Les combattants d'AFN dans la Grande Guerre

extraits du numéro 56 , 1er trimestre 2014 , de "Mémoire vive", magazine du Centre de Documentation Historique de l'Algérie, avec l'autorisation de son président.
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ici, en mai 2014

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Les combattants d'AFN dans la Grande Guerre


Une mobilisation sans précédent.

Ordre de mobilisation.
Ordre de mobilisation.


Nul ne devrait oublier ce que les combattants d'AFN ont apporté dans la victoire de 1918 après de longues années de guerre en Europe et au Moyen Orient.

Cette guerre de 1914/1918 est le résultat d'intérêts et d'ambitions opposés entre l'Allemagne et la France et leurs alliés.

Le 3 août 1914 la Grande Guerre venait de commencer, mobilisant, sur la durée de celle- ci, un total de 60,45 millions d'hommes et de femmes, dont :

15 millions en Russie
13,2 millions en Allemagne
9 millions en Autriche-Hongrie
8,05 millions en France
5,7 millions en Italie
4,2 millions aux Etats-Unis
4 millions dans l'Empire Britannique ( dont 1,4 millions aux Indes -12% en France et 88% en Orient et 1,3 millions dans les dominions ).
A la fin de cet affrontement, on dénombre 9,5 millions de morts dont :
2 millions d'Allemands,
1,5 millions de Français de métropole et combattants d'AFN,
1,8 millions de Russes,
1,2 millions d'Austro-Hongrois,
750 000 Britanniques,
650 000 Italiens,
1,6 millions autres pays,

Des séquelles pour 6,5 millions ( amputés, aveugles, gazés, mutilés, défigurés ) sur 20 millions de blessés.

Aujourd'hui, la mémoire collective est pérennisée par un assemblage de noms de rues et de places, de monuments aux morts, de manuels scolaires, de romans et de films.

Embarquement des troupes d Alger en 1914..
Embarquement des troupes d Alger en 1914..

Conscrits en 1914.

Pour les combattants d'AFN, le patriotisme coulait de source et le devoir fut vécu comme une évidence. Leur courage physique et moral n'avait rien d'ostensible et pourtant les conditions inhumaines de l'affrontement prévalaient sur les fronts ( artillerie, gaz, tranchées, baïonnettes ).

Dans la mémoire familiale, qui n'a pas eu un grand-père, un père, un oncle qui n'a pas participé à ce carnage sur les fronts français ou sur celui d'Orient d'où certains ne sont revenus qu'en 1919 ?

N'ont-ils parlé dans les familles de ces combattants d'AFN, du détroit des Dardanelles, de Gallipoli ou de Salonique ? Que n'ont-ils évoqué le front de SouvilleTavannes où beaucoup de la division de Constantine, composée de tirailleurs algériens et de pieds-noirs, sont morts bravement ? Il importe donc de faire connaître le rôle joué par les combattants d'AFN pendant la Grande Guerre car ils comptèrent parmi les meilleurs de l'armée française. Bien oubliée aussi est la campagne du Levant alors que les armes s'étaient tues en Europe, la France, pour remplir, à l'égard du Liban et de la Syrie, ses obligations découlant des traités, dut mener à partir de l'année 1915 des opérations difficiles avec des moyens réduits en provenance pour la plupart de l'Armée d'Afrique.

Dès 1871, la France avait constitué le 19 corps comprenant un régiment de zouaves et un de tirailleurs par province ; un régiment de chasseurs d'Afrique et un de spahis, deux régiments de légion étrangère, deux de hussards et 24 batteries. Les troupes sahariennes comprenaient cinq compagnies sahariennes mixtes avec des fantassins, des méharistes, des artilleurs recrutés.

Nous avons vu en AFN les forces indigènes naître et grandir avec le temps. En regard de la loi du 17 juillet 1900, la France institua une armée coloniale qu'elle rattacha au ministère de la Guerre, en lui attribuant un régime propre et un budget distinct. Ces troupes disposaient de 19 régiments d'infanterie dont 7 au dehors et 7 régiments d'artillerie. Soulignons que les tirailleurs algériens ne faisaient pas partie de l'armée coloniale mais furent appelés -, ( comme la légion et les bataillons d'Afrique ) à prendre une large part aux conflits.

Dans les instances françaises, l'exécution du plan 17 de Joffre en mai 1914 mettait sur pied à la mobilisation :
84 divisions d'infanterie dont 47 actives
25 divisions de réserve
12 divisions territoriales
10 divisions de cavalerie
Soit au total 1 865 000 combattants.

Avec la mobilisation de l'armée métropolitaine, les gouverneurs d'AFN eurent ordre d'envoyer les bataillons tant nécessaires. L'Armée d'Afrique fut la première à partir en métropole avec les légionnaires, les zouaves ( souvent d'origine européenne pour ces deux cas ), les tirailleurs algériens et les spahis. En Algérie, précisons que le service militaire était obligatoire pour les indigènes depuis 1912.

