbre, ils attestent la splendeur des palais de la capitale de la Mauritanie ; les chapiteaux et les corniches d'entablement, les architraves, surtout, sont d'une élégance et d'une finesse rares.

La sculpture est la section la plus importante du Musée. Elle forme à elle seule un ensemble aussi riche que toutes les autres collections algériennes réunies. Mais les Vandales et les iconoclastes sont passés par là : presque toutes les statues sont mutilées ; les tètes trouvées au hasard des fouilles et groupées dans un coin spécial sont, elles aussi, en assez piteux état. Le plus grand nombre d'entre ces œuvres d'art frappe par l'élégance et la beauté des formes. On y relève notamment :

Une cariatide (trouvée en 1879) en marbre pentélique, de1m70 de haut, remarquable surtout par le fouillé et le fini d'un vêtement de dessous aux mille plis tombant jusqu'aux pieds chaussés de sandales. C'est une copie, sans doute, d'une œuvre de l'école attique, semblable aux ligures féminines découvertes à Délos et sur l'Acropole d'Athènes ;

Des tètes colossales d'une hauteur variant de 0m90 à 1 mètre, masques sculptés seulement sur la face antérieure et évidés par derrière, dus sans doute au ciseau d'un artiste du Ier siècle et destinés à couronner la façade d'un édifice :

Des tètes en marbre, fragments de bustes ou de statues de Juba II, Auguste, Apollon, Agrippine, etc. ;

Un Bacchus colossal (2m20) en marbre blanc de Carrare, œuvre moins banale que la plupart de ses semblables découvertes en Afrique, et qui a tenté le Musée du Louvre, où elle figure maintenant. Il n'en reste à Cherchell qu'un moulage en plâtre :

Un tireur d'épine, marbre à grain très lin, œuvre un peu mièvre et reproduction de quantité de sujets similaires :
Un faune à la panthère, en marbre de Paros, bel adolescent aux membres nerveux, aux formes sveltes, qui de la main gauche soulève par la queue une panthère occupée à dévorer des grappes de raisin. C'est le mouvement souvent donné à Bacchus par les Grecs ;
Un Serapis assis. Un moulage seul demeure de cette œuvre, transportée dans un autre musée.

Le dieu qu'elle représente rappelle le Zeus des statues grecques : cependant, si la chevelure abondante ceinte d'un bandeau, la barbe touffue et le front haut conviennent au type de Zeus, l'expression de la physionomie ne permet pas d'y voir le dieu de l'Olympe, mais bien plutôt Serapis, le dieu débonnaire et ptolémaïque qui résulta de la confusion d'Apis avec un dieu étranger à l'Égypte, probablement le Zeus des Grecs :

Une Athénée debout, dont le bras droit, qui s'appuyait sans doute sur la lance, a disparu, drapée d'un manteau dorien et vêtue d'une égide étroite à tète de gorgone passée en écharpe. C'est une œuvre grecque, en marbre de Paros, du Vème siècle, copie d'un bronze du Ier siècle de l'ère chrétienne ;

Une Diane chasseresse, statuette en marbre onyx translucide, un prêtre de Cybèle, une Vénus drapée, en marbre blanc, un joueur de flûte ;

Une Vénus marine qui faisait pendant à celle du Musée d'Alger dans les Thermes de l'Ouest, et qui lui est inférieure dans l'exécution. Cette œuvre est en marbre de Carrare et date probablement du début du IIIème siècle ;
Des bustes, dont un où l'on s'accorde à voir l'empereur Alexandre Sévère:

Une quantité de torses trouvés un peu partout, souvent au hasard des fouilles ou de tranchées sur des terrains à bâtir ou dans les rues.

Les mosaïques sont peu nombreuses. Deux seulement figurent au Musée : les Trois Grâces et !a Chasse au Lion. Une autre, la plus belle, forme le pavage du chœur dans l'Église; elle représente des paons autour desquels rayonnent des oiseaux et des animaux de toute sorte.
La collection des bronzes est des plus pauvres également. Sa plus belle pièce, une Vénus entrant au bain, figure au Musée de Mustapha; il n'en reste à Cherchell qu'un moulage. Tel qu'il est, le Musée mérite certainement la visite des touristes et peut être considéré comme relativement bien fourni si l'on songe à toutes les mutilations qu'infligèrent aux œuvres d'art de l'ancienne capitale de Juba le temps et surtout les hommes dans la période si troublée que traversèrent les Mauritanies au cours du IVème siècle.

On ne peut que se féliciter que tout ce qui reste ait échappé aux atteintes des barbares, aux fureurs dévastatrices des premiers chrétiens, aux tremblements de terre et aux dégradations du soleil et de la pluie dans l'espèce de cour ouverte à tous vents où les collections étaient entassées pèle-mêle jusqu'à l'an dernier.
Quand les largesses du budget permettront enfin de commencer des fouilles sérieuses dans l'ancien théâtre, les vestiges de l'art antique qu'on mettra presque sûrement à jour seront assurés au moins d'avoir, dans l'avenir, un abri convenable contre la morsure du temps et contre les hommes qui convertissent facilement en abreuvoir les sarcophages extraits des anciennes tombes ou des villas éparses dans la plaine.