Bône
BONE-ANNEBA
Une ville à la fleur de l'âge
Et les fruits passeront la promesse des fleurs

Texte : Paul-Maurice ROBERT
Echo du 26-2-1952- Transmis par Francis Rambert


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Horreurs sculpturales
Quant au square, qui prolonge le cours au nord, comme il serait lui-même plus beau sans les statues qui l'encombrent en le défigurant ! Baudelaire a parlé " d'horreurs picturales ". C'est d'horreurs sculpturales qu'il faut parler ici. Oh ! Cette Phryné devant ses juges, représentée à l'instant où son défenseur la dénude pour émouvoir les vieillards !

Cette nudité difforme est un attentat au beau et je me sens pour elle une âme iconoclaste. Qu'on la culbute et la concasse ! Et dire que tant de sculpteurs de talent crient famine l

Dans tout Bône, je n'ai vu qu'une Jeanne d'Arc grandeur nature très bien drapée, sobre et fervente, qui mérite l'ostension. Quant au " Monsieur Thiers " de Mercié, en bronze et en jaquette, bien qu'il détonne ici il ne manque pas de " présence ".

Je veux louer aussi les colonnes en marbre de Filfila, qui ennoblissent la façade de l'hôtel de ville à beffroi. Quelle délectation pour l'œil que la présence radieuse de ces beaux fûts luisants, dont la matière onctueuse - pulpeuse, allais-je écrire - a l'air d'être animée. Et pour la main qui s'y appuie, .s'y caresse, s'y attarde, quelle sensation de palper une créature vivante ! Elles sont si lisses et si tièdes que l'on s'étonne quelles résistent à la pression des doigts.

Bône, ville plate

Quant au port, son trafic intense et coloré est la démonstration que Bône n'est pas Bougîe, dont la darse, comme celle de Djidjelli, est un havre dormant. Où Bougie l'emporte sur Bône. c'est par son décor de nature absolument unique.

Même Alger, ici, ne l'égale pas, faute de posséder les montagnes du Babor.

Une disgrâce de Bône qui, d'emblée. m'a déçu, c'est qu'elle, est plate. Comme à Tunis. comme à Casa, comme à Oran il faut chercher la mer. La séduction d'Alger et la gloire de Bougie, c'est qu'elle est là, immense, omniprésente. Écumeuse ou radieuse, bleue ou verte, blonde ou bleue, d'opale ou de corail, toujours belle et fascinatrice, elle est la grande présence souveraine, inéluctable : on ne peut pas ne pas la voir.

Et toute la ville s'étage en pyramide pour l'admirer.

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BONE-ANNEBA
Une ville à la fleur de l'âge
Et les fruits passeront la promesse des fleurs

Bône a l2O ans. Pour une ville, c'est à peine la prime d'adolescence.
Le bourgeon et la fleur de l'age. Et pourtant, regardez : débordante de vitalité, dilatée, tentaculaire, déjà lui manque l'espoçe nécessaire à son développement. Cette sève effervescente qui fait craquer l'écorce est un gage d'épanouissement. Tous les espoirs sont permis, tous les rêves sont licites.
Mon but n'est pas de faire une description de Bône, Mais après avoir évoqué ce qu'elle fut dans le temps depuis la chute d'Hippone, comment taire ce qu'elle est devenue depuis qu'elle est française?
Je ne dirai rien de son équipement technique, ni de ses ressources économiques, ni de ses œuvres sociales.
Non que je les méprise, je ne suis pas si vain ! Mais ce n'est pas ma mission qui n'est que touristique.

La plus belle promenade urbaine de l'Algérie
A tout seigneur tout honneur. Le cours Jérôme-Bertagna mérite sa réputation. Spaciosité, propreté, animation, beaux ombragés, fraîcheur, on admire à franc cœur.
Je ne sais rien en Algérie qui lui soit comparable. Mais seulement à Tunis l'ample avenue Jules-Ferry.
Ah ! si Alger avait ça !
Si j'osais faire une réserve qui prouve ma sincérité, ce serait au sujet de ce kiosque à musique aux béquilles de guingois, qui en rompt la perspective et gâche son harmonie.
A mon jugement, ce kiosque est une macule dans ce décor de grand style : une chenille sur une rose.