Tirailleurs en partance pour le front.
Tirailleurs en partance pour le front.

L'effort de guerre a été important pour l'Afrique du Nord :* Estimations parfois différentes selon les auteurs

.

A partir du printemps 1915, ces troupes deviennent troupes d'assaut et les bataillons coloniaux engagés sur le front français en 1914 passent à 42 bataillons en 1918, à quoi s'ajoutent les 23 bataillons de l'armée d'Orient. En 1918, les effectifs représentent 25 divisions levées, mises sur pied et engagées tant sur le front de France que sur celui du Moyen Orient.

Prise d'armes
Prise d'armes

La division marocaine du général Ditte ainsi que la 45 division algérienne du général Drude ( comportant chasseurs d'Afrique, tirailleurs marocains et zouaves ) sont intégrées à la 6è armée Maunoury début septembre 1914 et participeront à la bataille de la Marne. Dans ce conflit, la participation de la Légion Etrangère a été très importante et remarquable : au total 42 900 volontaires qui forment les 5 régiments de marche dans lesquels servent en majorité des Russes, des Italiens, des Suisses, des Belges et des Britanniques.

Suite aux nombreuses pertes subies par ces unités et au retour de la plupart de ces premiers engagés dans leur pays d'origine, le commandement décide en novembre 1915 la création d'un nouveau Régiment de Marche de la Légion Etrangère ( RMLE ).

Le RMLE sera le régiment le plus décoré de France avec le Régiment d'Infanterie Coloniale du Maroc ( RICM ).

La Légion fournit en outre un bataillon qui. avec deux autres ( zouaves et tirailleurs algériens ) constitue le Régiment de Marche Marocaine ( RMA ) qui combat à Gallipoli en 1915 et rejoindra l'armée d'Orient sur le front de Salonique.

Sur les différents théâtres d'opérations, l'ensemble de nos forces s'est illustré. Quelques actions les plus connues sont chronologiquement citées :
- Charleroi ( août 1914 ) avec les VI 37è et 38è divisions d'AFN.
- Canal de l'Ourcq et la Marne ( septembre 1914 ).
-Les deux Morins, les marais de St Gond ( 1è division marocaine ).
- Yser et Ypres ( Belgique ).

Livret militaire de Léon Rousset
Livret militaire de Léon Rousset

En 1915, il est déjà recensé une hécatombe de 130 officiers et 7000 hommes tués, blessés ou disparus. A Verdun, sont engagés dans la bataille :
- 5 régiments de zouaves.
- 4 régiments mixtes de zouaves et de tirailleurs.
- 6 régiments de tirailleurs.
- 1 régiment de tirailleurs marocains.
- 1 régiment de spahis.
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Spahis dans les tranchées,sur les bords de l'Oise en
Spahis dans les tranchées,sur les bords de l'Oise en 1916.

Les ler et 3è bataillons d'Afrique. Le régiment colonial du Maroc. Les forces d'AFN furent de tous les combats jusqu'à l'Armistice. A leur retour en Algérie, Tunisie, Maroc, les emblèmes de l'Armée d'Afrique brillent d'honneurs bien mérités.

A propos de la Division Marocaine, lors de la bataille de la Marne, le Maréchal Foch aurait dit : " la fortune a voulu que Division marocaine fût là ". Quand à Adolphe Messimy, il écrit plus tard dans ses mémoires, à propos de ces divisions d'AFN, toutes origines confondues, ayant participé à cette victoire de la Marne : " Je laisse à ceux qui me liront le soin de réfléchir à ce qu'auraient été les événements, si Gallieni sur l'Ourcq et Foch aux marais de St Gond, n'avaient pas eu à leur disposition ces troupes d'élite, pleines d'élan et fraîches, s'ils auraient pu remporter de justesse ces deux succès qui décidèrent du sort de la bataille décisive... et de la France ".

Au Moyen Orient dans les Dardanelles, à Salonique, au Levant, les combattants d'AFN s'illustrèrent depuis le début et notamment :
- 1914: bataille de Sarikamis
- 1915 : bataille de Bitlis Bataille des Dardanelles, de Kefken, de Krithia, siège et bataille de Kut-el-Amara
- 1916 : bataille de Erzurum
- 1917 : chute de Bagdad bataille de Gaza/Beersheba, bataille d'Aqaba
- 1918 : bataille de Meggido, bataille de Sardarapat.

Citons les 1" et 2è RMA, le 2eme bis de zouaves et le 3è RMLT du Levant qui participèrent bravement à ces engagements.

Avec leurs uniformes seyant. les " zouzous " ( Zouaoua ), turcos, joyeux, sahariens furent impliqués sur tous les fronts occidentaux.

Troupes de légende qui se révélèrent incomparables dans les coups durs, elles ont acquis leurs titres de gloire étroitement mêlées aux divisions d'élite métropolitaines.