Horreurs sculpturales
Quant au square, qui prolonge le cours au nord, comme il serait lui-même plus beau sans les statues qui l'encombrent en le défigurant ! Baudelaire a parlé " d'horreurs picturales ". C'est d'horreurs sculpturales qu'il faut parler ici. Oh ! Cette Phryné devant ses juges, représentée à l'instant où son défenseur la dénude pour émouvoir les vieillards !
Cette nudité difforme est un attentat au beau et je me sens pour elle une âme iconoclaste. Qu'on la culbute et la concasse ! Et dire que tant de sculpteurs de talent crient famine l
Dans tout Bône, je n'ai vu qu'une Jeanne d'Arc grandeur nature très bien drapée, sobre et fervente, qui mérite l'ostension. Quant au " Monsieur Thiers " de Mercié, en bronze et en jaquette, bien qu'il détonne ici il ne manque pas de " présence ".
Je veux louer aussi les colonnes en marbre de Filfila, qui ennoblissent la façade de l'hôtel de ville à beffroi. Quelle délectation pour l'œil que la présence radieuse de ces
beaux fûts luisants, dont la matière onctueuse - pulpeuse, allais-je écrire - a l'air d'être animée. Et pour la main qui s'y appuie, .s'y caresse, s'y attarde, quelle sensation de palper une créature vivante ! Elles sont si lisses et si tièdes que l'on s'étonne quelles résistent à la pression des doigts.

Bône, ville plate
Quant au port, son trafic intense et coloré est la démonstration que Bône n'est pas Bougîe, dont la darse, comme celle de Djidjelli, est un havre dormant. Où Bougie l'emporte sur Bône. c'est par son décor de nature absolument unique.
Même Alger, ici, ne l'égale pas, faute de posséder les montagnes du Babor.
Une disgrâce de Bône qui, d'emblée. m'a déçu, c'est qu'elle, est plate. Comme à Tunis. comme à Casa, comme à Oran il faut chercher la mer. La séduction d'Alger et la gloire
de Bougie, c'est qu'elle est là, immense, omniprésente. Écumeuse ou radieuse, bleue ou verte, blonde ou bleue, d'opale ou de corail, toujours belle et fascinatrice, elle est la grande présence souveraine, inéluctable : on ne peut pas ne pas la voir.
Et toute la ville s'étage en pyramide pour l'admirer.

Au cimetière musulman :
La tombe de la mère d'Isabelle Eberhard
Aux alentours de Bône, les promenades sont nombreuses et je les ai toutes faites dans l'auto d'un ami. Mais si je n'eus pas la tentation de me rendre à la nécropole chrétienne, " qui donne envie de mourir à ceux qui la visitent " (ce dont je doute en vérité car nos tombeaux sont lugubres), je suis monté au cimetière musulman où je voulais saluer la tombe de " l'Esprit blanc " : Nathalie Dorothée Charlotte d'Eberhardt, mère de l'auteur des " Notes de Route ", laquelle repose ici depuis 55 ans.
Le tombe est la, à main gauche, la première en entrant, " place réservée aux étrangers ". Tout en marbre, c'est un caisson à deux degrés, en forme de catafalque, creusé au centre du godet rituel où viennent boire les oiseaux, avec une stèle ornée d'une rose à chaque extrémité, et sur chacune une inscription, l'une en arabe, l'autre en français. Cette dernière nous indique que la mère de l'Amazone, née à Saint-Péterbourg en 1835, mourut à Bône en 1897, donc à 62 ans, 7 ans avant sa fille, laissée orpheline à 20 ans.
Saint-Pétersbourg Bône : deux antipodes. Entre eux, quelle destinée ! Cette tombe, la plus cossue du cimetière. édifiée par Isabelle lorsqu'elle était encore riche, que de fois elle hanta la pensée de l'Errante dans ses déambulations à travers les oasis ! Fille fidèle, jusqu'a ses derniers jours elle évoque " l'Esprit blanc " et la tombe blanche d'Annéba, ce dont témoignent " Mes Journaliers ". Et cette évocation la soutint dans ses combats contre l'adversité.
Je note que ces manuscrits furent recueillis à Bône même par René-Louis Doyon qui assuma leur diffusion, ce dont tous les " isabophiles " lui sont reconnaissants, puisque ces pages posthumes sont et sont elles seules, " le miroir fidèle de la vraie âme " de leur auteur, selon l'expression de Si Mahmoud lui-même.
Aimons-la cette tombe blanche au milieu des tombes bleues. et envions aux Bônois le privilège qu'ils ont d'en être les dépositaires. Car non seulement les cendres de la mère de l'Amazone reposent en ce sépulcre, mais cette terre fut foulée par Isabelle elle-même ; ici, elle s'est recueillie ; ici, elle a pleuré ; ici, désespérée ; elle a voulu mourir.