Elles ont conquis l'immortalité dans les plis de leurs drapeaux surchargés de noms de victoires, de décorations et de fourragères.

Pour tous ceux et celles qui ont directement ou indirectement traversé cette longue période anxiogène et exaltante à la fois, un hommage appuyé est ici rendu pour l'éternité et pour que la mémoire collective garde une grande place aux Français d'Algérie ayant vécu ce drame.

Les Dardanelles, Salonique, Orient, Levant, 1er RMA

Le 1er février 1915, un régiment de marche d'Afrique est formé d'abord sous le nom de " Régiment d'Algérie-Tunisie " avec des éléments tirés des dépôts de Tunis, Constantine, Philippeville, Sidi bel Abbès et Oran : le bataillon " C " du 4è zouaves, commandant Benoit ; un bataillon du 3è zouaves sans numéro, commandant Franchot ; un bataillon de légion étrangère, commandant Geay.

Morts des tranchées.
Morts des tranchées.

Il fut placé sous les ordres du lieutenant-colonel Desruelles, du 4è zouaves. Les bataillons furent regroupés à Malte le 5 mars. Ils étaient destinés à faire partie du corps expéditionnaire des Dardanelles. Le régiment de marche d'Afrique fut rattaché à la brigade métropolitaine, général Vandenberg. Après un séjour de plus d'un mois en Egypte, le régiment avec les autres corps de troupe de la division d'infanterie ( 175è RI, deux régiments mixtes d'infanterie coloniale ) fut amené à l'entrée du détroit des Dardanelles. Les hommes portaient 300 cartouches, un outil de parc, des sacs à terre, des piquets ou un réseau Brun.

Les âpres combats durèrent jusqu'en mai 1919 et le RMA ne fut dissout que le 9 juin 1919. En 51 mois de campagne, le régiment avait perdu 58 officiers, 2181 sous-officiers, caporaux et zouaves, morts au champ d'honneur.

2è RMA

Composé de 3 bataillons fournis par les dépôts des 1er, 2è et 4è zouaves, commandés par le lieutenant-colonel Bernadotte, rassemblés à Bizerte d'où il partit le 8 mai 1915 pour le front des Dardanelles. Les zouaves se comportèrent héroïquement et les actions d'éclat ne se comptèrent plus. Il fut dissous le le' octobre 1917 et tous ses éléments passés au 1er régiment de marche d'Afrique. Pendant la campagne il avait perdu 2 chefs de corps ( Mignerot et Nautille ), 2 chefs de bataillons, 12 capitaines, 43 lieutenants et sous-lieutenants et près de 1500 zouaves.

2è bis de zouaves

Constitué dans la région de Montpellier le 20 août 1914, commandement lieutenant- colonel Dubujadoux, avec le 4è bataillon ( active ), les 12è et 14è bataillons du
2è zouaves ( réserve ), il appartient à la 45è division d'Afrique. D'abord se battant bravement sur le front ( Ourcq, Etrépilly, Crouy, Ypres ) il fut désigné en novembre 1915 pour faire partie de l'Armée d'Orient et combattit notamment en Macédoine à Struma et à Monastir. Il a été de tous les coups durs à Karakli, Kristos, Kalendra, Tapalowa, Provenick, Serés, Négocani, Téparci, Vranovci, Yaratok. Le régiment fut dissout le 23 octobre 1918.

3è RMLT du Levant

C'est un régiment de marche constitué en 1917 à base de tirailleurs, pour entrer dans la composition du détachement français en Palestine, commandé par le colonel de cavalerie de Piepape. Embarqué à Bizerte le 13 avril, il est regroupé au sud de Gaza à partir du 26 avril. Il passe en première ligne le 31 août et participe à l'attaque du front turc le 19 septembre puis entre à Beyrouth le 12 octobre. Il devait disparaître à la fin de l'année 1920, les zouaves étant versés au 412è, les tirailleurs ayant formé les 17è et 36è régiments de leur arme.

Gérard Ferrandis

Bibliographie
Historama hors serie n°10 1970 les Africains.
L'Algérie et la Guerre 1914/1918. Jean Mélia. Plon 1918.
Wikipedia, Gallica
Histoire de l'Armée Française. Gl Weygand. Flammarion 1938.
Morts pour la France 1914/1918. Académie d'Alger.
L'Armée d'Afrique de 1830 à 1962.Edition Lavauzelle. Statistiques BIT
Bulletin de l'AGMG et Les gueules Cassées
Histoire de l'Armée d'Afrique de 1870 à 1920 ( CDHA N° 355 JOU 8619 p58 )
Le chemin des Dames Pierre Miquel p.28.
Les poilus. Pierre Miquel. Pocket. Paris. 2002.
Sites internet : ecpad.fr - rosalielebel - cairn. fr - herodotefr