La mort en bleu majeur
L'originalité de cette " djebana " de Bône, c'est que toutes les tombes (les exceptions exceptées) sont badigeonnées de chaux teintée de bleu. Bleu crû presque indigo, si le badigeon est frais ; bleu flou de plumbago, sitôt qu'il est fané, avec tous les intermédiaires du bleu fleur de bourrache au bleu fleur de chardon.
Outre cette symphonie azur, nous frappe ici le nombre, vraiment innumérable, des sépultures d'enfants.
Bleues elles-mêmes, on dirait des joujoux, des tombelles de poupées.
Les stèles aussi sont différentes de celles qu'on volt ailleurs. L'une des deux est un cylindre de quarante centimètres couronné d'une torsade qui figure un turban, l'autre une tablette de bois et de forme ogivale surmontée d'un croissant, ce qui simule, à distance, un hibou stylisé : le signe de Minerve après le signe de Tanit !
Sur les tombes prolifèrent des buissons de géranium. Tous rouges, c'est une conflagration qui fait cligner les yeux. Flétris, c'est comme des caillots de sang : le sang coagulé de ces morts et de ces mortes. Des haies de cassies embaument. Des pins. Des figuiers. Et l'ensemble entouré de flammes noires de cyprès.
Entre ceux-ci, en bas, tout près : la mer, immense et grésillante, où un adolescent en chéchia couleur de géranium. image de la Jeunesse du Monde, fait ricocher une périssoire, elle-même bleue comme la mer, comme le ciel, comme les tombes -
périssoires amarrées sur l'océan de l'Eternité...
Certaines épitaphes sont bilingues, l'une en arabe, l'autre en français.
Mais je ne vois pas, ici, ce que j'ai vu à El-Kettar : la photographie du mort sortie dans un " chehad ". Le ¢ modernisme, à Bône, n'en est pas encore là !
Au moment de partir, une inscription m'arrête : là, sur une dalle, en français : " Défense d'ouvrir ". Je n'ai pas encore compris...

Dernière vision
Revenu vers la tombe de Mme d'Eberhardt, près de franchir la porte, je me suis retourné. Là-bas, dans l'ombre des cyprès, les stèles en front de chouette composent une réunion de striges et de grands-ducs d'un effet saisissant. Et je pense que le soir, dans la pénombre trouble du dernier crépuscule, entre chien et loup, l'heure du mystère et des fantômes, où la nuit sous la lune, ces spectres maléfiques pourraient faire frissonner.

La pêche au bâton
Avant d'escalader la sainte colline d'Hippone (dont je diffère ma visite aux champs de ruines) je me suis arrêté devant l'oued Boudjemaá. que chevauche un pont romain, modernisé donc enlaidi, mais toujours en service. et devant la Seybouse, deux vraies rivières au flot puissant, qui servaient autrefois de refuge aux tartanes et aux chebecs des corsaires.
Dans un vieux livre que je citais mardi sur l'occupation espagnole, j'ai lu que les poissons étaient si abondants jadis dans ces deux oueds, qu'on les assommait au bâton ! Ce devait être à la saison où les anguilles et les aloses quittent les abysses maritimes pour frayer dans les eaux douces. Cette information date de l'an 1535. Cela est bien changé, et sans doute depuis longtemps : en se multipliant, l'homme dépeuple les eaux.

La basilique Saint-Augustin
Après celle du poétique cimetière céruléen, ma grande joie, à Bone, aura été la découverte de la basilique d'Hippone dédiée à saint Augustin. Réédition améliorée de celle de Saint-Louis de Carthage, elle a plus de prestige.
Extérieurement, grâce aux nobles pierres du pays dont elle est édifiée, cent fois plus belles que le plâtras dont est bâtie celle de Carthage ; intérieurement, grâce à la sobre richesse de son ornementation, d'où la camelote est bannie comme un péché mortel. C'est un poème, une symphonie, un Te Deum minéral et de couleurs chatoyantes, digne réellement du grand Docteur, honneur de l'Humanité et de l'Église universelle, qu'on a voulu honorer.
Chatoiement des caissons de cèdres aux enluminures assourdies ; des coupoles armoriées, des verrières de bon goût, des marbres de Filfila et des granits d'Herbillon dont sont faites les colonnes, les autels et le dallage. Au contact de cette noble matière, on mesure la pauvreté des matériaux modernes, les stucs, les ciments et les pisés barbares.
Une très belle chose, oui, un ensemble sans tache, la seule église " finie " et vraiment digne de Dieu que je connaisse en Algérie et dans toute l'Afrique du Nord. Et je ne crois pas possible que la basilique de la Paix qui fut celle de saint Augustin, et que nos archéologues recherchent sans la trouver, ait pu être plus belle.
Du parvis, c'est un panorama de montagnes et d'eaux bleues qui me ra.ppelle la vue aérienne de Carthage, et c'est le même ciel cendreux et agité que lors de mon pèlerinage sur la colline de Byrsa.
Arrivé tôt, je trouve le temple vide. Puis viennent trois musulmans que je crois des Mozabites. Ils font le tour du sanctuaire, s'arrêtent aux autels latéraux. et tout de suite se retirent. Resté seul, longuement je me recueille devant le reliquaire de l'abside. où le cubitus droit du Docteur de la Grâce, celui qui articulait la main qui écrivit tant d'œuvres impérissables, est enchâssé et exposé à la vénération des fidèles.
Puis je m'attarde à. écouter la voix du vent dans les tours, puissante et continue comme des orgues célestes.
Mais la grande voix espérée. Votre voix, fils de Monique, votre voix que j'attendais, que j'écoutais, je ne l'ai pas entendue !